Le « Grand débat national », un grand déballage

PARIS – Rejet du tout numérique, refus du « surtourisme« , revendication d’un accès réel au logement pour les plus modestes, demande d’une meilleure écoute de la part des élus et d’une plus grande démocratie participative, condamnation d’un « libéralisme qui dévaste tout depuis trente ans« , telles sont quelques unes des doléances exprimées par des Parisiens venus vendredi 25 janvier à l’hôtel de ville dans le cadre du lancement du « grand débat national » organisé par le gouvernement et visant à répondre à la révolte des « gilets jaunes ».

La mairie de Paris avait intitulé l’exercice « temps d’expression libre« . Et, de fait, il ne s’agissait pas d’un débat mais de six séances de deux heures – de midi à minuit – dans le bel amphithéâtre du Conseil de Paris. Tout un chacun, anonymement la plupart du temps (il n’était pas exigé de se présenter), avait deux minutes pour dire ce qu’il ou elle avait sur le cœur.

Un des premiers intervenants trouvait d’ailleurs que « ce débat était mal parti » car « pour débattre, il faut donner des éléments aux gens« . Mais, dans le même souffle, ce citoyen, pas si démuni que cela, avait des idées bien arrêtées, dénonçant en particulier une fiscalité qui impose plus lourdement la consommation et les revenus du travail que ceux du capital. Bien que l’impôt sur la fortune, en partie aboli, soit officiellement hors sujet, une femme a souhaité la mise en place d’un « protocole d’évaluation de sa suppression« . Sur le même thème, un participant a dénoncé le fait que les mastodontes de l’ère numérique, « les GAFA ne payent pas ce qu’ils devraient, alors qu’ils se goinfrent » ; il a suggéré de les boycotter.

Une participante a estimé nécessaire de « sanctuariser le budget de la transition écologique« , de « taxer les banques qui investissent dans les énergies carbonées, ainsi que la malbouffe« . Une autre a réclamé « plus de culture dans les rues« . S’affranchissant du boulevard périphérique, un homme a déploré que les budgets de la culture ignorent les zones rurales, les autorités considérant manifestement, selon lui, que la télévision leur suffisait bien.

La cherté du logement à Paris et l’exclusion des plus modestes ont été abondamment mentionnées. Un homme se présentant comme un ancien SDF a demandé l’instauration d’un « droit au logement à louer« . Il a réclamé l’ouverture des appartements inoccupés et la fin de l’interdiction de rehausser les immeubles. Et une femme s’est insurgée contre la mise en place de « dispositifs anti-SDF » : elle suggère d’interdire les mobiliers urbains qui, de par leur inconfort voulu par ses concepteurs, visent à dissuader de s’installer ou de bivouaquer dans l’espace public, le métro principalement.

Constatant que les Français n’avaient pas conscience du coût de la santé et de l’éducation, une femme a proposé que chaque patient sortant de l’hôpital, chaque parent scolarisant son enfant soit informé de la facture réelle de ces services publics.

Prenant le risque d’être hors sujet, deux intervenants dont un ressortissant italien ont condamné « l’hypocrisie de la France » qui bloque la frontière à Vintimille et renvoie vers la péninsule des migrants qu’il reproche à Rome de ne pas accueillir.

Un autre habitant de la « ville lumière » estimait qu’avec « l’explosion des locations saisonnières, des VTC (véhicules de tourisme avec chauffeur), des livreurs en tout genre et d’une mono-activité bistrotière« , le « surtourisme » contribuait à la dégradation de l’environnement et de la qualité de vie des Parisiens.

L’internet empoisonne aussi la vie de certains de nos concitoyens, ce dont n’ont guère conscience tous ceux qui sont plus ou moins à l’aise avec les nouvelles technologies. « On est 20% de la population à y être allergique : qu’on ne nous impose pas le tout numérique! Qu’on ne nous complique pas la vie !« , a lancé un homme qui a condamné du même souffle « un gouvernement de technocrates, pire que ceux qui l’ont précédé et qui ne veut rien entendre« .

Sera-t-il finalement entendu ? Le grand débat national est, en tout cas, lancé. De nombreux Français s’expriment malgré les mauvaises langues qui, dès le départ, ont considéré cette initiative du chef de l’État comme de « l’enfumage ». D’emblée, un intervenant présent vendredi avait estimé que le débat était par trop « cloisonné » : « On nous propose des questions fermées et on ne sait pas trop ce que ce débat va donner« . Mais un autre participant a jugé « l’exercice très impressionnant« , estimant même que la possibilité d’interpeller directement les élus devrait « perdurer sur une base régulière ».

« Les mages de l’Évangile étaient des migrants »

PARIS – « Les mages de l’Évangile étaient des migrants« , peut-on lire en ce dimanche d’Épiphanie dans le bulletin hebdomadaire de la paroisse catholique Saint Jean-Baptiste de Belleville, un quartier populaire de Paris. Dans un article intitulé « Des étrangers venus d’Orient » sous la rubrique « Regarde l’autre« , Edmond Sirvente, membre du Conseil pastoral paroissial, souligne que cette approche, « sans doute moins connue et peut-être plus audacieuse« , est destinée à susciter « la réflexion, le questionnement et, pourquoi pas, l’action ! » On verra comment.

Il rappelle que les fameux « Rois Mages » étaient venus de loin en suivant l’étoile qui les guidait vers cette « humble maison du pain » (Bethléem en hébreu, précise-t-il). « Ils ont su voir un signe de Dieu dans le nouveau-né (et) étaient ainsi récompensé de leur longue et difficile migration. Les migrants d’aujourd’hui, ajoute-t-il, suivent aussi, à leur façon, une étoile qui peut nous guider nous aussi. À condition de sortir de la Jérusalem de nos certitudes et de nos habitudes. Les mages-migrants sont nos guides et nos frères et sœurs, même si leur passage dans nos vies est éphémère. Ils ont, eux aussi, des richesses à nous faire découvrir« , souligne l’auteur.

Celui-ci incite ainsi ses coreligionnaires à l’action, et cela de manière très concrète, en se portant volontaire pour accueillir une personne réfugiée durant six semaines. La paroisse, de concert avec l’association JRS France (Jesuit Refugee Service) qui milite contre l’isolement et l’exclusion sociale des réfugiés, s’est en effet engagée à accueillir des demandeurs d’asile. À l’entrée de l’église, les fidèles peuvent ainsi remplir un formulaire par lequel ils se portent candidats à l’accueil. Et c’est par la parole biblique « j’étais étranger et vous m’avez accueilli« , que M. Sirvente conclut son article.

1914-1918, le sacrifice d’une génération

PARIS – Il y a cent ans, s’achevait une guerre particulièrement sanguinaire, particulièrement atroce. Cet anniversaire est commémoré en grand ces jours-ci. Quand j’étais jeune, dans les années cinquante et soixante, on ne voulait pas entendre parler de la « Grande Guerre ». Les anciens combattants de 14-18 nous fatiguaient avec leurs récits, avec leurs souffrances. On ne mesurait pas à quel point cela avait été une expérience terrible les ayant marqué à jamais.

Je suis allé à Verdun, il y a quelques années, et partout dans la région la guerre a laissé des traces, des cicatrices. On se promène en forêt et les trous d’obus sont toujours là malgré la renaissance de la végétation. Ces lieux sont poignants comme si demeurait le poids invisible de l’horreur, comme si des fantômes hantaient une contrée qui fut l’enfer sur Terre.

On mesure la chance que ma génération a eue, les suivantes aussi, du moins jusqu’à présent, nous qui n’avons jamais connu la guerre que de loin. Peut-on s’imaginer ce que cela pouvait être de se retrouver là à vingt ans, ayant à peine vécu, au lieu d’avoir la vie devant soi ? Peut-on s’imaginer ce que c’est d’être confronté à tout instant à la peur et à la mort, à la peur de la mort, à la souffrance, à la survie d’une vie qui n’en était plus une ? Peut-on imaginer l’horreur, la révolte ou la soumission face à des ordres absurdes, assassins exigeant le sacrifice de sa vie dans des offensives meurtrières, le plus souvent sans espoir de victoire ?

C’est bien pour cela que l’on a alors voulu croire, pendant les deux petites décennies ayant précédé le second conflit mondial, que la Grande Guerre était « la der des der« .

« Nous l’emporterons ! » : la méthode Coué de Macron devant les parlementaires américains

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Dessin de Kak paru dans L’opinion

PARIS – On aime Emmanuel Macron quand face aux parlementaires américains,  cette semaine à Washington, il défend l’accord de Paris sur le climat dénoncé par son homologue de la Maison blanche, on l’aime lorsqu’il loue le rôle de la science face à une assemblée où siègent des créationnistes ou encore lorsqu’il condamne l’isolationnisme et le protectionnisme chers à Donald Trump, tout en défendant « un multilatéralisme fort ».

Après les embrassades de façade, les caresses et les tapes amicales dans le dos que se sont prodigué les deux chefs d’État, c’était sans doute là une bonne façon de remettre les pendules à l’heure.

Mais, s’agissant de l’Iran et de l’accord de bridage de l’activité nucléaire de ce pays, que Trump s’apprête manifestement à dénoncer, le président français a fait une concession, d’ailleurs aussitôt rejetée par Téhéran et sans avoir, semble-t-il, consulté les autres cosignataires. Il serait possible, sinon de renégocier, du moins d’améliorer, de compléter les engagements pris par l’Iran et, ainsi, de rendre cet accord acceptable à Washington (et accessoirement à Jérusalem…). Macron a enfoncé le clou en assurant que jamais, au grand jamais, Téhéran ne se doterait de l’arme atomique, une assertion qui relève clairement de la méthode Coué.

Il a conclu son allocution par une affirmation de la même eau au sujet des valeurs démocratiques occidentales, gravement mises à mal par les temps qui courent, y compris dans certains pays d’Europe. : « We shall prevail« , autrement dit, en bon français, « nous l’emporterons », l’expression étant ponctuée par son poing droit frappant le pupitre devant lui. Espérons que nous l’emporterons mieux qu’en Afghanistan, qu’en Syrie ou en Libye, pour ne pas parler du Mali et de l’Irak, pays où la stabilisation reste précaire. Face à son impuissance grandissante, face à la perte de son influence politique et idéologique et au recul de sa domination économique, l’Occident n’aurait-il d’autre remède que la méthode Coué pour se rassurer ? Dans cette posture bravache de matamore, on l’aime nettement moins, Emmanuel Macron.

Le gendarme Arnaud Beltrame incarne ce qu’il y a de meilleur en l’homme

PARIS – On le savait, on y pense désormais dès que l’on se trouve dans un lieu public : la mort la plus absurde peut survenir n’importe quand, n’importe où et être infligée par n’importe qui se réclamant d’un idéal religieux totalement dévoyé.

Un jeune musulman assassine froidement au nom de sa foi trois personnes dans un supermarché près de Carcassonne, dans le sud de la France. Avant d’être lui-même tué, il blesse mortellement Arnaud Beltrame, un gendarme qui avait volontairement pris la place d’une caissière du magasin retenue en otage. Un hommage national a été rendu à ce sacrifice ce 28 mars aux Invalides à Paris.

On a le sentiment qu’en agissant ainsi, cet homme a racheté l’humanité et montré ce que l’on sait : l’héroïsme n’est pas du côté de ceux qui tuent au hasard des innocents au nom de leur dieu, censé pourtant être « clément et miséricordieux ». Allah, s’il existe, l’est peut-être mais certains de ceux qui se proclament ses fidèles les plus fondamentaux sont tout sauf cléments et miséricordieux. On ne peut, néanmoins, s’empêcher de penser que certains de ces terroristes se vengent ainsi aveuglément d’une société qui les a exclus du fait de leur origine.

 

Michel Serres : « Nous assistons à une baisse tendancielle de la violence »

SARRAGEOIS (Jura français) – En ce nouvel an 2018, faisons montre d’un nouvel optimisme, alors que les raisons de se réjouir se font rares. Écoutons le sage Michel Serres, dans un entretien au journal suisse Le Temps publié le 30 décembre : « Il y a plus d’un demi-siècle, nous avions Hitler, Staline, Franco, Mussolini, Mao Zedong, qui ont fait 45 millions de morts. Évidemment, je m’incline avec beaucoup d’empathie et de pitié devant les victimes des attentats et des guerres civiles d’aujourd’hui mais par rapport à ce que j’ai vu pendant la Seconde Guerre mondiale ou durant les crimes d’État tels que la shoah ou le goulag, il n’y a pas de comparaison possible. Un chercheur américain l’a d’ailleurs confirmé, nous assistons à une baisse tendancielle de la violence. Et si beaucoup sont persuadés que notre monde est violent, nous n’avons jamais connu une telle paix ».

Michel Serres publie aux éditions Le Pommier un essai de 96 pages sous le titre ironique «C’était mieux avant ! ».