Mladić condamné : un jour, peut-être, Bachar el-Assad

PARIS – Ratko Mladić, le « boucher de Srebrenica« , vient d’être condamné à perpétuité par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Ainsi, cette justice, dont il se moquait comme de son premier meurtre, cette justice, qu’il a insultée à l’énoncé du verdict, a été rendue. Il paraît qu’on le considère comme un héros national en Serbie et en Bosnie serbe. Le déni de la réalité demeure la chose la plus affligeante chez l’être humain. Et les grands criminels de guerre auront toujours des négationnistes qui tenteront de perpétuer leur gloire sanguinaire.

Srebrenica et le siège de Sarajevo restent des traumatismes pour nous qui sommes demeurés passifs et impuissants alors que la tuerie se perpétrait pratiquement sous nos yeux. Aujourd’hui, c’est en Syrie que se commettent les pires horreurs ; c’est en Birmanie que l’on pratique le nettoyage ethnique, expression apparue à la suite de l’éclatement sanglant de la Yougoslavie. Aujourd’hui, on peut espérer que Bachar el-Assad, le « boucher de Damas » rendra lui aussi un jour compte de ses crimes.

Impressions d’Amérique latine : la Colombie veut croire à la paix

colombie-079VILLA DE LEYVA – « 2017 – Bienvenidos a la Paz » : en ce début d’année, sur la Plaza Mayor de Villa de Leyva, jolie petite ville touristique prisée des citadins de Bogota, à 160 km de la capitale colombienne, une banderole colorée exprime un vœu de paix. Après un demi-siècle de guerre civile larvée, d’assassinats politiques, de meurtres de syndicalistes, de militants des droits de l’homme, le pays semble dire, unanime : « Basta de sangre« , assez de sang.

Pourtant, le 2 octobre dernier, convaincue par la virulente campagne en faveur du « non » menée par l’ancien président Alvaro Uribe, une toute petite majorité a rejeté l’accord de paix avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie, les fameuses FARC, lors du référendum qui était censé couronner le processus de paix en entérinant l’accord signé sous les auspices de l’ONU conclu en août et qui a valu le Nobel de la paix au Président Juan Manuel Santos.  L’accord a été amendé lors de négociations expresses entre les parties, soumis au Parlement et entériné dès le 30 novembre sans prendre le risque de redemander l’avis de la population par référendum.

C’est maintenant que les difficultés commencent. L’instauration d’une paix durable doit se faire en trois étapes : désarmement, démobilisation et réintégration, processus bien connu à l’ONU par son sigle DDR. Inspiré, en effet, par les Nations unies, le DDR a été mis en œuvre dans d’autres pays au sortir de longs conflits sanglants, en Afrique en particulier.

Toutefois, cette espèce de formule miracle onusienne n’est pas si simple à appliquer, s’agissant en particulier de la troisième phase, la plus délicate. On ne réinsère pas, en effet, dans la vie civile d’anciens combattants et combattantes – qui n’ont connu que la vie de maquisards surtout habiles au maniement des armes – en les priant de chercher du boulot et de gentiment fonder une famille plutôt que de sombrer dans le banditisme.

L’accord prévoit donc un appui financier « exceptionnel et transitoire pour leur stabilisation économique », une fois qu’ils auront déposé les armes – processus qui avait déjà pris du retard en janvier. Chaque ex-guérillero recevra ainsi un pécule de deux millions de pesos (environ 650 euros), une aide à la réinstallation censée lui permettre de faire face à ses besoins de base, se nourrir en particulier. Ensuite, pendant deux ans, ils doivent percevoir une rente mensuelle équivalente à 90% du salaire minimum, en attendant qu’ils trouvent une activité rémunératrice. Pour ce faire, ils pourront aussi bénéficier d’un soutien économique pour entreprendre un projet individuel ou collectif.

Un suivi de chaque ancien maquisard est prévu, assuré par un « Conseil national de réinsertion » (Consejo Nacional de Reincorporación), cogéré par l’État et les FARC. Mis en place le 20 décembre dernier, le CNR disposera d’antennes locales. Son rôle consiste à offrir aux démobilisés « une attention » dans les domaines psychologique, de la santé, de la formation, de l’éducation et des activités productives, « de telle manière qu’ils puissent s’intégrer avec dignité à la vie sociale et politique du pays ».

Si les Colombiens ont une crainte, c’est celle représentée par le pouvoir de nuisance d’Uribe. Toutes les personnes rencontrées avec lesquelles nous avons parlé du processus de paix lors de notre séjour de trois semaines évoquent le caractère malfaisant d’un personnage demeuré influent. Proche des ex-paramilitaires d’extrême droite, qui étaient dirigés par son frère Santiago, proche des grands éleveurs qui se sont appropriés indûment des terres en s’appuyant sur ces mêmes paramilitaires, l’ancien président a tout fait pour faire capoter l’accord avec les FARC.

Et dans ce pays, il existe historiquement une méthode infaillible, inaugurée par le colonisateur espagnol, pour ne pas respecter une signature : éliminer physiquement par la suite les gens avec qui l’on a conclu un compromis. Les Colombiens espèrent qu’il en ira autrement cette fois. Le président Juan Manuel Santos s’est vu décerner le prix Nobel de la paix ; de concert avec les FARC censées se muer en parti politique, il lui reste maintenant à faire en sorte que cette paix devienne définitivement réalité.

colombie-308No hay camino para la paz, la paz es el camino

(Il n’y a pas de chemin pour la paix, la paix est le chemin)

Photo prise le 26/12/2016 à Carthagène des Indes (Colombie)

De Ferguson à Genève, le chemin de croix des parents de Michael Brown

Les Parents de Michael Brown, assistés de leur conseil

GENEVE – « Aucun parent ne devrait voir son enfant tué par la police« . C’est ainsi que le 11 novembre dernier, à Genève, M. Brown, le père du jeune Michael Brown concluait son témoignage devant le Comité contre la torture (*) des Nations unies. Le moment était particulièrement poignant, ce qui n’est pas si fréquent à l’Onu. Auparavant, la mère du jeune homme de 18 ans abattu par un policier l’été dernier à Ferguson dans le Missouri, à la suite d’une altercation entre les deux hommes, n’avait en effet pu aller au bout de la déclaration écrite qu’elle avait préparée, tant elle était émue. M. Brown dira qu’il aurait aimé pouvoir faire rempart de son corps pour protéger son fils des balles du policier meurtrier.

Celui-ci vient d’être blanchi par une justice qui a décidé qu’il n’était même pas utile de le juger dans le cadre d’un procès en bonne et due forme, ce qui a déclenché de nouvelles émeutes à Ferguson et des manifestations dans de nombreuses villes des États-Unis. « Blanchi », c’est le cas de le dire, puisque cette affaire illustre une nouvelle fois le racisme d’une police très majoritairement blanche qui a la gâchette facile face à une population noire dont elle a peur.

Les experts du Comité contre la torture ont écouté les témoignages des organisations non-gouvernementales américaines lors d’une réunion qui avait lieu à huis clos. Il s’agissait de préparer l’audition de la délégation des États-Unis qui s’est déroulée les deux jours suivants, les 12 et 13 novembre. Les ONG se sont montré très combatives, virulentes même, dans la dénonciation de l’impunité des forces de l’ordre. Selon elles, les policiers américains ne sont pratiquement jamais mis en cause en cas de bavure.

Le policier qui a abattu Michael Brown dit avoir la conscience tranquille et affirme qu’il aurait réagi de la même manière face à un Blanc. Autrement dit, en Amérique, il est normal pour un policier s’estimant menacé d’abattre tout individu suspect, même s’il n’est pas armé. La déontologie des forces de l’ordre dans ce pays semble ignorer une notion aussi élémentaire que l’usage de la force proportionné à la menace. Je dégaine et je tire d’abord – en vidant mon chargeur vers le haut du corps – et je pose des questions éventuellement ensuite…

Ce pays est décidément malade de sa culture du colt, du revolver et de la winchester. On est affligé de constater que, dans ce domaine comme dans bien d’autres, l’élection d’un président métis n’aura rien changé.

(*) Les dix experts internationaux composant le Comité contre la torture sont chargés de vérifier le respect par les 156 États signataires de la Convention internationale contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.

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L’ONU a-t-elle failli au Darfour ?

« En tant que musulmane arabe et africaine, je refuse de garder le silence alors que des civils innocents sont tués en mon nom« . Témoignage d’Aïcha Elbasri, ancienne porte-parole de la Mission de l’ONU dans cette région du Soudan où une insurrection en 2003 a provoqué une réaction féroce de l’armée qui n’épargne pas la population civile. 

Aïcha Elbasri

PARIS – L’ONU a-t-elle échoué dans sa mission de protéger les populations du Darfour ? Cette vaste région de l’ouest du Soudan est sortie des écrans radar de l’actualité depuis un certain temps déjà, depuis qu’il n’y est plus question de génocide. Pourtant, non seulement la situation est loin d’y être revenue à la normale, mais elle est même à nouveau en train de s’aggraver sérieusement, malgré la présence de 18.000 casques bleus.

Le 3 avril dernier, le représentant spécial conjoint des Nations unies et de l’Union africaine, Mohamed Ibn Chambas, a parlé devant le Conseil de sécurité d’une « escalade alarmante de la violence » qui a provoqué le déplacement d’au moins 215.000 civils depuis le début de l’année. Ces derniers s’ajoutent à la cohorte des déplacés estimée au total à deux millions de personnes par l’ONU. « Une fois de plus, le Darfour se trouve à la croisée des chemins« , a déclaré le 24 avril devant la même instance Hervé Ladsous, Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix.

Sous-équipés, ne bénéficiant pratiquement d’aucun appui aérien, en raison notamment de l’absence d’implication occidentale, les casques bleus payent parfois de leur vie l’hostilité des belligérants à leur présence. Au minimum, ils sont en butte aux tracasseries administratives des autorités qui font tout pour mettre des bâtons dans les roues de la Mission, notamment en refusant des visas d’entrée dans le pays.

Avant ce regain de violence, la situation n’était déjà guère satisfaisante. Il n’était pas rare que les soldats de la paix répugnent à s’interposer, renonçant à protéger la population des exactions, en particulier de l’armée soudanaise et de ses milices auxiliaires, les sinistres Janjawids. C’est ce que dénonce mon ex-collègue Aïcha Elbasri, qui, scandalisée, a préféré démissionner du poste de porte-parole de la Mission hybride Union africaine/Nations unies au Darfour (MINUAD) qu’elle a occupé en 2012-2013.

Après s’être inquiétée des silences, voire des libertés prises avec la vérité – essentiellement pour ne pas envenimer les relations avec les autorités de Khartoum -, après avoir vainement tenté de tirer la sonnette d’alarme et s’être heurtée au silence de sa hiérarchie, elle a finalement choisi de révéler ce dont elle avait été témoin. Elle dénonce en particulier les euphémismes utilisés par la MINUAD qui parle de « frappes aériennes » au sujet des bombardements aveugles de populations civiles, « d’accrochages sporadiques » pour un état de guerre ininterrompu et de « violence sexuelle basée sur le genre » pour la pratique généralisée du viol.

Il y a un an, le 11 mai 2013, Aïcha a rédigé son rapport de fin de mission en expliquant les raisons de sa démission et en demandant au Département des opérations de maintien de la paix des Nations unies de se pencher sur les violations de la politique de l’information publique de l’ONU au Darfour. Ne recevant aucun écho, elle a demandé quelques mois plus tard l’ouverture d’une enquête sur les mensonges et la désinformation dont elle avait été témoin.  « Les Nations unies ont répondu à mes demandes par un silence assourdissant« , a-t-elle déclaré le mois dernier au site d’information américain Foreign Policy (Politique étrangère).

Les déclarations récentes de MM. Ibn Chambas et Ladsous indiquent que l’on a enfin réalisé qu’il n’était plus temps de se mettre la tête dans le sable. La réalité semble devoir finir par s’imposer face aux demi-vérités et vrais mensonges par omission révélés par l’ancienne porte-parole de la MINUAD. Un jour, alors qu’elle s’inquiétait du silence des casques bleus sur la collaboration  étroite entre l’armée régulière et les milices arabes janjawids, elle s’était entendu répondre par le numéro deux de la mission, le général Kisamba Wynjones : « Nous devons parfois nous comporter comme des diplomates. Nous ne pouvons pas dire tout ce que nous voyons au Darfour« .

Hervé Ladsous, le patron des casques bleus, en explique ainsi la raison à Foreign Policy : « Dans toute mission, il y a une tension entre la nécessité de préserver le consentement et la bonne volonté du pays hôte – indispensables au travail des soldats de la paix – et l’impératif parfois contradictoire de signaler franchement et objectivement tous les cas de violence. De mauvaises relations avec le gouvernement hôte peuvent rendre impossible l’action de la mission – se déplacer dans le pays, obtenir le passage en douane du matériel ou déployer des renforts en personnel« .

« J’ai choisi de mettre un terme à ma carrière onusienne pour recouvrer ma liberté de parole, dit Aïcha. Ce faisant, j’ai seulement perdu un emploi alors qu’un nombre incalculable de Darfouriens continuent de perdre la vie« . Alors que j’évoquais Srebrenica où les casques bleus néerlandais n’avaient pas défendu la population de l’enclave bosniaque en 1995, pourtant déclarée « zone protégée » des Nations unies, Aïcha m’a répondu : « Je n’ai jamais cessé d’y penser  et avec beaucoup de peine. »

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« Todos somos Chávez » (nous sommes tous Chávez)

GENEVE – Ça vous a un arrière-goût légèrement stalinien, léger mais bien présent : Grâce au président Chávez, le Venezuela dispose d’un système démocratique qui a converti l’être humain en sujet fondamental de l’action politique réformatrice, pour l’édification d’une société d’égaux, au travers de la participation politique. Si tous les Vénézuéliens savent que leur président est Hugo Chávez, ils sont pleinement conscients du fait que le pouvoir dans leur pays se situe, comme jamais auparavant et de manière irréversible, au sein du peuple qui dispose d’outils concrets pour l’exercer. Cet état de fait explique le slogan que l’on peut entendre ces jours-ci dans les rues de Caracas, à savoir que « nous sommes tous Chávez », parce qu’avec lui, « nous avons tous le pouvoir ».

Ainsi parlait le 27 février, devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, M. Temir Porras Ponceleón, « vice-ministre du pouvoir populaire pour les affaires étrangères » du Venezuela. C’était une semaine tout juste avant le décès du chef de l’Etat vénézuélien, ce 5 mars. Ce panégyrique avait un avant-goût d’éloge funèbre, M. Ponceleón l’ayant prononcé de manière très retenue et sans ce ton nettement plus exalté qu’il avait adopté deux ans plus tôt dans cette même enceinte onusienne. Il savait manifestement que l’issue fatale était proche.

Ce discours de pure propagande, un rien hors sujet au Conseil des droits de l’homme, annonce aussi la poursuite du culte de la personnalité en l’honneur du futur disparu. C’est ce culte que son parti (socialiste) va manifestement tenter de perpétuer , sans doute dans l’espoir de se perpétuer au pouvoir.

ONU : les 9 qui ont dit « non » à la Palestine sont-ils du bon ou du mauvais côté de l’Histoire ?

NEW YORK – 138 oui, 9 non, 41 abstentions : 65 ans jour pour jour après le partage de la Palestine, ce qu’il en reste a finalement été « admis » à l’ONU en ce 29 novembre 2012 sous les applaudissements nourris de l’Assemblée générale. « Admis » avec des guillemets car un « Etat observateur non membre« , à l’instar du Vatican, ça n’est en effet pas très sexy. Le vote a pourtant sans doute été historique, même s’il ne changera pas grand-chose dans la réalité pour le moment. La réalité, c’est en effet qu’il n’y a toujours pas d’Etat palestinien en tant que tel et qu’il est probable que sa gestation soit encore loin d’être achevée.

Pourtant, certains donnent le sentiment d’être du mauvais côté de l’Histoire, en donnant l’impression qu’ils tentent de ralentir, sinon d’arrêter, sa marche inexorable. Ce sont les neuf Etats membres de l’ONU qui ont voté « non ». Passons sur Israël qui, pendant des décennies, avait réussi à faire croire au reste du monde que la Palestine ça n’existait plus, et qui a donc décidément du mal à sortir du déni.

En dehors de l’Etat juif donc il y a un poids lourd parmi les neuf, les Etats-Unis, trois poids très moyens, le Canada, le Panama et la Tchéquie, et quatre poids plumes, les îles Marshall, la bien nommée Micronésie, Nauru et Palau. Il s’agit de quasi-colonies américaines du Pacifique, des micro-Etats qui votent systématiquement comme les Américains et les Israéliens.

L’argument des neuf « non », c’est que cette reconnaissance internationale de la Palestine ne peut qu’entraver l’émergence d’un Etat en bonne et due forme. Ce vote affecterait un « processus de paix » pourtant au point mort. Est-il vraiment possible de ralentir encore un objet immobile ? On ne voit décidément pas ce que les Palestiniens avaient à perdre dans cette affaire. Ils n’ont pas gagné grand-chose en ce 29 novembre, me direz-vous. Une reconnaissance symbolique, c’est mieux que rien, non ?

Le président palestinien Mahmoud Abbas à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU le 29 novembre 2012 ©  photo Jacques Baudrier

Le silence de la Bosnie à l’ONU

NEW YORK – La Bosnie est sortie de l’actualité chaude depuis longtemps mais ses problèmes existentiels ne sont pas réglés pour autant. Le Conseil de sécurité des Nations unies a renouvelé cette semaine le mandat de l’Eufor, la force européenne de maintien de la  paix qui garantit la stabilité de cette nation improbable. Improbable car cohabitent en son sein des frères ennemis qui ne sont pas devenus miraculeusement amis une fois que les armes se sont tues.

Lors de la réunion du Conseil de sécurité, mardi dernier 13 novembre, Valentin Inzko, le haut-représentant de l’ONU à Sarajevo, sorte de proconsul de la communauté internationale, a brossé un tableau peu reluisant de la situation. Selon lui, le leitmotiv des politiciens locaux, des Serbes en particulier, est d’appeler au démantèlement de la Bosnie-Herzégovine et à l’indépendance de l’entité serbe. « Le moment est venu pour les hauts responsables politiques de cesser de rouvrir des blessures qui ne se sont pas cicatrisées« , a lancé M. Inzko.

Tout le monde sait que les institutions bosniennes ne fonctionnent pas. Le pays est divisé en deux entités (serbe et croato-bosniaque) mais, il est éclaté, de fait, en trois morceaux. La colle appliquée par l’ONU et l’Union européenne ne prend pas.

La meilleure preuve en est le silence assourdissant de la délégation bosnienne à l’ONU. La pratique veut que lorsque l’on examine la situation d’un pays aux Nations unies, celui-ci donne son avis en tant que « pays concerné ». Chose rare pour ne pas dire unique, la délégation de Bosnie-Herzégovine ne s’est pas exprimée mardi , alors que ses voisins, croates, serbes, ainsi que les quinze membres du Conseil de sécurité l’ont fait. Ceux-ci ont d’ailleurs minimisé les propos du haut-représentant, la Russie par exemple le trouvant par trop alarmiste. Quant à la France, elle a constaté avec satisfaction que la situation était demeurée calme.

Bref, tant que la guerre ne reprend pas – et elle ne peut pas reprendre, le conflit étant gelé par la présence de l’Eufor – tout va bien.

J’ai demandé à une diplomate bosnienne pour quelle raison son « pays » ne s’était pas exprimé. Elle m’a expliqué qu’un texte avait bien été rédigé à la mission de Bosnie-Herzégovine à New York. Il a été envoyé pour validation au ministère des affaires étrangères à Sarajevo ; il est ensuite remonté jusqu’à la présidence collégiale mais il n’est jamais redescendu. Les trois présidents – croate, bosniaque et serbe – ne sont manifestement pas parvenus à l’entériner.

Le constat « alarmiste » du haut-représentant Valentin Inzko ne saurait être mieux confirmé que par le mutisme de la Bosnie à l’ONU.

Les principes, la fidélité aux principes et… la réalité, selon Gérard Araud

NEW YORK – On est toujours surpris lorsqu’un responsable se lâche en public. On l’est encore plus lorsqu’il s’agit d’un ambassadeur, même si celui-ci est connu pour son peu de goût pour les discours convenus. L’autre jour, le nouveau représentant de la France aux Nations unies, Gérard Araud, recevait les fonctionnaires français travaillant à l’Onu. Il a bien fait rire ses invités en racontant une anecdote illustrant la différence d’approche avec les Américains sur le plan des principes et de leur usage.

Un jour, a-t-il raconté, il plaidait face à un diplomate états-unien pour que toutes les opérations militaires de l’Otan reçoivent l’aval préalable de l’Onu. Son interlocuteur s’était montré dubitatif, lui demandant : «Que fait-on en cas de refus ? » Réponse : « On y va quand même ! » Devant la surprise de l’Américain, il avait expliqué que c’était comme pour le mariage, a alors raconté l’ambassadeur. On se jure fidélité et puis il y a ensuite le réel… qui, parfois, prend le pas sur les principes. Face à l’incompréhension de son collègue, il a ajouté qu’il s’était juré de réserver ce type d’argumentation à des compatriotes dans l’avenir… Il a confié qu’il pouvait d’autant plus librement tenir un tel discours qu’il n’était pas marié.

« Les arrières-cuisines des affaires internationales ressemblent plus au tripot enfumé de The Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer), où toutes les parties sont truquées, qu’à l’image d’Epinal que nous renvoient les diplomates tirés à quatre épingles devisant sur le monde, à voix presque basse, dans les salons lambrissés d’un palais ou d’un centre de conférences« , écrit la journaliste Florence Hartmann dans « Paix et châtiment« , le livre qu’elle a consacré au procès Milošević.