Le « Grand débat national », un grand déballage

PARIS – Rejet du tout numérique, refus du « surtourisme« , revendication d’un accès réel au logement pour les plus modestes, demande d’une meilleure écoute de la part des élus et d’une plus grande démocratie participative, condamnation d’un « libéralisme qui dévaste tout depuis trente ans« , telles sont quelques unes des doléances exprimées par des Parisiens venus vendredi 25 janvier à l’hôtel de ville dans le cadre du lancement du « grand débat national » organisé par le gouvernement et visant à répondre à la révolte des « gilets jaunes ».

La mairie de Paris avait intitulé l’exercice « temps d’expression libre« . Et, de fait, il ne s’agissait pas d’un débat mais de six séances de deux heures – de midi à minuit – dans le bel amphithéâtre du Conseil de Paris. Tout un chacun, anonymement la plupart du temps (il n’était pas exigé de se présenter), avait deux minutes pour dire ce qu’il ou elle avait sur le cœur.

Un des premiers intervenants trouvait d’ailleurs que « ce débat était mal parti » car « pour débattre, il faut donner des éléments aux gens« . Mais, dans le même souffle, ce citoyen, pas si démuni que cela, avait des idées bien arrêtées, dénonçant en particulier une fiscalité qui impose plus lourdement la consommation et les revenus du travail que ceux du capital. Bien que l’impôt sur la fortune, en partie aboli, soit officiellement hors sujet, une femme a souhaité la mise en place d’un « protocole d’évaluation de sa suppression« . Sur le même thème, un participant a dénoncé le fait que les mastodontes de l’ère numérique, « les GAFA ne payent pas ce qu’ils devraient, alors qu’ils se goinfrent » ; il a suggéré de les boycotter.

Une participante a estimé nécessaire de « sanctuariser le budget de la transition écologique« , de « taxer les banques qui investissent dans les énergies carbonées, ainsi que la malbouffe« . Une autre a réclamé « plus de culture dans les rues« . S’affranchissant du boulevard périphérique, un homme a déploré que les budgets de la culture ignorent les zones rurales, les autorités considérant manifestement, selon lui, que la télévision leur suffisait bien.

La cherté du logement à Paris et l’exclusion des plus modestes ont été abondamment mentionnées. Un homme se présentant comme un ancien SDF a demandé l’instauration d’un « droit au logement à louer« . Il a réclamé l’ouverture des appartements inoccupés et la fin de l’interdiction de rehausser les immeubles. Et une femme s’est insurgée contre la mise en place de « dispositifs anti-SDF » : elle suggère d’interdire les mobiliers urbains qui, de par leur inconfort voulu par ses concepteurs, visent à dissuader de s’installer ou de bivouaquer dans l’espace public, le métro principalement.

Constatant que les Français n’avaient pas conscience du coût de la santé et de l’éducation, une femme a proposé que chaque patient sortant de l’hôpital, chaque parent scolarisant son enfant soit informé de la facture réelle de ces services publics.

Prenant le risque d’être hors sujet, deux intervenants dont un ressortissant italien ont condamné « l’hypocrisie de la France » qui bloque la frontière à Vintimille et renvoie vers la péninsule des migrants qu’il reproche à Rome de ne pas accueillir.

Un autre habitant de la « ville lumière » estimait qu’avec « l’explosion des locations saisonnières, des VTC (véhicules de tourisme avec chauffeur), des livreurs en tout genre et d’une mono-activité bistrotière« , le « surtourisme » contribuait à la dégradation de l’environnement et de la qualité de vie des Parisiens.

L’internet empoisonne aussi la vie de certains de nos concitoyens, ce dont n’ont guère conscience tous ceux qui sont plus ou moins à l’aise avec les nouvelles technologies. « On est 20% de la population à y être allergique : qu’on ne nous impose pas le tout numérique! Qu’on ne nous complique pas la vie !« , a lancé un homme qui a condamné du même souffle « un gouvernement de technocrates, pire que ceux qui l’ont précédé et qui ne veut rien entendre« .

Sera-t-il finalement entendu ? Le grand débat national est, en tout cas, lancé. De nombreux Français s’expriment malgré les mauvaises langues qui, dès le départ, ont considéré cette initiative du chef de l’État comme de « l’enfumage ». D’emblée, un intervenant présent vendredi avait estimé que le débat était par trop « cloisonné » : « On nous propose des questions fermées et on ne sait pas trop ce que ce débat va donner« . Mais un autre participant a jugé « l’exercice très impressionnant« , estimant même que la possibilité d’interpeller directement les élus devrait « perdurer sur une base régulière ».

Kenzaburô Oe : « Ce qui est important, c’est que les gens se réunissent autour d’une idée

PARIS – « Est-ce que j’ai servi à quelque chose à la société ? J’en doute. Mais je continue à participer à des meetings et à rappeler que si l’on oublie le cauchemar de la catastrophe nucléaire de Fukushima, d’autres se produiront. Comme un saltimbanque qui passe de village en village pour chanter sa ritournelle… A-t-elle un impact ? Je ne le pense pas. Mais ce qui est important, c’est que les gens se réunissent autour d’une idée. C’est dans le sursaut pour surmonter les catastrophes personnelles ou collectives que réside une part de la dignité humaine« .

Kenzaburô Oe, prix Nobel de littérature 1994 – Le Monde du 24-25 mai 2015)

« Todos somos Chávez » (nous sommes tous Chávez)

GENEVE – Ça vous a un arrière-goût légèrement stalinien, léger mais bien présent : Grâce au président Chávez, le Venezuela dispose d’un système démocratique qui a converti l’être humain en sujet fondamental de l’action politique réformatrice, pour l’édification d’une société d’égaux, au travers de la participation politique. Si tous les Vénézuéliens savent que leur président est Hugo Chávez, ils sont pleinement conscients du fait que le pouvoir dans leur pays se situe, comme jamais auparavant et de manière irréversible, au sein du peuple qui dispose d’outils concrets pour l’exercer. Cet état de fait explique le slogan que l’on peut entendre ces jours-ci dans les rues de Caracas, à savoir que « nous sommes tous Chávez », parce qu’avec lui, « nous avons tous le pouvoir ».

Ainsi parlait le 27 février, devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, M. Temir Porras Ponceleón, « vice-ministre du pouvoir populaire pour les affaires étrangères » du Venezuela. C’était une semaine tout juste avant le décès du chef de l’Etat vénézuélien, ce 5 mars. Ce panégyrique avait un avant-goût d’éloge funèbre, M. Ponceleón l’ayant prononcé de manière très retenue et sans ce ton nettement plus exalté qu’il avait adopté deux ans plus tôt dans cette même enceinte onusienne. Il savait manifestement que l’issue fatale était proche.

Ce discours de pure propagande, un rien hors sujet au Conseil des droits de l’homme, annonce aussi la poursuite du culte de la personnalité en l’honneur du futur disparu. C’est ce culte que son parti (socialiste) va manifestement tenter de perpétuer , sans doute dans l’espoir de se perpétuer au pouvoir.

« Four more years »

NEW YORK – « Four more years« , quatre ans de plus, le slogan des partisans d’Obama a été entendu et retenu par la Providence et par une petite majorité du peuple américain : le président sortant a une deuxième chance pour tenir ses  promesses. Une importante minorité d’Américains, qui ne pouvaient plus le voir en peinture, vont devoir s’y faire.

Portrait du couple Obama dans le restaurant Sylvia’s à Harlem.

Les Etats-Uniens votent

NEW YORK – Les Etats-Uniens élisent leur président et leurs représentants. Au terme d’une très longue campagne électorale, interminable semblent penser beaucoup d’Américains, ils votent donc pour réélire leur premier président « de couleur » ou pour envoyer à la Maison Blanche le premier président mormon (personne n’est parfait), mormon donc mais parfaitement blanc et propre sur lui.

Ils votent mais ça ne se voit pas. Nulle affiche dans la rue. En dehors des réunions publiques, tout s’est passé à la télévision et à la radio, avec des sommes folles dépensées par les deux grands partis dans des séquences de propagande et de contre-publicité.

La seule affiche de propagande électorale repérée à New York, pas très loin de l’ONU sur la 1ère avenue, quatre jours avant le scrutin présidentiel de ce 6 novembre. Albany est la capitale de l’Etat de New York où siègent ses députés.

Il y a eu quatre débats, trois entre les deux candidats au poste suprême, et un avec les seconds couteaux, Joe Biden et Paul Ryan. Pas très exaltante, cette campagne et ces débats, l’horizon indépassable des candidats semblant être à l’unisson « to cut taxes » (de baisser les impôts), phrase qu’ils ont dite et répétée à satiété. Seule différence entre eux : Obama veut baisser les impôts pour la classe moyenne – comprendre la majorité des gens « normaux », pas les pauvres, ni les très riches – et les augmenter pour les riches ; Mitt Romney prétend quant à lui les baisser pour tout le monde, tout en augmentant les crédits militaires et en comblant le déficit abyssal…

L’autre leitmotiv de Romney est sa volonté affichée, sa prétention à aider ses compatriotes à trouver un bon boulot – « to find a good job » (prononcer faïnd è goude djâââb, refrain qui revient aussi sans arrêt). Pas un mot d’aucun des deux sur le contrôle des armes, qui permettent périodiquement aux fêlés de faire des carnages dans ce pays, pas grand-chose non plus sur le changement climatique. Car ici, le réchauffement de la planète, c’est le contraire de Dieu : la droite n’y croit pas et elle s’accrochera à cette conviction, contre vents et marées, en attendant passivement le déluge final.

Dans le troisième et dernier débat il y a eu un moment amusant pour un étranger, tragi-comique, devrais-je plutôt dire, lorsque Romney a reproché à Obama de s’être excusé pour les mauvaises actions de l’Amérique, lorsque celle-ci a « dicté » sa volonté aux autres. Le républicain a pris un air outré : l’Amérique, a-t-il dit, n’a jamais dicté quoi que ce soit :  « No, Mr. President, America has freed other nations from dictators » (non, M. le président, l’Amérique a libéré d’autres nations des dictateurs). Les Latino-Américains mais aussi les Egyptiens, les Iraniens, les Viêtnamiens, voire les Sud-Coréens et bien d’autres, apprécieront le rôle trouble joué pendant des lustres par la CIA dans leur vie politique, fomentant parfois carrément des coups d’Etat, sans parler de l’armée américaine.

Enfin, heureusement, c’est du passé et si le président Barack Obama a présenté les excuses des Etats-Unis, on ne voit pas son possible successeur les reprendre.

Place de la Bastille 1981-2012 : de l’Internationale à la Marseillaise

PARIS – Place de la Bastille, 10 mai 1981 – 6 mai 2012, trente-et-un ans séparent ces deux dates qui ont vu la victoire électorale de deux candidats prénommés François à la présidence de la République française. Un point commun évident entre les triomphes de Mitterrand et de Hollande : on se réjouissait de la victoire d’un socialiste et de la gauche en général. Et c’est sans doute à peu près tout.

Déjà dans le métro bondé, en « descendant » à la Bastille l’autre dimanche, ça criait, ça s’interpellait, plus pour se réjouir de la défaite d’un Nicolas Sarkozy honni que de la victoire d’un François Hollande porté aux nues. Certes, on l’aime bien Hollande mais on est encore bien loin d’un début de culte de la personnalité. Et puis, le « peuple de gauche » a déjà donné en matière d’illusions : son enthousiasme pour des lendemains qui chantent mais qui sont immanquablement remis au surlendemain, pour ne pas dire aux « calendes grecques »,  s’est sérieusement émoussé.

En 1981, on promettait rien moins que de « changer la vie ». En 2012, l’électeur de gauche se contente d’espérer que l’on fasse en sorte que les choses cessent de se détériorer, voire même qu’elles s’améliorent un tout petit peu. Je ne sais pas, en outre, s’il y avait beaucoup de drapeaux rouges en 1981 – je n’y étais pas – mais il n’y en avait guère le 6 mai dernier, contrairement à ce que l’on affecte de croire à droite. Il y avait quelques drapeaux tricolores et aussi étrangers, ce que certains, toujours à droite, ont jugé terriblement inquiétant. Je n’ai repéré pour ma part qu’un drapeau syrien. Est-ce si choquant dans le contexte sanglant régnant actuellement à Damas ? La France n’est-elle pas encore un peu cette patrie des droits de l’homme qui fait rêver sous d’autres cieux ?

Soyons juste, il y avait de nombreux drapeaux rouges et verts portant le label « Parti de gauche », bannière que l’on pourrait croire copiée de l’emblème national de la… Biélorussie (espérons  que le candidat dudit parti, Jean-Luc Mélenchon, malgré ses outrances verbales, n’a pas pour modèle Alexandre Loukachenko, le potentat au pouvoir à Minsk nostalgique de l’Union soviétique).

Et, enfin, devinez ce que la foule a chanté place de la Bastille en ce 6 mai, après avoir acclamé François Hollande ? L’Internationale ? Non point. La Marseillaise ! Étonnant, non ? Qui aurait imaginé il y a trois décennies qu’un jour le « peuple de gauche » chanterait en chœur la Marseillaise pour fêter la victoire de son candidat ? C’est ce que l’historien Max Gallo appelle le « retour de la nation ».

Deux France qui se tournent le dos

PARIS – « Ce soir, il n’y a pas deux France qui se font face« , a déclaré François Hollande dans son discours de victoire. Il est à craindre qu’elles ne se tournent le dos, à l’image des affiches des deux candidats finalistes devant l’école du 19e arrondissement de Paris où j’ai voté.

Nicolas et François sont dans un bateau. Nicolas tombe à l'eau...

« Ce soir, il n’y a pas deux France qui se font face. Il n’y a qu’une seule France, une seule nation réunie dans le même destin. Chacune et chacun en France, dans la République, sera traité à égalité de droits et de devoirs « .

(François Hollande à Tulle au soir du deuxième tour de l’élection présidentielle de 2012)

Présidentielle française : images, slogans et clichés du 1er mai 2012 à Paris

PARIS – Un « grand soir » est annoncé pour ce dimanche 6 mai, deuxième tour de l’élection présidentielle française. Après le « Printemps arabe », ce scrutin est-il annonciateur d’un « crépuscule des pharaons ». Il reste quelques jours pour rêver à des lendemains qui chantent avant d’être réveillé par la cacophonique réalité.

Voici quelques clichés pris à Paris, sur les places de l’Opéra et du Trocadéro en ce 1er mai 2012, lors des rassemblements du Front national de Marine Le Pen, et de l’Union pour un mouvement populaire de Nicolas Sarkozy. En bonus, quelques slogans glanés du côté de la Place de la Bastille dans la manifestation de la gauche et des syndicats.

Place de l’Opéra à midi

Marine Le Pen : "Notre rôle, soyez-en sûrs, sera immense, essentiel, historique"
Compte à rebours ?

 

"On est chez nous !", scande la foule

Place du Trocadéro en milieu d’après-midi

Nicolas Sarkozy : "Je veux un nouveau modèle français"
"Nicolas, Nicolas !", scandent les jeunes sarkozystes qui n'ont pas peur de monter au créneau. Dure pourrait être la chute.
"Hollande en Corrèze, Sarkozy à l'Elysée !"

Boulevard Henri IV et Place de la Bastille en fin d’après-midi

Plusieurs manifestants et manifestantes du 1er mai n’ont pas craint de se démarquer, voire d’afficher leur dissidence, en confectionnant des pancartes très personnelles sur lesquelles ils avaient inscrit des slogans de leur cru. Florilège noté sur mon calepin, la batterie de mon appareil photo étant à plat : « Le 6 mai, on rase gratis« . Recto d’une pancarte : « Le vrai courage, le partage. Une vraie qualité, la fraternité » ; au verso : « Vrai travailleur solidaire des chômeurs de tous les pays« . « Vive le vrai loisir !« , sur un panneau brandi par un enfant. « Déclaré chômeur mais je bosse le bonheur intérieur brut« . Et aussi le proverbial : « En mai, fait ce qu’il te plaît« .

Bien sûr, d’inévitables appels à virer le locataire de l’Elysée mais formulés avec humour : « Que je boutasse, que tu boutasses, qu’il boutât, que nous boutassions Sarkozy dehors« . « Ne loupez pas le tri sélectif du 6 mai ! Virez Sarko ! »

Une jeune femme se balade avec un panneau sur lequel elle a écrit : « La haine est un virus, l’union le seul remède« . Elle m’explique que c’est un appel au rejet des discours de division et du bouc-émissaire, un appel aussi à l’union de la gauche, voire à l’union nationale tout court.

Mirage en Tunisie

Après son récit des soubresauts de la place Tahrir au Caire, que nous avions publié ici le 16 février dernier, Antonio Rodriguez, journaliste à l’AFP, nous envoie une carte postale du Cap Bon en Tunisie à une semaine de la première élection véritablement pluraliste dans ce pays.

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Tunisie : l’été du Ramadan

CAP BON (Tunisie) – Pendant les grosses chaleurs de l’été, l’île de Pantelleria n’est visible qu’en de rares occasions de la pointe du cap Bon, comme un mirage. Il y a quelques années, elle m’était apparue à l’aube du dernier jour des vacances, juste avant de prendre la route de l’aéroport, avant que le soleil torride du mois d’août, qui se levait sur son côté droit, ne la fasse disparaître derrière un épais rideau de vapeurs. Je garde le souvenir d’un rocher perdu au milieu de la grande bleue, beaucoup plus gros et beaucoup plus proche de la côte tunisienne que je ne l’imaginais.

Cet été, celui du premier ramadan depuis la révolution de jasmin, j’ai passé de longues heures à contempler l’horizon, en vain. Cet instant magique ne s’est pas reproduit. Mon beau-frère tunisien a eu plus de chance. Un soir, à son retour de la plage, il a décrit comme « une image de carte postale » la vision dont il s’était régalé en se baignant dans les eaux claires de la Méditerranée. Il était trop tard pour que je coure jusqu’au bord de mer ou que je grimpe sur le toit de la maison. La nuit venait de tomber. C’était comme si Pantelleria jouait au chat et à la souris avec moi.

Pourtant, la proximité de cette île ne m’a jamais été aussi perceptible que cet été. Je devinais sa présence dans nos longues conversations entre voisins de la plage à l’heure du thé, quand l’air du large adoucissait la chaleur de l’après-midi et que la vie reprenait son cours après la sieste. Cette année, Tunisiens, Français, pieds-noirs ou pièces rapportées comme moi, nous nous étions tous donné rendez-vous au cap Bon par « devoir » envers la Tunisie et sa révolution qui nous avait surpris de l’autre côté de la Méditerranée. Dès la première gorgée de thé vert, nous passions en revue les sujets d’actualité. Le nombre de bateaux disparus dans le village dans les mois qui ont suivi la chute du régime de Ben Ali, le 14 janvier, était un thème récurrent.

« Ils en ont volé vingt-cinq », assurait Marie. Avec le retour des beaux jours, beaucoup de propriétaires n’ont pas retrouvé leur embarcation. Marie et Jean, son mari, les Espagnols de la plage, l’ont échappé belle. Le bateau qu’ils utilisent pour la pêche de loisir s’est révélé trop lourd et trop difficile à bouger pour les quelques jeunes qui ont franchi le mur de la maison pour le subtiliser. Le gardien les a surpris et ils ont pris la fuite. Depuis, Jean a loué un local dans la ville voisine pour y entreposer son bateau pendant qu’il travaille à Tunis.

Les Bogo ont aussi eu de la visite. Quand ils sont revenus au village pour passer l’été, leur bateau avait chaviré, pour ainsi dire. Il était tombé des plots du jardin sur lesquels il reposait l’hiver. La famille a passé l’été à réparer les quelques dommages qu’il avait subis. Les voleurs n’étaient pas non plus parvenus à sortir l’embarcation de ses quartiers d’hiver. Ils n’ont pas insisté. La maison des Bogo ne se trouve pourtant qu’à quelques pas de la mer. Si Pantelleria daignait apparaître, elle se trouverait dans l’axe de la route qui passe devant chez eux et conduit à la plage.

Christine et Wolf, un couple franco-autrichien qui s’exprime parfois en espagnol pour avoir vécu à Cuba et au Mexique, sont les rares personnes de la plage à avoir eu la preuve du pouvoir d’attraction de l’île invisible, qui se situe à quelque 160 km au large de la Tunisie. Cet hiver, ils se promenaient du côté de « la montagne », la pointe du cap dénudée et rocailleuse, ce bout du monde africain, ce Finistère qui plonge du haut de ses près de 300 mètres dans la Méditerranée et dont Pantelleria paraît être le prolongement. A moins que ce ne soit le bout de la queue d’un cousin du monstre du Loch Ness pétrifié qui partagerait avec son homologue écossais son penchant pour apparaître quand bon lui semble.

Quand ils se sont approchés des ruines du vieux fort qui domine la Méditerranée, où les Allemands dirigés par Rommel avaient établi leurs quartiers pendant la deuxième guerre mondiale avant de se replier sur l’Italie, ils ont observé de l’agitation dans les ruines. D’habitude, cette région n’est fréquentée que par des bergers et leurs troupeaux. Leurs chiens aboient dès qu’ils sentent la présence de rares promeneurs. Ce jour-là, ils n’ont pas donné l’alerte. Ils étaient absents, comme leurs maîtres et les bêtes. Le fort n’était pas vide pour autant. Des dizaines de personnes se trouvaient réfugiées entre ses murs. « Des harragas », a commenté Christine. Le mot arabe qui désigne ceux qui vont se brûler, une expression inattendue pour des candidats à l’exil qui se jettent à l’eau pour passer en Europe.

En août, les harragas étaient aussi invisibles que Pantelleria. Il ne restait d’eux que des témoignages, comme celui de cette mère de famille, dont le fils était sorti prendre son café habituel un matin vers 10h00. Il a appelé la maison vers minuit pour annoncer qu’il arrivait à Pantelleria, juste avant que les douaniers italiens ne lui confisquent son téléphone.

Quand je suis monté au fort, il n’y avait pas la moindre trace des harragas. Les moutons et les chèvres avaient repris leurs quartiers dans les environs. La forteresse était vide, les chiens des bergers étrangement absents, la Méditerranée azure et Pantelleria absente, comme d’habitude. J’espérais qu’en prenant de la hauteur, je parviendrais au moins à la situer. Caramba ! Encore raté !, aurais-je pu m’exclamer. A défaut de voir l’île, j’ai observé les ruines du fort. J’ai compris pourquoi les harragas s’y réfugiaient. Elles se trouvent à l’abri des regards et des vents qui soufflent sans cesse sur le cap. Les clandestins peuvent y attendre leur embarcation sans être remarqués, sauf par de rares promeneurs du dimanche, si je puis dire, comme Christine et Wolf. Dès que les coyotes locaux donnent le signal, ils n’ont qu’à dévaler la falaise en quelques minutes pour rejoindre une petite crique et monter dans une embarcation.

Comme Pantelleria, cet été en Tunisie, l’invisible était souvent plus révélateur que ce qui ne l’était pas. Les portraits de Ben Ali ne rayonnent plus dans tous les magasins comme avant qu’il ne se réfugie en Arabie. La couleur mauve, qui ornait les routes et les bâtiments de l’ancien régime, a disparu sous d’épaisses couches de peinture blanche. Les policiers qui passaient leur journée aux carrefours se sont eux aussi évanouis. Ils ne font plus partie du paysage tunisien. Sur la plage, il y avait une petite cabane en bois portant la mention « police » en français et en arabe. Elle est restée vide pendant tout notre séjour. Cette cahute, peinte en blanc, ne payait pas de mine. Construite sur le domaine maritime, comme la plupart de buvettes qui sont apparues ces dernières années sur le bord de mer, elle symbolisait la disparition de l’autorité. Pour d’autres raisons, la maison de la voisine en témoignait également. Elle s’est empressée de reconstruire l’étage que les autorités avaient détruit un an auparavant. Plus personne ne contrôle les extensions de maisons particulières. Le journal La Presse, dont la une n’affiche plus une photo de Ben Ali au quotidien, a révélé l’existence d’une bulle du béton, dont les prix se sont envolés avec la reprise des constructions illégales.

Mais cet été, il n’y avait pas que Pantelleria, Ben Ali et la police qui étaient invisibles sur la plage du cap Bon. Les Tunisois et les touristes étrangers l’étaient tout autant. Les gens de la capitale ont eu peur de laisser leur maison sans surveillance, nous a expliqué une habitante du village pour justifier le peu de maisons louées. Quant aux touristes étrangers, nous n’avons vu que de rares Italiens, arrivés dans un minibus juste avant midi, quand le soleil cognait comme Mohamed Ali dans ses meilleurs jours. Les harragas, au sens propre, c’étaient eux.

Ces dernières années, les touristes étrangers avaient commencé à sortir des sentiers battus pour s’approcher de la pointe du cap Bon. Il y a deux ans, lors de mon dernier séjour, un hôtelier, qui tend à privatiser la plage depuis des années, avait organisé une fête touarègue sur la plage. A la tombée de la nuit, un bus de touristes italiens avait débarqué. Ils avaient apprécié un spectacle de danse du ventre et de cracheurs de feu en mangeant du couscous sous une tente qui rappelait celle plantée par Kadhafi à Paris lors de sa visite en France en 2007. Dans l’obscurité, les touristes avaient peut-être cru qu’ils vivaient l’ambiance torride du Sahara, loin de chez eux, de cette Italie qui ne se trouvait pourtant qu’à 160 km. En les observant se trémousser sur des rythmes cubains en fin de soirée, je m’étais dit qu’ils avaient été bernés comme les dizaines de Subsahariens qui avaient débarqué cette même année au cap Bon convaincus d’avoir atteint l’Europe, trompés par un coyote qui partageait peut-être ses revenus entre le tourisme et le trafic de personnes.

Le premier jour du ramadan, le 1er août, le village a plongé dans le silence. Pratiquement aucune voiture ou mobylette ne s’aventurait sur la route de la mer. Il n’y avait que le muezzin qui rompait la quiétude estivale pour appeler à la prière. Je me suis senti comme un archéologue découvrant des vestiges du passé, sauf que je ne creusais pas le sol à la recherche d’amphores romaines. En écoutant l’olivier bruisser sous l’air léger de la mer et les tourterelles voler d’arbre en arbre, j’ai réalisé que ce silence était le même que celui qui régnait au cap Bon  quand les Phéniciens se sont installés dans la voisine Kerkouane, quand les Espagnols ont construit le fort de Kelibia ou quand les Arabes ont érigé leur première mosquée dans ce bout du monde.

Le jour où a commencé le ramadan, la plage s’est pratiquement vidée. Les Tunisiens de la veille avaient disparu. Il n’y avait plus d’enfants qui jouaient au foot sur le sable, plus de jet ski qui fonçait sur les vagues à proximité des têtes des baigneurs, pas plus que de clients sous les parasols de l’hôtel illégal. Les femmes voilées marchant dans l’eau se sont aussi évaporées. Elles s’étaient multipliées ces dernières années. Les jeunes filles avaient pris l’habitude de porter des combinaisons, plutôt moulantes, semblables à celles utilisées dans l’Atlantique par les nageurs qui craignent les eaux à moins de 20°, beaucoup plus froides que celles baignant le cap Bon.

Cet été du ramadan, pris en tenaille entre la révolution de jasmin et les élections d’octobre, de nombreux habitués de la plage voyaient la menace de l’islamisme sous ces maillots dits saoudiens. Contrairement aux étés précédents, les conversations ne tournaient plus exclusivement autour du port de plaisance, dont la construction a défiguré « la montagne » et qui se trouve désormais complètement ensablé ou sur le volume sonore de la musique la nuit dans les buvettes de la plage. Cette année, les discussions évoquaient un danger invisible, dont les nageuses voilées étaient peut-être l’avant-garde.

Il y avait ceux qui écartaient d’un revers de main la possibilité d’une victoire islamiste lors des élections d’octobre et ceux qui craignaient que les radicaux ne s’emparent d’une révolution qui n’était pas la leur. Face au danger, chacun menait son propre combat. Beaucoup continuaient à se rendre à la plage en plein ramadan et n’hésitaient pas à plonger dans les vagues pendant que l’imam annonçait la rupture du jeûne par les haut-parleurs de la mosquée, des femmes se baignaient en bikini pour montrer qu’elles ne fléchiraient pas, les plus audacieux préparaient des barbecues en pleine journée et n’hésitaient pas à boire de l’alcool sur leur terrasse le soir, au vu et au su des passants.

Dans un pays où plus d’une centaine de partis sont nés en quelques mois, comme si un baby-boom politique s’était produit après la chute de Ben Ali, la résistance à l’islamisme semblait particulièrement fragmentée sur la plage. Elle était la somme d’actes individuels. Les démocrates tunisiens parviendront-ils à s’unir pour affronter des islamistes qui serrent les rangs? Cet été, les habitants de la ville voisine nous ont démontré qu’ils en étaient capables. Des barbus ont perturbé la prière lors du premier vendredi du ramadan. Ils ont tenté de sortir l’imam de la mosquée qui n’était apparemment pas assez radical à leur goût. Les salafistes n’y sont pas parvenus. Les fidèles les en ont empêchés avec l’aide de l’armée. Jamais l’islamisme ne s’était manifesté aussi directement et violemment dans cette région. A la plage, chacun a poursuivi son petit combat quotidien contre une menace aussi perceptible que le pouvoir d’attraction de Pantelleria. Aucun barbu n’est descendu à la plage pour y faire respecter le jeûne. Cet été du ramadan en Tunisie était bien celui de l’invisible.

Avant de partir à l’aéroport pour rejoindre l’Europe, j’ai tourné mon regard une dernière fois vers la mer. Pantelleria est restée cachée. Je suis parti sans l’apercevoir. Je me suis dit que je n’en rêvais probablement pas assez.

Antonio Rodriguez

 

Indignité nationale

PARIS – « Lorsque j’arrive à rechercher dans les différents temps, dans les différentes époques, chez les différents peuples, quelle a été la cause efficace qui a amené la ruine des classes qui gouvernaient, je vois bien tel événement, tel homme, telle cause accidentelle ou superficielle, mais croyez que la cause réelle, la cause efficace qui fait perdre aux hommes le pouvoir, c’est qu’ils sont devenus indignes de le porter« .

Alexis de Tocqueville (discours à la Chambre des députés, 29 janvier 1848)