Lettre du Caire

Antonio Rodriguez, journaliste à l’Agence France Presse, vient de « couvrir » sa première révolution. C’était au Caire, en Egypte. Je vous propose de lire ci-après la « carte postale » de la place Tahrir qu’il a envoyée à ses amis dont je suis. Après Tunis et Le Caire, vingt ans après l’effondrement des dictatures communistes, que nos gouvernements combattaient au nom du « monde libre », nous avons peut-être commencé d’assister à la chute des tyrannies arabes, des dictatures que nos gouvernements soutiennent ou ont soutenues, au mépris des valeurs qu’ils se flattent pourtant d’incarner tous les jours.

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Souvenirs de Tahrir

LE CAIRE – De mon séjour en Egypte, j’ai ramené un souvenir inhabituel. Une pierre poussiéreuse, un fragment de mosaïque aux éclats rouges et noirs, sans le moindre intérêt archéologique. Un petit morceau de trottoir de la place Tahrir, l’arme des manifestants du Caire, celle qui leur a permis de repousser les hommes de main du président Hosni Moubarak le 2 février. L’opposition paraissait disparate, désorganisée, désarmée. Sur la place Tahrir, contre toute attente, elle a fait corps. La haine contre le président a effacé les frontières politiques et religieuses.

« Nous nous sommes tous unis pour résister. Notre volonté a fait la différence », m’a expliqué Khaled, 23 ans, un gros bandage sur la tête pour soigner le coup reçu pendant la tornade de pierres de la veille. « Socialistes, libéraux, laïques, islamistes: nous nous sommes tous battus côte à côte », a insisté ce jeune employé du secteur touristique de Charm el-Cheikh, le visage encore marqué par plus de douze heures de lutte sur le champ de bataille.

En contemplant son pansement, je me suis demandé ce que seraient devenus Khaled et les siens s’ils avaient perdu la bataille de Tahrir. Jamais, je n’avais côtoyé des personnes aussi déterminées à risquer leurs vies. Jamais, il est vrai, je n’avais couvert une révolution auparavant. Ils étaient tous convaincus de leur lutte. « Eux ils ne se battent que pour l’argent. Nous, nous savons pourquoi nous nous battons », m’a expliqué Amr, un ingénieur en télécommunication de 23 ans. Une conviction partagée par Bessim, de 28 ans : « Nous allons gagner. Je dirais même que nous avons déjà gagné en les jetant de la place », s’est exclamé ce jeune qui était rentré chez lui après le discours à la nation du président. « Quand il a annoncé qu’il ne se présenterait pas aux élections de septembre, je me suis dit que nous avions déjà obtenu assez. Mais quand j’ai vu qu’il avait lâché ses hommes, je suis revenu pour être aux côtés de mes frères ».

Au lendemain de la bataille, de nombreux manifestants portaient des habits ensanglantés qui témoignaient de la fureur de la bataille, achevée au bout de la nuit quand les opposants ont lancé une dernière offensive pour bouter les pro-Moubarak hors de Tahrir. Certains avaient le bras en écharpe, comme Yasser, 20 ans. Mais les pierres ennemies n’avaient pas brisé son rêve. « Je resterai ici jusqu’à ce que Moubarak s’en aille, malgré mon bras cassé ». Les femmes affichaient la même détermination, comme Maha Abou El-Ezz, mère de sept enfants, voilée. « Il va partir comme Ben Ali en Tunisie. Trente ans, c’est beaucoup trop ».

Oui, il régnait un parfum de jasmin sur Tahrir. Comme les Tunisiens, les Egyptiens chantaient l’hymne national pour se donner du courage. Comme eux, ils ont commencé à se mobiliser par Facebook. Comme eux, ils scandaient « dégage », en arabe, et brandissaient des balais pour indiquer parfois la direction de Tel Aviv à Moubarak. Certains Egyptiens comme Mohammed affichaient cependant un certain air de supériorité : « Nous avons mis quatre jours pour accomplir ce que les Tunisiens ont fait en quatre semaines », s’est-il vanté, un peu trop vite.

Sur la place Tahrir, les journalistes étaient les bienvenus. Les manifestants nous saluaient en faisant le V de la victoire, ils nous tiraient par la manche pour nous montrer les blessés ou leurs dernières pancartes. « Soyez notre voix. Les médias égyptiens ne disent pas la vérité », nous ont-ils souvent répété.

Le régime l’a bien compris. Les hommes de main du président s’en sont pris aux journalistes pour les empêcher de diffuser la voix des opposants. Selon un bilan de Reporters sans frontières (RSF), plus de 150 journalistes ont subi des agressions. J’ai croisé un de ces groupes de délinquants un matin sur le pont Qasr an-Nil, l’un des principaux accès à la place. Ils étaient moins d’une dizaine, visiblement venus des quartiers pauvres de la ville. Ils empêchaient le passage à la fois des Egyptiens qui apportaient de la nourriture aux manifestants et aux journalistes occidentaux. L’un d’entre eux, vêtu comme un hooligan anglais sous le soleil méditerranéen, brandissait un couteau de boucher. Il s’est écarté pour pisser dans le Nil depuis le pont, moment choisi par des dizaines de manifestants pour bondir depuis leurs barricades et attaquer à coups de bâtons. Les pro-Moubarak n’ont pas cherché à se battre. Ils ont pris la poudre d’escampette. L’accès à Tahrir était libéré pratiquement sans coup férir. Les vivres et la presse pouvaient entrer.

Quelques heures plus tard, les pro-Moubarak avaient établi leur barrage sur l’autre rive du Nil, loin des barricades des opposants, à l’abri de leurs razzias et surtout sous la protection de l’armée. Les délinquants avaient disparu. Ils étaient remplacés par un jeune très bien habillé, qui portait des lunettes de soleil et un polo bleu ciel. Les soldats avaient bloqué l’accès au pont pour contrôler les cartes d’identité des personnes qui souhaitaient rejoindre à pied la rive droite du Nil, côté Tahrir. Ils les fouillaient systématiquement et jetaient un rapide coup d’oeil dans les sachets en plastiques. S’ils contenaient des aliments ou de l’eau pour les manifestants de la place, le jeune civil les saisissait et les déversait dans le Nil. Sur le fleuve, des indigents dans des petites barques, recueillaient cette manne tombée du ciel.

Pendant la révolte égyptienne, l’armée s’est lavé les mains comme Ponce Pilate. Sur la place, j’ai vu les soldats fraterniser avec les manifestants qui criaient à longueur de journée « L’armée et le peuple, main dans la main ». A l’extérieur, elle était de connivence avec les partisans du président, comme sur le pont. Un double jeu dont les manifestants ne se sont aperçus que lorsque les pro-Moubarak ont fait leur violente irruption sur la place. Le lendemain, ils avaient appris la leçon. Les opposants se sont organisés eux-mêmes pour éviter une autre attaque surprise. Ils ont dressé leurs barricades une cinquantaine de mètres au-delà des tanks qui bloquaient l’accès à la place. Malgré tout, jamais je ne les ai entendus critiquer l’armée. « Elle ne tirera jamais sur le peuple égyptien », m’a-t-on souvent répété.

Bien sûr, il y avait de la naïveté parmi les opposants. Ils remettaient systématiquement à l’armée les infiltrés du camp adverse sur la place, après les avoirs protégés des coups des autres manifestants. « Nous sommes un mouvement pacifique. Nous ne frappons pas les gens », expliquait Kamel, un médecin installé en Floride qui a prolongé ses vacances dans son pays quand les manifestations ont commencé. Naïfs encore quand ils écrivaient sur une pancarte le nom de Salvador Allende aux côtés de tyrans renversés comme Ceaucescu, Marcos, Mussolini ou encore Saddam Hussein. Mais ils avaient aussi de l’humour. Un jeune portait une poubelle avec un écriteau « Une donation pour le Parti national démocrate ».

A Tahrir, il n’y avait pas de pavés. Pour organiser leur défense, les manifestants ont brisé minutieusement les trottoirs pour les transformer en pierres, leurs seules munitions. Ils les ont entassées derrière les barricades pour alimenter leur intifada. Ils ont aussi établi leur propre système de surveillance. Des vigiles étaient accrochés aux feux de circulation, d’autres postés à chaque coin de rue. A chaque mouvement suspect, ils commençaient à taper avec des pierres sur les barrières de la place, un signal relayé aussitôt par des dizaines de personnes. Le bruit qui grandissait déclenchait la mobilisation générale. Des dizaines de jeunes débarquaient aussitôt armés de bâtons. Des fausses alertes, dans la plupart des cas. Après leur débâcle, les pro-Moubarak ont préféré ne plus se frotter aux gens de Tahrir.

Du Caire, je suis rentré également avec « un message pour le monde », comme me l’a décrit Ramy Lakah, un politicien copte, membre du parti d’opposition El Wafd. Un chrétien qui se tenait bras dessus bras dessous avec un docteur musulman, Isamm el-Neizami. « Nous sommes tous ensemble » contre Moubarak, m’a expliqué le premier parlementaire copte de l’histoire, élu en 2000, une année avant de partir en exil à Paris et Londres, dont il n’est revenu que l’an dernier. « Nous sommes devenus amis grâce à la révolution », a ajouté le médecin. « Cette révolution n’appartient à aucun parti ni à aucune religion. Nous sommes tous unis sous la bannière de l’Egypte », a-t-il ajouté. Une leçon pour nos pays occidentaux qui ont soutenu Moubarak par peur du chaos. Ces mêmes nations qui ont renversé Saddam Hussein en 2003 pour imposer la démocratie par la force et qui ont aujourd’hui tellement de mal à se réjouir quand elle jaillit toute seule dans les pays arabes.

Je devine la question sur vos lèvres. « Et les islamistes, ce danger que l’Occident dit redouter dans le plus grand pays arabe avec ses 80 millions d’habitants ? » Ils étaient nombreux à Tahrir, même s’ils n’ont pris le train qu’en marche après trois jours de manifestations convoquées par les nouvelles technologies. Mais je dois dire que pendant mon séjour au Caire, ceux que j’ai le plus redoutés, ce sont ceux qui étaient officiellement de mon côté, du côté des occidentaux, ceux qui défendaient le régime de Moubarak dans les rues du Caire comme des délinquants. A Tahrir, je me suis toujours senti protégé. Des femmes voilées m’ont offert des gâteaux, malgré ma gueule de mécréant occidental. Des barbus m’ont tendu une bouteille d’eau. Des vivres acheminées par des milliers de Cairotes pour alimenter les résistants de la place.

Les opposants m’ont aussi touché quand je les ai vus chanter ensemble une mélodie d’Oum Kalthoum, main dans la main, assis à la tombée du jour sur la place.  Il y avait un côté hippie dans cette scène. Un message de tolérance, comme celui de musulmans et de chrétiens demandant ensemble la démocratie. « Nous sommes un seul pays », m’a dit Ahmed Aïmen Assa, un homme barbu qui faisait le tour de la place avec une pancarte qui arborait la croix et le croissant avec le slogan « musulmans+chrétiens=Egypte ». « Il y a d’autres options en Egypte que Moubarak ou les Frères musulmans », a ajouté  Ihad, un copte de 41ans, qui n’a pas suivi l’appel de son patriarche à rester chez lui. « Nous voulons nous assurer que les coptes sont bien présents à Tahrir », s’est-il justifié.

Bien sûr, le dimanche, ils n’étaient pas des centaines de milliers à se recueillir ensemble à Tahrir comme le vendredi lors de la prière musulmane. Mais je me suis laissé séduire, peut-être touché par leur naïveté. En brandissant une croix aux côtés d’exemplaires du Coran, ils ont apporté leur petite pierre pour un monde meilleur. Celle que j’ai ramenée avec moi de Tahrir.

Antonio Rodriguez

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