1914-1918, le sacrifice d’une génération

PARIS – Il y a cent ans, s’achevait une guerre particulièrement sanguinaire, particulièrement atroce. Cet anniversaire est commémoré en grand ces jours-ci. Quand j’étais jeune, dans les années cinquante et soixante, on ne voulait pas entendre parler de la « Grande Guerre ». Les anciens combattants de 14-18 nous fatiguaient avec leurs récits, avec leurs souffrances. On ne mesurait pas à quel point cela avait été une expérience terrible les ayant marqué à jamais.

Je suis allé à Verdun, il y a quelques années, et partout dans la région la guerre a laissé des traces, des cicatrices. On se promène en forêt et les trous d’obus sont toujours là malgré la renaissance de la végétation. Ces lieux sont poignants comme si demeurait le poids invisible de l’horreur, comme si des fantômes hantaient une contrée qui fut l’enfer sur Terre.

On mesure la chance que ma génération a eue, les suivantes aussi, du moins jusqu’à présent, nous qui n’avons jamais connu la guerre que de loin. Peut-on s’imaginer ce que cela pouvait être de se retrouver là à vingt ans, ayant à peine vécu, au lieu d’avoir la vie devant soi ? Peut-on s’imaginer ce que c’est d’être confronté à tout instant à la peur et à la mort, à la peur de la mort, à la souffrance, à la survie d’une vie qui n’en était plus une ? Peut-on imaginer l’horreur, la révolte ou la soumission face à des ordres absurdes, assassins exigeant le sacrifice de sa vie dans des offensives meurtrières, le plus souvent sans espoir de victoire ?

C’est bien pour cela que l’on a alors voulu croire, pendant les deux petites décennies ayant précédé le second conflit mondial, que la Grande Guerre était « la der des der« .

Michel Serres : « Nous assistons à une baisse tendancielle de la violence »

SARRAGEOIS (Jura français) – En ce nouvel an 2018, faisons montre d’un nouvel optimisme, alors que les raisons de se réjouir se font rares. Écoutons le sage Michel Serres, dans un entretien au journal suisse Le Temps publié le 30 décembre : « Il y a plus d’un demi-siècle, nous avions Hitler, Staline, Franco, Mussolini, Mao Zedong, qui ont fait 45 millions de morts. Évidemment, je m’incline avec beaucoup d’empathie et de pitié devant les victimes des attentats et des guerres civiles d’aujourd’hui mais par rapport à ce que j’ai vu pendant la Seconde Guerre mondiale ou durant les crimes d’État tels que la shoah ou le goulag, il n’y a pas de comparaison possible. Un chercheur américain l’a d’ailleurs confirmé, nous assistons à une baisse tendancielle de la violence. Et si beaucoup sont persuadés que notre monde est violent, nous n’avons jamais connu une telle paix ».

Michel Serres publie aux éditions Le Pommier un essai de 96 pages sous le titre ironique «C’était mieux avant ! ».

Génocide arménien : faudra-t-il encore attendre cent ans ?

Komitas
Statue du poète arménien Komitas érigée à Paris © Bernard Giansetto 2012

TOKYO – Nous voici donc, aujourd’hui 24 avril 2015, un siècle après la rafle des intellectuels et notables arméniens d’Istamboul, date symbolique du déclenchement du génocide des Arméniens de Turquie. Combien de temps faudra-t-il encore attendre – un siècle peut-être – pour que la Turquie reconnaisse l’élimination sanglante des populations chrétiennes d’Anatolie, au premier rang desquelles les Arméniens ? Pourtant, et heureusement, le sujet n’est plus tabou en Turquie. En dépit de très fortes résistances, en dépit d’un négationnisme d’État, des historiens, des intellectuels abordent sans fard la question, y compris dans leurs écrits.

Dans son livre-témoignage « Parce qu’ils sont arméniens » (édition Liana Levi), la militante féministe turque Pinar Selek rapporte une expression terrible employée par sa voisine arménienne d’Istamboul, Mme Talin. « C’est de sa bouche, écrit-elle, que j’entendis pour la première fois l’expression ‘rebuts de l’épée‘. Ces mots m’effrayaient (…). Plus tard, j’entendis fréquemment cette expression. C’est ainsi qu’on appelait souvent les Arméniens. C’étaient des mots effroyables mais tout le monde s’en servait. ‘Je suis un rebut de l’épée, moi‘, avait dit Mme Talin. J’en avais été bouleversée. Je ne parvenais pas à me débarrasser des visions de têtes coupées, de gorges tranchées, de flots de sang« .

La Turquie moderne a édifié sa mythologie nationale sur un mensonge mais nombreux sont ceux qui, en Turquie même, ne sont pas dupes, même s’ils sont probablement encore minoritaires. Tout espoir n’est donc pas perdu de voir un jour la vérité triompher dans le pays où le crime fut commis.

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Pas de septième ciel au paradis ?

IMG_2725PARIS – Il n’y aurait pas de septième ciel au paradis : pas de câlins, pas de bisous, pas de caresses, pas de déclarations d’amour. C’était du moins la conviction, implicite il est vrai, de feu sa sainteté Jean Paul II, selon une dépêche de l’agence Reuter publiée il y a 33 ans aujourd’hui et que j’ai retrouvée à  la une d’un exemplaire jauni du journal québécois Le Soleil, exhumé de mes vieux cartons, ma machine à remonter le temps en quelque sorte.

Sous le titre, « Tous seront célibataires dans l’au-delà« , Le Soleil publiait la nouvelle brève suivante : « Les hommes et les femmes garderont leurs différences sexuelles dans la vie éternelle mais ils ne pourront ni se marier ni avoir d’enfants, a déclaré le pape, hier. (…) ‘Le mariage et la procréation ne font pas partie de l’autre monde’, a ajouté le pape ».

La nouvelle n’est pas anodine. Dans ce cas, et si Jean Paul II disait vrai, ne vaudrait-il pas mieux alors opter plutôt pour le purgatoire ou même l’enfer ?

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Mais loin du paradis et de ses vraies ou fausses promesses, le grand titre qui barrait la première page en ce 3 décembre 1981 concernait le projet plus prosaïque de rapatriement à Ottawa de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, autrement dit la Constitution canadienne qui était alors toujours du ressort du gouvernement de Londres. Ce « rapatriement » fut voté par les députés canadiens malgré l’opposition du Québec qui exigeait que lui soit reconnu un droit de veto. La future Constitution canadienne rapatriée était en effet assortie d’une charte des droits et d’une formule d’amendement sans droit de veto pour les provinces. Face à ce que le gouvernement indépendantiste de René Lévesque considérait comme un coup de force, le drapeau québécois avait alors été mis en berne sur l’Assemblée nationale de la province francophone. Beaucoup d’eau a coulé depuis dans le Saint-Laurent.

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Quand la frustration des Palestiniens s’exprime à l’ONU

Le 5 juin 1967, éclatait la Guerre des six jours qui devait permettre à Israël de conquérir la Cisjordanie, Jérusalem-Est, la bande de Gaza, le Sinaï égyptien et le Golan syrien. Quarante-cinq plus tard, et en dépit de nombre de résolutions du Conseil de sécurité de l’Onu, Israël occupe toujours la Cisjordanie qu’il a entrepris de coloniser. Jérusalem et le Golan ont été annexés.

PARIS – « Le sentiment qui nous opprime, qui nous oppresse, c’est que nos amis palestiniens se trouvent encore dans une situation inacceptable face à laquelle il est légitime de s’indigner ». Ces mots, Stéphane Hessel, auteur du pamphlet « Indignez-vous !« , les a prononcés la semaine dernière à l’Unesco où se tenait une réunion de trois jours sur la question palestinienne.

L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture accueillait en effet un séminaire du Comité pour l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien, instance créée en 1975 par l’Assemblée générale de l’Onu et à laquelle participent une cinquantaine de pays. Israël ignore ledit Comité, ainsi que les Occidentaux à la notable exception de… Chypre et de Malte.

Quelques rares Israéliens étaient néanmoins présents à l’Unesco, des représentants d’organisations pacifistes de gauche telles que La Paix Maintenant. On ne peut pas dire qu’ils aient été récompensés de leur bonne volonté, les échanges ayant été teintés d’une « frustration bien palpable« , comme l’a noté le président du Comité et ambassadeur du Sénégal à l’Onu, Abdou Salam Diallo. Bien qu’elle soit face à de jeunes Israéliens venus expliquer à l’assistance leur combat contre la colonisation et pour la cohabitation israélo-palestinienne, la ministre palestinienne de la condition féminine, Rabiha Diab, n’a pas semblé les voir. « Les seuls jeunes Israéliens que je connaisse, n’a-t-elle pas craint de dire en substance, sont les militaires qui tiennent les barrages et qui nous tirent dessus« .

Une jeune Palestinienne de Ramallah a été durement critiquée pour les liens qu’elle a entrepris de tisser sur Internet avec des Israéliens via un site (YaLa Young Leaders) financé par une organisation israélienne, le Centre Pérès pour la paix. « Rien ne sera possible tant que les droits fondamentaux des Palestiniens ne seront pas devenus réalité« , lui a lancé la ministre. Un autre intervenant a critiqué ces tentatives de « normalisation à sens unique« , alors que la situation dans les territoires occupés est tout sauf normale. Cette coexistence virtuelle n’existe pas dans les faits et revient à « contourner la réalité« , a-t-on encore entendu.

Pour ma part, j’ai néanmoins envie de garder en mémoire, cet échange à l’issue de la réunion, entre deux jeunes, un Palestinien de Gaza et un Israélien faisant connaissance, rencontre tellement improbable, impossible aujourd’hui, sur leur propre terre. « Ah, tu viens de Gaza ? Tu es venu comment, en passant par où ? » Réponse : « Par l’Egypte, bien sûr« . C’est en effet la seule porte de sortie de cette prison à ciel ouvert, porte à peine entrouverte vers Le Caire.

Stéphane Hessel avait encore déclaré lors de son intervention qu’il était particulièrement affligeant pour un homme de sa génération ayant participé à la création de l’Onu de voir les décennies succéder aux décennies sans qu’aucune issue ne soit finalement jamais en vue au Proche-Orient.

Rue Amelot : souvenir d’une résistance juive à Paris

Cérémonie du 5 avril 2012

PARIS – C’est une plaque commémorative, comme il y en a tant à Paris en souvenir de la guerre et de la déportation. Celle-ci, dévoilée le mois dernier au 36 de la rue Amelot dans le 11e arrondissement de la capitale française, rend hommage au courage d’une poignée de résistants, des hommes et des femmes qui ont risqué leur vie pour sauver des enfants juifs menacés d’être déportés avec leurs parents, en les plaçant dans des familles françaises non israélites. Par leur mode d’action non violent, ils ont néanmoins risqué leur vie. Ils l’ont perdu pour une majorité d’entre eux, rattrapés par la machine de mort nazie.

L’action du Comité Amelot est méconnue. Elle serait restée totalement ignorée si l’un de ses animateurs, Jules Jacoubovith (né Yehuda Jacoubovitz) n’avait raconté son histoire. Mais pendant longtemps, le manuscrit, rédigé en yiddish en 1948, est resté enfoui dans les archives familiales. Jules Jacoubovitch mourra en 1965. Un jour, sa fille, Gabrielle, qui était une fillette pendant la guerre, décide de traduire ce récit pour le rendre accessible à ses enfants et à sa famille. Elle découvre alors que ce texte est bien plus que les mémoires personnelles de son père pendant l’occupation. Elle réalise que ses parents ont pris, avec d’autres, des risques insoupçonnés pendant la guerre.

En cet après-midi d’avril, où le maire du 11e arrondissement, Patrick Bloche, dévoilait la plaque, on respirait, rue Amelot, un timide air printanier. Bientôt, la capitale reverdirait. Le maire a évoqué ces « événements dans lesquels le pire de l’homme a surgi« . Le pire mais le meilleur aussi. On estime qu’un millier d’enfants ont été sauvés par le Comité Amelot en fournissant des faux papiers et en ouvrant des échappatoires.

J’imaginais alors l’atmosphère lourde qui devait régner dans les rues et peser sur les âmes à Paris 70 ans auparavant. En avril 1942, ces hommes et ces femmes qui risquaient leur vie pouvaient-ils se réjouir de l’arrivée du printemps ? Pouvait-on rester insouciant alors que, de manière absurde, on avait plongé dans la misère toute une partie de la population brusquement interdite d’exercer les métiers trop « nobles » pour elle, parmi les plus utiles comme celui de médecin par exemple ?

Une légende veut que les juifs d’Europe se soient laissés conduire sans réagir à l’abattoir par les nazis. Certains ont lutté, résisté dans l’ombre, et ne sont pas morts pour rien, comme le rappelle la plaque dévoilée 36 rue Amelot le 5 avril dernier.

Russie : génération Ikea ou génération Gorbatchev ?

PARIS – D’aucuns affirment que les Russes qui manifestent contre Poutine incarnent « la génération Ikea« , du nom d’un fabricant scandinave de meubles plus ou moins faciles à monter soi-même qui a étendu son empire dans l’ex-URSS. Ils incarneraient la classe moyenne qui a émergé ces dernières années et qui en a assez de l’autoritarisme poutinien, de l’arbitraire, de la fraude et de la corruption à grande échelle. Pour Andreï Gratchev, ancien porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev, il s’agit plutôt (mais peut-être bien aussi) de « la génération Gorbatchev« .

C’est paradoxal quand on songe au fait que celui qui apparaît comme le démolisseur de l’Union des Républiques socialistes des conseils (soviet signifie conseil en russe *) n’est guère populaire dans son pays. Et on n’a pas noté que les manifestants se réclamaient de Mikhaïl Serguéïévitch, même si celui-ci leur a apporté son soutien, demandant à Poutine de partir. Selon Andreï Gratchev, il existe maintenant un « courant de sympathie » en faveur de son ancien patron. Et ce, « même si une certaine nostalgie de l’URSS donne de lui l’image de son fossoyeur« , expliquait-il récemment lors d’une rencontre avec l’Association des journalistes France-Russie à l’occasion de la publication d’un ouvrage sur le sujet.

« C’est la génération Gorbatchev car elle réclame que l’on revienne à la case départ de la perestroïka« , autrement dit de la démocratisation impulsée par le dernier numéro un soviétique. « La perestroïka, explique-t-il, est un phénomène de classe moyenne, classe qui a été anéantie par les années Eltsine. Aujourd’hui, le pouvoir est face à une nouvelle classe moyenne qui a émergé de la stabilité poutinienne et qui réclame autre chose en refusant d’être considérée comme un pion« .

« La société a senti sa force. Le pouvoir va être plus prudent avec la fraude lors de la présidentielle », prédit-il, avant d’ajouter : « En Russie, le temps est plus lent qu’ailleurs ; mais ça peut s’accélérer« .

 

(*) Soviétique ne veut en effet rien dire en français. Il vient de l’adjectif russe sovietskiy, dont on peut se demander s’il a beaucoup plus de sens dans cette langue. Car les soviets en question, ces conseils ouvriers censés prendre « tout le pouvoir » à l’appel de Lénine en ont bien vite été privés au profit du Parti communiste et de son « rôle dirigeant » inscrit dans la Constitution « soviétique ». On voit par là que le mensonge était véritablement consubstantiel à ce régime puisque son nom même – Union des républiques socialistes des conseils – était mensonger.

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Andreï Gratchev publie en français « Gorbatchev, le pari perdu ? – De la perestroïka à l’implosion de l’URSS » (Armand Colin, 292 pages, 23,90 €) ; il s’agit de la version actualisée d’un livre paru en anglais en 2008.

(IV) Anticommunisme primaire : heureusement qu’il y a la social-démocratie !

PARIS – A côté de tous ces méchants rouges adeptes de la haine de classe, maniant la dialectique avec un couteau entre les dents, ce qui n’aide pas à articuler, il y a aussi, je les oubliais, les tenants du rose, allant du rose très vif au rose très pâle. Car dans ce bilan globalement négatif du communisme, le marxisme peut peut-être sauver son âme – à défaut de se refaire une virginité – grâce à la social-démocratie.

D’ailleurs ce matin, j’entendais à la radio l’économiste de gauche Bernard Maris dire que la social-démocratie était aussi un enfant naturel du fameux économiste allemand. Le bilan ne serait donc pas aussi sombre que cela si l’on considère les sociaux-démocrates comme des marxistes dont le projet réformiste aurait réussi, surtout dans le nord de l’Europe. Ce socialisme-là est au communisme ce que l’homéopathie est au remède de cheval, vous savez ces remèdes grâce auxquels on meurt guéri.

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« Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ? » par Bernard Maris. Editions Les Echappés, 156 pages, 17 euros.

(III) Anticommunisme primaire : avocat du diable

PARIS – La parole est maintenant à la défense : la désastreuse expérience historique du communisme « réel » n’invaliderait en rien l’idéal et le projet de Karl Marx. C’est du moins l’affirmation catégorique d’Yvon Quiniou, philosophe de son état, dans une réponse à Guy Sorman (Le Monde du 15-16 août).

« Ce n’est pas parce que le régime cambodgien et les régimes  »totalitaires » du XXe siècle, qu’il (Sorman) dénonce, se disaient  »communistes » qu’ils l’étaient. A ce compte, les chrétiens de l’Inquisition et les bûchers étaient chrétiens… alors qu’ils ne l’étaient pas ! » Ces régimes dits communistes et leurs dérives dictatoriales et meurtrières « n’ont rien à voir avec le communisme marxien (et il n’y en a pas d’autre !) mais ils illustrent sa défiguration et l’illusion dans laquelle étaient ceux qui croyaient être sur la voie de sa réalisation ». Yvon Quiniou reconnaît néanmoins l’évidence, à savoir que « tout cela pèse encore d’un poids terrible sur notre situation politique et empêche d’admettre à la fois que l’idée communiste est généreuse, moralement exigible, et qu’elle n’est pas morte puisqu’elle n’a jamais existé dans les faits ». »Point n’est donc besoin d’affirmer que  »la masse » ne veut pas du communisme et de suggérer ainsi que les hommes y sont pas nature rebelles pour comprendre l’échec apparent de cette idée ; il suffit de réfléchir aux conditions historiques de sa réalisation telles que Marx les a conçues, qui nous montrent que le soi-disant « communisme réel » était un « communisme irréel », volontariste et utopique, voué à échouer ».

N’est-il pas un peu court, d’exonérer ainsi la théorie marxiste en affirmant qu’elle a été fort mal appliquée, voire pas appliquée du tout, par des partis n’ayant de communiste que le nom ? Pourquoi n’y a-t-il pas une seule exception ?

(II) Anticommunisme primaire : les deux faces de la même médaille totalitaire

PARIS – Il y eut une époque où on pouvait facilement être accusé d’être un « anticommuniste primaire ». Il suffisait pour cela, par exemple, d’oser dire que fascisme et communisme avaient des points communs. Ca revenait à comparer le bien, certes imparfait mais « globalement positif », avec le mal absolu. En ce temps-là, je n’aurais jamais osé une telle comparaison, dans ma belle famille par exemple, où l’on est encore en partie « au parti », expression désuète impliquant qu’il n’en existait qu’un seul de valable au fond.

Ce temps-là est bien révolu et comparer les deux totalitarismes n’a plus rien d’un tabou ni rien de blasphématoire (sauf dans ma belle famille…). Le plus étonnant est qu’il existe encore certaines formations politiques participant au jeu démocratique et parlementaire qui s’accrochent mordicus à leur identité en continuant de s’appeler « communiste » malgré tout ce que ce terme charrie de sang et de terreur. On vous dira certes que ce projet communiste n’a rien à voir avec les rares régimes s’en réclamant encore ou avec l’ex-Union soviétique. Aussi sincère que puisse se montrer votre interlocuteur, il demeure difficile de se laisser convaincre : on n’est guère incité à adhérer à un parti portant un nom dont l’héritage est si chargé.  En se rebaptisant « anticapitalistes » et en abandonnant par conséquent l’adjectif communiste, les trotskistes français du NPA (Nouveau parti anticapitaliste, ex-Ligue communiste révolutionnaire – LCR) ont d’ailleurs fini par en tenir compte.

S’accrocher désespérément à cet adjectif en niant toute parenté avec le stalinisme, c’est un peu comme si une formation politique s’appelait « parti national-socialiste » et que ses promoteurs vous assuraient avec le même aplomb qu’ils n’ont rien de commun avec nazisme et fascisme ayant mis l’Europe puis le monde à feu et à sang. Dans le cas improbable où ils offriraient en effet un programme politique constructif, on se verrait mal voter et encore moins adhérer à un parti affublé d’un tel épithète.