L’Amérique, Terre promise

NEW YORK – Ultime visite chez le coiffeur en bas de chez moi avant de prendre l’avion. Le lieu est tenu par des russophones et c’est un jeune homme, prénommé Michael, à l’épaisse tignasse noire, qui me coupe les cheveux. Il fait ça bien, avec soin, même s’il s’étonne à chaque fois que je les veuille si courts. La fois précédente, il ne s’était pas montré très loquace. Aujourd’hui, il évoque la tuerie de Newtown. Il m’en redonne les détails et je me demande pourquoi il me raconte tout ça, alors qu’il est clair que je suis parfaitement au courant. Je me demande même s’il ne ne se complaît pas de manière malsaine dans le récit de cette atrocité.

Puis, il emprunte un chemin de traverse en me parlant de son oncle. Celui-ci a été assassiné par un inconnu à Brooklyn il y a cinq ans, alors qu’il distribuait des repas pour les nécessiteux dans un immeuble du quartier déshérité de Brownsville. On l’a retrouvé mort, tué d’une balle en pleine poitrine. Il n’avait que quelques dollars sur lui, paraît-il, mais la police suppose que c’est néanmoins le mobile du crime, son portefeuille ayant été retrouvé vide – j’ai retrouvé un article du New York Daily News du 11 novembre 2008 qui correspond manifestement au récit de mon coiffeur.

Michael est originaire du Tadjikistan et est arrivé en Amérique à l’âge de deux ans. Parlant bien sûr un anglais parfait, il n’est jamais retourné dans son pays natal qu’il voit comme une contrée où les islamistes sont en voie de s’imposer alors que, selon lui, il n’y avait pas de musulmans jadis (!). C’est ce qu’il semble avoir retenu des récits de sa famille, très probablement de confession juive. Mais il ne voit pas non plus son pays d’adoption comme le paradis, même si l’Amérique demeure à ses yeux et malgré tout une sorte de Terre promise.

Quelques heures plus tard à l’aéroport Kennedy, la femme noire qui enregistre mes bagages se plaint de ne pouvoir prendre de congé pendant la période des fêtes. Originaire des îles Vierges, elle m’explique qu’elle ne peut jamais passer Noël en famille. « C’est pourtant le meilleur moment« , dit-elle, en précisant que son employeur ne lui permettra pas de prendre des vacances avant la mi-janvier. « Il n’y en a que pour eux ; vous comprenez ce que je veux dire« , me glisse-t-elle en faisant allusion à cette quête permanente du profit qui fait fi du bonheur du simple salarié.

Le chien crée du lien

PARIS – Lumie est mort le 6 février, mettant brutalement un terme à une relation étroite de trois ans avec l’auteur de ces chroniques. Trois années au cours  desquelles le novice que j’étais en la matière a découvert cette amitié si particulière pouvant lier un homme à un chien. Trois années qui m’ont aussi permis de lier connaissance avec les propriétaires de chiens, des promeneurs et promeneuses de tous âges avec lesquelles le contact se noue la plupart du temps avec une étonnante spontanéité dans une ville comme Paris où prévaut plutôt la méfiance envers l’inconnu.

J’ai aussi souvent croisé d’anciens propriétaires de chien qui n’hésitaient pas à s’épancher, à raconter le chagrin qu’ils avaient eu lors de la disparition de leur compagnon – une grande tristesse que, bien souvent, ils ressentaient toujours bien longtemps après. Certains, certaines n’avaient pas « fait leur deuil », selon l’expression consacrée. Ils, elles avaient les larmes aux yeux en me parlant de leur animal disparu, surtout lorsqu’il ressemblait au mien.

Il fut un temps où il était de bon ton de rallier « les mémères et leur chien-chien ». En parlant avec tous ces gens en laisse, on réalise le rôle irremplaçable de ce compagnon pour ces femmes et ces hommes esseulés. Une fois, une jeune femme de mon quartier, m’a dit « c’est mon bébé » en parlant de Pim, un beau bâtard de berger allemand censé avoir été renifleur à la brigade des stupéfiants.

Bien souvent, votre interlocuteur vantera la fidélité absolue de son compagnon dont seraient bien incapables la plupart des humains. On vous louera aussi son intelligence, sa capacité à comprendre un très grand nombre de choses sans truchement. Beaucoup passe en effet par le regard, beaucoup passe par une capacité impressionnante d’observation de vos faits et gestes, jusqu’aux plus banals.

Tout cela, je l’ai effectivement constaté chez « Loulou », petit spitz blanc né en Pennsylvanie il y a cinq ans, rapporté de New York dans mes bagages en 2008. Sa première maîtresse, une jeune Taïwanaise qui apprenait le français, lui avait donné son nom – prononcé « Loumi« -, diminutif de son invention à partir du mot « lumière« . « Ce sera un ange chien« , m’a écrit ma fille en apprenant la nouvelle de son décès dû à une affection incurable.

Ces confidences et ces considérations canines peuvent sembler bien dérisoires à l’heure où le pouvoir syrien continue de massacrer une population insurgée qui n’en peut plus de décennies de tyrannie, où des Tibétains s’immolent par le feu en résistance à la brutalité coloniale de Pékin et où des miséreux meurent tous les jours de froid en Europe, tandis que le peuple grec s’enfonce dans la pauvreté. C’est un bien grand chagrin pour un si petit chien, un petit rien du tout me direz-vous. Il est certes des chagrins bien plus grands. Ils n’effacent pas celui-ci pour autant.

Lumie 2006 -2012

 

Au seuil de l’au-delà

PARIS, HOPITAL SAINT-LOUIS – Nous sommes cinq ou six, allongés sur des brancards, à attendre notre tour pour le bloc opératoire en ce petit matin d’automne hivernal. On ne parle pas, on regarde le plafond et échangeons parfois un sourire. A quoi peut-on penser dans un tel moment ? On va m’endormir pour une opération bénigne. Pas de quoi en faire une histoire, ni même une chronique sur Internet, me direz-vous. Mais, bon, ça reste une opération chirurgicale : on vous endort et même si les accidents anesthésiques sont rares, il arrive qu’ils surviennent…

Alors, voilà, je me dis qu’il est possible que je ne me réveille pas. Faut-il en faire un drame ? Finalement, non, du moins en ce qui me concerne. Car de deux choses l’une : ou bien il y a « quelque chose » de l’autre côté du miroir et là, ça devient très intéressant, sauf évidemment si on m’expédie brûler éternellement en enfer. Mais en dépit de quelques faux pas et d’une ou deux « petites trahisons« , je devrais être absous. L’autre hypothèse, évidemment, c’est qu’il n’y ait rien et que ma petite vie s’arrête là, avec l’évaporation de ma conscience dans l’éther et le néant. Dans ce cas, ce n’est pas si dramatique que cela vu que je n’en saurai rien. A part que j’aurais dû mettre un peu d’ordre dans mes affaires pour épargner ça à ceux que je laisse.

Car c’est pour eux que ce serait dramatique ! Si je ne me réveille pas, quelques personnes seront tristes, sans doute ; peut-être même tristes à en avoir du chagrin. La mort, finalement, c’est surtout dur pour ceux qui restent. Voilà ce que je me disais l’autre matin, allongé tout nu sous un tablier de papier de couleur bleue à attendre que l’on vienne me conduire au bloc.

On m’a ramené à la vie environ deux heures plus tard. Avant de perdre conscience, le dernier visage que j’ai vu a été celui tout à fait agréable de Daniela, anesthésiste au charmant accent roumain qui m’a expliqué en détails comment on procédait pour m’endormir. Je l’ai remerciée de se montrer aussi pédagogue. Selon elle, certains patients préfèrent plutôt qu’on ne leur explique rien du tout. Mais tant qu’à mourir, autant le faire en apprenant un dernier petit quelque chose sur la vie.

Histoires de crabe (hommage à MDA)

k-histoires-de-crabe.1272912111.jpgPARIS – Elle avait fait de sa fin de vie son ultime sujet de reportage: Marie-Dominique Arrighi, journaliste à Libération, a succombé au cancer. Sur son blog, K, histoires de crabe, elle a raconté son combat contre la maladie, sans jamais se lamenter et en conservant toujours une pointe d’humour provisoirement salvatrice. Au passage, elle a décrit un univers hospitalier parfois kafkaïen mais généralement bien plus humain et accueillant qu’on ne le dit souvent.

MDA était journaliste jusqu’au bout des doigts, ses doigts qu’elle parvenait encore à faire courir sur son clavier un mois avant de devoir renoncer à continuer de nous conter son expérience de cancéreuse. Des milliers de lecteurs l’ont accompagnée virtuellement, beaucoup l’ont encouragée par leurs commentaires et témoignages ; et pas mal d’entre eux, qui ne l’avaient pourtant jamais rencontrée, ont eu les larmes aux yeux quand la nouvelle est finalement apparue sur le blog ou lorsqu’ils l’ont découverte, comme moi, à la une de Libération du 20 mars.

Comme une bougie soufflée par le vent, une petite lumière de vie s’est éteinte au sein d’une multitude d’autres qui vacillent pour quelques temps encore.

Les principes, la fidélité aux principes et… la réalité, selon Gérard Araud

NEW YORK – On est toujours surpris lorsqu’un responsable se lâche en public. On l’est encore plus lorsqu’il s’agit d’un ambassadeur, même si celui-ci est connu pour son peu de goût pour les discours convenus. L’autre jour, le nouveau représentant de la France aux Nations unies, Gérard Araud, recevait les fonctionnaires français travaillant à l’Onu. Il a bien fait rire ses invités en racontant une anecdote illustrant la différence d’approche avec les Américains sur le plan des principes et de leur usage.

Un jour, a-t-il raconté, il plaidait face à un diplomate états-unien pour que toutes les opérations militaires de l’Otan reçoivent l’aval préalable de l’Onu. Son interlocuteur s’était montré dubitatif, lui demandant : «Que fait-on en cas de refus ? » Réponse : « On y va quand même ! » Devant la surprise de l’Américain, il avait expliqué que c’était comme pour le mariage, a alors raconté l’ambassadeur. On se jure fidélité et puis il y a ensuite le réel… qui, parfois, prend le pas sur les principes. Face à l’incompréhension de son collègue, il a ajouté qu’il s’était juré de réserver ce type d’argumentation à des compatriotes dans l’avenir… Il a confié qu’il pouvait d’autant plus librement tenir un tel discours qu’il n’était pas marié.

« Les arrières-cuisines des affaires internationales ressemblent plus au tripot enfumé de The Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer), où toutes les parties sont truquées, qu’à l’image d’Epinal que nous renvoient les diplomates tirés à quatre épingles devisant sur le monde, à voix presque basse, dans les salons lambrissés d’un palais ou d’un centre de conférences« , écrit la journaliste Florence Hartmann dans « Paix et châtiment« , le livre qu’elle a consacré au procès Milošević.