Excisée et « réparée » : le témoignage de Fatoumata

GENEVE – Fatoumata, excisée à six ans, mariée à seize : cette jeune femme guinéenne a témoigné courageusement lors d’un colloque de l’Alliance globale contre les mutilations génitales féminines, ce mois-ci à Genève, pour faire part de son combat contre cette pratique et contre les mariages forcés. Mariée sans son consentement par ses parents à un homme bien plus âgé qu’elle, elle a en effet vécu la perte de sa virginité comme un véritable viol.

D’ethnie peul, Fatoumata Binta Diop anime en France une association baptisée SOS Africaines en danger. Elle a raconté avoir été heureuse lorsqu’on lui avait annoncé qu’elle allait être excisée. L’événement revêt en effet un caractère festif, des habits neufs étant offerts à cette occasion aux fillettes. Mariée dix ans plus tard à un quinquagénaire, elle confie aujourd’hui des choses terribles sur un ton étrangement calme, sans émotion apparente : « Il fallait que je sois déchirée avant que l’on me touche », dira-t-elle.

Le ton contraste avec la force du propos. Elle considère en effet avoir été violée avec l’assentiment, la complicité de fait de ses parents. Elle s’est retrouvée enceinte après avoir été déflorée, a accouché de jumeaux dont le premier est né sur la route de l’hôpital. A la mort de son mari, sa famille a voulu lui imposer le frère de celui-ci, ce qu’elle a refusé avant de se réfugier en France. Elle a ainsi abandonné de fait ses enfants au beau-frère qui lui était destiné pour époux.

Fatoumata Binta Diop dit avoir été incapable pendant longtemps de partager ce qu’elle avait vécu. Elle a finalement créé son association qui regroupe principalement des Guinéennes, des Maliennes et des Mauritaniennes, ainsi que des Françaises.

Elle a bénéficié d’une réparation clitoridienne le 6 décembre dernier et se dit consciente que cette opération ne saurait lui rendre son intégrité de femme en si peu de temps. Elle estime avoir eu de la chance et songe aux Africaines qui n’ont pas cette possibilité. Elle confie qu’elle ne pourrait la révéler à ses parents car paradoxalement, pour eux, elle ne serait plus alors une « vraie  femme ». A Paris, elle s’est d’ailleurs entendue dire par des compatriotes guinéennes qu’elle n’était plus musulmane. Elle s’insurge contre l’idée que la lutte contre l’excision serait imposée par les Blancs et souhaite retourner dans son pays pour combattre cette pratique. « Les médecins guinéens doivent participer à ce combat« , estime-t-elle.

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Voir le site de l’association Parcours d’exil qui lutte elle aussi contre les mutilations génitales et le mariage forcé.

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L’excision est-elle une « barbarie » ?

Le 6 février était célébrée la Journée internationale de la tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines. L’Assemblée générale de l’Onu a voté une résolution en 2012 engageant les pays concernés à inciter leur population à mettre un terme à cette pratique nocive.

GENEVE – L’excision, c’est certainement atroce, mais peut-on pour autant la qualifier de « barbare » ? Cette question, qui peut paraître provocatrice, m’est venue à l’esprit en couvrant un colloque la semaine dernière à Genève organisé par lAlliance globale contre les mutilations génitales féminines, une ONG qui propose de créer une chaire universitaire sur le sujet.

La réunion a donné lieu à des exposés éprouvants, la réalité se révélant encore plus épouvantable que ce que l’on imagine en raison des complications provoquées dans certains cas par le charcutage de l’exciseuse. Le Dr Moustapha Touré, gynécologue et obstétricien malien, a ainsi énuméré un certain nombre de ces complications souvent gravissimes : hémorragies, troubles urinaires (y compris insuffisance rénale), infection par le virus du sida, œdème vulvaire, douleurs, suppurations, voire décès. Les photos qui accompagnaient son exposé étaient particulièrement insoutenables.

Le paradoxe, c’est que des raisons d’ordre esthétique, hygiénique et, bien sûr, moral sont avancées par les adeptes de l’excision. Les sociétés traditionnelles et conservatrices obsédées par la virginité, par la fidélité, par la répression de la « gourmandise sexuelle des femmes » sont plus enclines à s’y livrer, a expliqué la Dr Aoua B. Ly-Tall, présidente de l’Alliance globale contre les MGF.

Le Pr Abdoulaye Sow, Président du Comité scientifique de l’équipe de recherche sur les MGF à l’Université de Nouakchott en Mauritanie, a expliqué que, derrière des arguments pseudo-religieux, la préservation de la virginité et, par conséquent de l’honneur de la famille, voire du clan, était l’une des justifications à cette pratique. La peur que la femme ait un enfant en dehors des liens du mariage en constitue une des raisons principales. En outre, l’exigence des hommes à épouser des jeunes vierges y participe. Et bien entendu, les mères n’ont pas le sentiment de faire du mal à leurs filles en les faisant exciser, convaincues qu’elles sont que c’est la condition nécessaire pour prendre mari.

Alors, évidemment, le mot « barbarie » perd quelque peu de son sens dans ce contexte. L’enfer est pavé de bonne intentions, dit l’adage, et il pourrait avoir été imaginé pour qualifier l’excision. Tout cela rend particulièrement difficile l’éradication d’une tradition dont l’origine se perd dans la nuit des temps. D’autant que les participants au colloque ont souligné la difficulté d’aborder publiquement la question au sein des communautés concernées. Des espaces doivent être imaginés, des interlocuteurs représentatifs trouvés (religieux, médecins, notamment) pour convaincre les populations de la nocivité de l’excision, ont souligné les participants au colloque. On sait en effet que l’interdiction pure et simple n’est guère suivie d’effet.

La bonne nouvelle, un vrai « miracle », c’est que des chirurgiens sont capables de réparer, en quelque sorte de refaire un clitoris. Il est malheureusement certain que sur les 140 millions de femmes et de fillettes concernées de par le monde (dont 125 millions en Afrique et au Moyen-Orient), selon les chiffres de l’Unicef, seul un très petit nombre d’entre elles seront à même de bénéficier de cette « réparation ».

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L’Amérique, Terre promise

NEW YORK – Ultime visite chez le coiffeur en bas de chez moi avant de prendre l’avion. Le lieu est tenu par des russophones et c’est un jeune homme, prénommé Michael, à l’épaisse tignasse noire, qui me coupe les cheveux. Il fait ça bien, avec soin, même s’il s’étonne à chaque fois que je les veuille si courts. La fois précédente, il ne s’était pas montré très loquace. Aujourd’hui, il évoque la tuerie de Newtown. Il m’en redonne les détails et je me demande pourquoi il me raconte tout ça, alors qu’il est clair que je suis parfaitement au courant. Je me demande même s’il ne ne se complaît pas de manière malsaine dans le récit de cette atrocité.

Puis, il emprunte un chemin de traverse en me parlant de son oncle. Celui-ci a été assassiné par un inconnu à Brooklyn il y a cinq ans, alors qu’il distribuait des repas pour les nécessiteux dans un immeuble du quartier déshérité de Brownsville. On l’a retrouvé mort, tué d’une balle en pleine poitrine. Il n’avait que quelques dollars sur lui, paraît-il, mais la police suppose que c’est néanmoins le mobile du crime, son portefeuille ayant été retrouvé vide – j’ai retrouvé un article du New York Daily News du 11 novembre 2008 qui correspond manifestement au récit de mon coiffeur.

Michael est originaire du Tadjikistan et est arrivé en Amérique à l’âge de deux ans. Parlant bien sûr un anglais parfait, il n’est jamais retourné dans son pays natal qu’il voit comme une contrée où les islamistes sont en voie de s’imposer alors que, selon lui, il n’y avait pas de musulmans jadis (!). C’est ce qu’il semble avoir retenu des récits de sa famille, très probablement de confession juive. Mais il ne voit pas non plus son pays d’adoption comme le paradis, même si l’Amérique demeure à ses yeux et malgré tout une sorte de Terre promise.

Quelques heures plus tard à l’aéroport Kennedy, la femme noire qui enregistre mes bagages se plaint de ne pouvoir prendre de congé pendant la période des fêtes. Originaire des îles Vierges, elle m’explique qu’elle ne peut jamais passer Noël en famille. « C’est pourtant le meilleur moment« , dit-elle, en précisant que son employeur ne lui permettra pas de prendre des vacances avant la mi-janvier. « Il n’y en a que pour eux ; vous comprenez ce que je veux dire« , me glisse-t-elle en faisant allusion à cette quête permanente du profit qui fait fi du bonheur du simple salarié.

12/12/12 : quand les Stones font du bénévolat pour les sinistrés de Sandy

NEW YORK – Du rock et des bénévoles pour les sinistrés de l’ouragan Sandy : en ce 12 décembre 2012, un concert bénéfice avait lieu au Madison Square Garden, à New York, retransmis par la télévision. Près d’un mois et demi après le passage de l’ouragan, Paul McCartney, Eric Clapton, Roger Waters, les Rolling Stones, les Who – uniquement des Britanniques ou presque – venaient à la rescousse pour appeler à donner de l’argent (il y avait tout de même quelques New-Yorkais comme Billy Joel, Alicia Kayes ou Bruce Springsteen, le rockeur du New Jersey, venu en voisin).

Ca faisait drôle de voir ces rockeurs aux cheveux grisonnants, quand ce n’est pas carrément blancs, au visage marqué pour ne pas dire ravagé dans le cas des Stones. On n’imaginait pas qu’ils vieilliraient un jour ou, si c’était le cas, qu’ils continueraient à monter sur scène et à jouer du rock and roll.

Mick Jagger continue d’arpenter la scène en gesticulant de manière toujours aussi frénétique; Pete Townshend des Who fait toujours ses grands moulinets en maltraitant sa guitare, même s’il ne la réduit plus en morceaux à la fin de sa prestation.

De brèves séquences étaient projetées sur grand écran entre chaque groupe pour montrer la solidarité des « volunteers« , tous ces bénévoles qui se sont mobilisés pour aider les sinistrés à se relever.

C’est la grande différence, il me semble, avec la France et peut-être avec l’Europe. On n’attend pas tout de l’Etat. On va donner un coup de main sans se dire que c’est uniquement aux autorités et aux pouvoirs publics de secourir. Les « pouvoirs publics » : ceux qui peuvent. Comme si nous, simples citoyens, nous ne pouvions rien ou pas grand-chose. A moins que nous ne nous voyions uniquement comme des contribuables qui, sous prétexte de payer des impôts, délèguent leur solidarité à l’Etat, en toute bonne conscience.

Ainsi, ici, dans mon quartier insulaire de Roosevelt Island, entre Manhattan et Queens, où il y a eu peu de dégâts, à part quelques arbres déracinés et quelques sous-sols inondés, mes voisins ont mobilisé le voisinage, par courriel, par Facebook, pour récolter des vivres, des vêtements, de la vaisselle, tout ce qui peut secourir des gens qui ont tout perdu. La « récolte » a lieu tous les dimanches matin, la distribution le lendemain. Mes voisins portent le fruit de leur collecte dans le quartier dévasté des Rockaways, près de l’aéroport Kennedy, face à l’océan, quartier qui a pris l’ouragan de plein fouet. Ces jours-ci, ce sont aussi des jouets qu’ils récoltent : ils ont dressé un sapin dans le restaurant en bas de chez moi et nous ont appelés à y déposer des cadeaux pour Noël.

« The Giving Tree » à Roosevelt Island (New York), arbre de Noël pour les enfants sinistrés de l’ouragan. A chaque étiquette représentant le téléphérique menant dans l’île correspond un cadeau que les îliens sont invités à acheter et à déposer au pied de l’arbre.

La moitié des New-Yorkais ne parlent pas anglais à la maison

NEW YORK – Près d’un New-Yorkais sur deux (49%) ne parle pas anglais chez lui. C’est l’estimation que vient de publier le Census Bureau, chargé d’effectuer le recensement de la population états-unienne tous les cinq ans.

Ce New-Yorkais « allophone » est avant tout hispanophone : un sur quatre (près de 1,9 million de locuteurs)  parle la langue de Cervantès ou bien un dialecte créole de l’espagnol. Cela ne surprend pas quand on constate que la grande majorité des employés des restaurants par exemple sont des Latino-Américains.

Viennent ensuite les Chinois qui sont plus de 400.000 à parler mandarin ou cantonais à la maison. Ce n’est pas surprenant non plus, la présence des Asiatiques étant elle aussi massive à New York – près de 81.000 d’entre eux parlent coréen par exemple et 22.000 autres japonais.

Viennent ensuite les russophones (186.000 locuteurs), puis les créolophones originaires principalement de Haïti qui sont plus de 100.000, tandis que 80.000 autres parlent le français standard – avec 94.000 locuteurs les italophones restent un peu plus nombreux que les francophones.

Près de 200.000 New-Yorkais dialoguent dans un idiome du nord de l’Inde et du Pakistan (hindi et ourdou en particulier), tandis que 53.000 communiquent en arabe. Quant au yiddish, il est toujours vivace dans la « Grosse pomme », puisqu’ils seraient  encore 85.000 à le pratiquer, soit près de deux fois plus que ceux qui parlent hébreu chez eux (47.000).

On se dit que tous ces gens, ces 50% de New-Yorkais parlent anglais lorsqu’ils mettent le nez dehors. Eh bien, ce n’est pas si sûr car un nombre non négligeable ne maîtrise pas très bien la langue de Shakespeare. Ainsi, 900.000 hispanophones sur 1,9 million reconnaissent qu’ils parlent anglais « moins que très bien » (sic). Ces locuteurs qui broient du « broken English » (petit nègre) sont même majoritaires chez les sinophones (283.000 sur 419.000).

Si l’on prend les Etats-Unis dans leur ensemble, près de 80% des 286 millions d’Américains âgés de plus de 5 ans parlent anglais à la maison ; plus de 12% parlent espagnol ou un créole de l’espagnol, soit 36 millions de personnes. Plus de 45% de ces hispanophones auraient une connaissance limitée de la langue anglaise, voire quasiment nulle dans pour une partie d’entre eux.

Cependant, à partir de l’âge de 18 ans, le pourcentage d’hispanophones tombe à 7,7% pour 86% d’anglophones. Il est bien connu en effet que les enfants de couples d’origine étrangère ou mixte finissent pas se fondre dans le moule pour parler de préférence la langue du pays d’adoption où, bien souvent, ils sont nés.

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Pour en savoir plus (combien sont-ils à parler polonais, allemand ou persan par exemple ?), voir l’excellente infographie de WNYC, station de radio à but non lucratif que je recommande à ceux d’entre vous qui maîtrisent… l’anglais.

Affichettes en 5 langues à l’entrée d’un bureau de vote new-yorkais (Tudor City) pour la présidentielle de 2012.

« I survived hurricane Sandy »

NEW YORK – « J’ai survécu à l’ouragan Sandy« , proclament les maillots en vente à Times Square, moins d’une semaine après le passage de la tempête que l’on n’ose appeler du siècle, celui-ci n’ayant encore que douze ans. « I survived hurricane Sandy » : au cas où on en douterait, certains à New York ne perdent décidément pas le Nord et encore moins le sens des affaires.

New York, 3 novembre 2012 : « La prochaine grande affaire est ici », dit la publicité.

 J’ai survécu et… j’aime toujours New York : entre les deux mon cœur balance. Achèterai-je le maillot noir ou le maillot blanc ?

© Giansetto 2012

Place de la Bastille 1981-2012 : de l’Internationale à la Marseillaise

PARIS – Place de la Bastille, 10 mai 1981 – 6 mai 2012, trente-et-un ans séparent ces deux dates qui ont vu la victoire électorale de deux candidats prénommés François à la présidence de la République française. Un point commun évident entre les triomphes de Mitterrand et de Hollande : on se réjouissait de la victoire d’un socialiste et de la gauche en général. Et c’est sans doute à peu près tout.

Déjà dans le métro bondé, en « descendant » à la Bastille l’autre dimanche, ça criait, ça s’interpellait, plus pour se réjouir de la défaite d’un Nicolas Sarkozy honni que de la victoire d’un François Hollande porté aux nues. Certes, on l’aime bien Hollande mais on est encore bien loin d’un début de culte de la personnalité. Et puis, le « peuple de gauche » a déjà donné en matière d’illusions : son enthousiasme pour des lendemains qui chantent mais qui sont immanquablement remis au surlendemain, pour ne pas dire aux « calendes grecques »,  s’est sérieusement émoussé.

En 1981, on promettait rien moins que de « changer la vie ». En 2012, l’électeur de gauche se contente d’espérer que l’on fasse en sorte que les choses cessent de se détériorer, voire même qu’elles s’améliorent un tout petit peu. Je ne sais pas, en outre, s’il y avait beaucoup de drapeaux rouges en 1981 – je n’y étais pas – mais il n’y en avait guère le 6 mai dernier, contrairement à ce que l’on affecte de croire à droite. Il y avait quelques drapeaux tricolores et aussi étrangers, ce que certains, toujours à droite, ont jugé terriblement inquiétant. Je n’ai repéré pour ma part qu’un drapeau syrien. Est-ce si choquant dans le contexte sanglant régnant actuellement à Damas ? La France n’est-elle pas encore un peu cette patrie des droits de l’homme qui fait rêver sous d’autres cieux ?

Soyons juste, il y avait de nombreux drapeaux rouges et verts portant le label « Parti de gauche », bannière que l’on pourrait croire copiée de l’emblème national de la… Biélorussie (espérons  que le candidat dudit parti, Jean-Luc Mélenchon, malgré ses outrances verbales, n’a pas pour modèle Alexandre Loukachenko, le potentat au pouvoir à Minsk nostalgique de l’Union soviétique).

Et, enfin, devinez ce que la foule a chanté place de la Bastille en ce 6 mai, après avoir acclamé François Hollande ? L’Internationale ? Non point. La Marseillaise ! Étonnant, non ? Qui aurait imaginé il y a trois décennies qu’un jour le « peuple de gauche » chanterait en chœur la Marseillaise pour fêter la victoire de son candidat ? C’est ce que l’historien Max Gallo appelle le « retour de la nation ».

Le chien crée du lien

PARIS – Lumie est mort le 6 février, mettant brutalement un terme à une relation étroite de trois ans avec l’auteur de ces chroniques. Trois années au cours  desquelles le novice que j’étais en la matière a découvert cette amitié si particulière pouvant lier un homme à un chien. Trois années qui m’ont aussi permis de lier connaissance avec les propriétaires de chiens, des promeneurs et promeneuses de tous âges avec lesquelles le contact se noue la plupart du temps avec une étonnante spontanéité dans une ville comme Paris où prévaut plutôt la méfiance envers l’inconnu.

J’ai aussi souvent croisé d’anciens propriétaires de chien qui n’hésitaient pas à s’épancher, à raconter le chagrin qu’ils avaient eu lors de la disparition de leur compagnon – une grande tristesse que, bien souvent, ils ressentaient toujours bien longtemps après. Certains, certaines n’avaient pas « fait leur deuil », selon l’expression consacrée. Ils, elles avaient les larmes aux yeux en me parlant de leur animal disparu, surtout lorsqu’il ressemblait au mien.

Il fut un temps où il était de bon ton de rallier « les mémères et leur chien-chien ». En parlant avec tous ces gens en laisse, on réalise le rôle irremplaçable de ce compagnon pour ces femmes et ces hommes esseulés. Une fois, une jeune femme de mon quartier, m’a dit « c’est mon bébé » en parlant de Pim, un beau bâtard de berger allemand censé avoir été renifleur à la brigade des stupéfiants.

Bien souvent, votre interlocuteur vantera la fidélité absolue de son compagnon dont seraient bien incapables la plupart des humains. On vous louera aussi son intelligence, sa capacité à comprendre un très grand nombre de choses sans truchement. Beaucoup passe en effet par le regard, beaucoup passe par une capacité impressionnante d’observation de vos faits et gestes, jusqu’aux plus banals.

Tout cela, je l’ai effectivement constaté chez « Loulou », petit spitz blanc né en Pennsylvanie il y a cinq ans, rapporté de New York dans mes bagages en 2008. Sa première maîtresse, une jeune Taïwanaise qui apprenait le français, lui avait donné son nom – prononcé « Loumi« -, diminutif de son invention à partir du mot « lumière« . « Ce sera un ange chien« , m’a écrit ma fille en apprenant la nouvelle de son décès dû à une affection incurable.

Ces confidences et ces considérations canines peuvent sembler bien dérisoires à l’heure où le pouvoir syrien continue de massacrer une population insurgée qui n’en peut plus de décennies de tyrannie, où des Tibétains s’immolent par le feu en résistance à la brutalité coloniale de Pékin et où des miséreux meurent tous les jours de froid en Europe, tandis que le peuple grec s’enfonce dans la pauvreté. C’est un bien grand chagrin pour un si petit chien, un petit rien du tout me direz-vous. Il est certes des chagrins bien plus grands. Ils n’effacent pas celui-ci pour autant.

Lumie 2006 -2012

 

Anglomanie débridée

Rue de Reuilly Paris 12e

PARIS – L’anglomanie française ne connaît vraiment aucune limite. Longtemps, je me suis dit que ça passerait, qu’il viendrait un moment où on arrêterait de coller des mot anglais, voire d’inventer des expressions franglaises pour désigner des choses ou des concepts dont l’équivalent français existe pourtant bel et bien. Je me suis trompé. Désormais, on ne dit plus « courtier » pour parler d’un professionnel de la bourse, ça fait sans doute trop plouc, mais trader – qui a l’avantage de pouvoir être confondu avec « tueur ». Le mot est apparu pratiquement du jour au lendemain comme bien d’autres, et il s’est installé contre toute attente, tel un coucou dans le nid d’un autre oiseau.

Les journalistes sportifs, de radio-télévision surtout, raffolent particulièrement des anglicismes. On n’aurait pourtant jamais imaginé qu’il serait plus « in » de dire « staff technique« . Mais vous avouerez que « le staff« , ça sonne tellement mieux que « l’encadrement » et « coach » qu’entraîneur. C’est pour tout dire beaucoup plus bandant (soyons viril, le sport l’exige…). Et, de fait, évoquer « le staff de l’équipe de France« , ça fait plus sérieux, compte tenu surtout des ambitions excessives que l’on assigne à ces pauvres footballeurs de l’hexagone.

Certains s’émeuvent, au Québec en particulier, de l’anglomanie galopante des Français qui craignent sans doute d’être ringards en défendant leur langue. Le maire de la ville de Québec (oui, Quebec City, en banlieue du Far-West) était récemment à Paris. Régis Labeaume s’est particulièrement ému de la multiplication des enseignes de magasins en anglais. Il s’en est ouvert à son homologue parisien qui a fait la confidence suivante : «Il m’arrive même quand j’écoute la radio ou que je regarde la télévision de ne pas comprendre certains mots », a avoué Bertrand Delanoë.

La ministre québécoise de la culture, Christine Saint-Pierre, elle-même ancienne journaliste de télévision, s’interroge : « Si la France n’envoie pas le signal – dans toute la francophonie mondiale – que le français, c’est important et qu’il faut le protéger, qui va l’envoyer ? Si la France n’est pas le porteur de ce flambeau, qui va l’être ? » That is the question*, comme dit je ne sais plus qui.

* Telle est la question

De l’inutilité sociale des revenus exorbitants, selon Henri Guaino

Recette pour partager le gâteau

PARIS – Qui affirme que « la hiérarchie des revenus n’a plus aucun rapport avec l’utilité sociale » ? Celui qui formule cette réflexion ce week-end dans le journal Libération n’est pas a priori un marxiste attardé : il s’agit d’Henri Guaino, proche conseiller et plume du président français, Nicolas Sarkozy.

Le journal lui demande ce qu’il pense de l’idée d’imposer un resserrement des salaires dans une fourchette de 1 à 10 dans les entreprises, comme certains le suggèrent. S’agit-il d’un « idéal démocratique » alors que certains dirigeants de sociétés sont gratifiés de revenus tellement mirobolants qu’ils en sont indécents pour le commun des mortels ?

Réponse d’Henri Guaino : « Je croyais que l’histoire nous avait vaccinés contre la fixation bureaucratique des prix et des salaires. C’est la pire façon de s’y prendre. Pourquoi 1 à 10, pourquoi pas 1 à 5 ou 1 à 20 ? Cette arithmétique est absurde. Mais le problème est réel : si l’on ne sait pas quel est le juste éventail des rémunérations, en revanche il est clair que l’écart actuel est insupportable pour la société. Les 1% les plus riches ont creusé vertigineusement l’écart avec les autres, au point que l’on retrouve des niveaux d’inégalité comparable à ceux de la révolution industrielle ! C’est d’autant plus insupportable que les uns sont de plus en plus riches et les autres de plus en plus en difficulté et que la hiérarchie des revenus n’a plus aucun rapport avec l’utilité sociale« .

Si c’est le conseiller du président qui le dit… Il ne lui reste plus désormais qu’à trouver la recette pour partager le gâteau.