Michel Serres : « Nous assistons à une baisse tendancielle de la violence »

SARRAGEOIS (Jura français) – En ce nouvel an 2018, faisons montre d’un nouvel optimisme, alors que les raisons de se réjouir se font rares. Écoutons le sage Michel Serres, dans un entretien au journal suisse Le Temps publié le 30 décembre : « Il y a plus d’un demi-siècle, nous avions Hitler, Staline, Franco, Mussolini, Mao Zedong, qui ont fait 45 millions de morts. Évidemment, je m’incline avec beaucoup d’empathie et de pitié devant les victimes des attentats et des guerres civiles d’aujourd’hui mais par rapport à ce que j’ai vu pendant la Seconde Guerre mondiale ou durant les crimes d’État tels que la shoah ou le goulag, il n’y a pas de comparaison possible. Un chercheur américain l’a d’ailleurs confirmé, nous assistons à une baisse tendancielle de la violence. Et si beaucoup sont persuadés que notre monde est violent, nous n’avons jamais connu une telle paix ».

Michel Serres publie aux éditions Le Pommier un essai de 96 pages sous le titre ironique «C’était mieux avant ! ».

Réflexions sur les tueries du vendredi 13

Yoan Giansetto, auteur-compositeur-interprète, était en concert le soir du carnage du vendredi 13 à Paris, dans un restaurant de la rue Oberkampf, non loin du Bataclan où a eu lieu la pire tuerie. Le duo du Caribou Volant qu’il forme avec sa compagne musicienne Ninon Moreau a dû interrompre sa prestation face à un public qui ne les écoutait plus, eux-mêmes n’apprenant les événements en cours qu’à la fin de ce qui n’aurait dû n’être que la première partie du spectacle. Voici les réflexions que ces événements sanglants ont suscitées chez lui.

PARIS – Il y a une semaine, vendredi 13 novembre, des hommes armés ont tiré sur des terrasses de cafés et dans une salle de concert, d’autres ont joué pour la seule fois de leur vie aux kamikazes près du stade de France. Une semaine plus tard c’est l’état d’urgence, Bruxelles est en état de siège mais paradoxalement le calme est revenu dans les rues de Paris.

La vie peine néanmoins à reprendre son cours normal, marquée par les séquelles d’un avenir collectif qui semble s’être fragilisé encore un peu plus. Nous aurions pu faire partie des victimes, simplement parce que nous serions allés manger une pizza et boire une bière à La Casa Nostra, en bas de chez nous, rue de La Fontaine au Roi. Nous aurions pu être pris pour cible rue Oberkampf dans le restaurant aux immenses baies vitrées où nous jouions à ce moment-là.

Nous avons survécu mais je crois qu’une partie de nous est morte ce soir-là en même temps que ces amis que nous ne pourrons jamais connaître. On dit que l’espoir fait vivre mais celui-ci n’a pas grande vaillance aujourd’hui.

Terrorisme, réchauffement climatique, guerre économique, pauvreté croissante, les maux de notre civilisation hyper-connectée sont de plus en plus insistants et angoissants. Nous ne pouvons y échapper. L’information circule vite, les nouvelles succèdent aux nouvelles avant même que nous ayons eu le temps d’en saisir la dimension. Nous ne pouvions ignorer les massacres au Moyen-Orient, même si cela semblait plus facile à interpréter que ceux en bas de chez nous.

Ceux qui ont tué une partie de nous ce vendredi 13 novembre ont grandi à nos côtés. Ils avaient notre âge et ont partagé pendant des années la même culture que nous. Effet miroir : l’insouciance consumériste du « bobo » dans sa bulle et la détermination aveugle d’un fou kamikaze.

Si Daech, l’organisation dite de l’Etat islamique, est le cancer de notre société comme nous l’avons entendu plusieurs fois ces jours-ci, alors quels sont les remèdes ? En général, un cancer se déclare après une hygiène de vie inadéquate pendant une longue durée. Pour guérir, peut-être faut-il chercher à comprendre et à remédier à cette hygiène douteuse dont la société fait preuve à l’égard de certains de ses enfants. Nous pouvons l’y aider mais cela va dans les deux sens : sans projet d’avenir, sans vision globale d’un nouveau monde, nous essayerons de jouir encore et toujours, jusqu’à nous faire assassiner par nos propres frères et sœurs ou par notre Terre mère. La liberté que nous revendiquons tant et mieux ne pourra se conserver dans la jouissance individualiste que nous défendons aujourd’hui.

La liberté n’est jamais acquise, elle se conquiert, elle se conforte au jour le jour. Et s’il nous arrive de pouvoir la contempler dans notre miroir, c’est peut-être parce que l’on y perçoit mal le reflet monstrueux des déséquilibres du monde qu’elle nous renvoie.

Yoan Giansetto

Kenzaburô Oe : « Ce qui est important, c’est que les gens se réunissent autour d’une idée

PARIS – « Est-ce que j’ai servi à quelque chose à la société ? J’en doute. Mais je continue à participer à des meetings et à rappeler que si l’on oublie le cauchemar de la catastrophe nucléaire de Fukushima, d’autres se produiront. Comme un saltimbanque qui passe de village en village pour chanter sa ritournelle… A-t-elle un impact ? Je ne le pense pas. Mais ce qui est important, c’est que les gens se réunissent autour d’une idée. C’est dans le sursaut pour surmonter les catastrophes personnelles ou collectives que réside une part de la dignité humaine« .

Kenzaburô Oe, prix Nobel de littérature 1994 – Le Monde du 24-25 mai 2015)

Génocide arménien : faudra-t-il encore attendre cent ans ?

Komitas
Statue du poète arménien Komitas érigée à Paris © Bernard Giansetto 2012

TOKYO – Nous voici donc, aujourd’hui 24 avril 2015, un siècle après la rafle des intellectuels et notables arméniens d’Istamboul, date symbolique du déclenchement du génocide des Arméniens de Turquie. Combien de temps faudra-t-il encore attendre – un siècle peut-être – pour que la Turquie reconnaisse l’élimination sanglante des populations chrétiennes d’Anatolie, au premier rang desquelles les Arméniens ? Pourtant, et heureusement, le sujet n’est plus tabou en Turquie. En dépit de très fortes résistances, en dépit d’un négationnisme d’État, des historiens, des intellectuels abordent sans fard la question, y compris dans leurs écrits.

Dans son livre-témoignage « Parce qu’ils sont arméniens » (édition Liana Levi), la militante féministe turque Pinar Selek rapporte une expression terrible employée par sa voisine arménienne d’Istamboul, Mme Talin. « C’est de sa bouche, écrit-elle, que j’entendis pour la première fois l’expression ‘rebuts de l’épée‘. Ces mots m’effrayaient (…). Plus tard, j’entendis fréquemment cette expression. C’est ainsi qu’on appelait souvent les Arméniens. C’étaient des mots effroyables mais tout le monde s’en servait. ‘Je suis un rebut de l’épée, moi‘, avait dit Mme Talin. J’en avais été bouleversée. Je ne parvenais pas à me débarrasser des visions de têtes coupées, de gorges tranchées, de flots de sang« .

La Turquie moderne a édifié sa mythologie nationale sur un mensonge mais nombreux sont ceux qui, en Turquie même, ne sont pas dupes, même s’ils sont probablement encore minoritaires. Tout espoir n’est donc pas perdu de voir un jour la vérité triompher dans le pays où le crime fut commis.

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La Sibérie, infinie prison à ciel ouvert

10.000 mètres au-dessus du Goulag
Sibérie, mon amour © Bernard Giansetto 2015

PARIS-TOKYO – « Par la fenêtre, la Sibérie interminable, toute blanche d’hiver, prison idéale pour cause d’immensité. Ceux qui s’évadent meurent perdus dans un excès d’espace. C’est le paradoxe de l’infini : on pressent une liberté qui n’existe pas. C’est une prison si grande qu’on n’en sort jamais. Vu d’avion, c’est facile à comprendre« .

Amélie Nothomb (« Ni d’Eve ni d’Adam »)

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Que faire de son temps, du temps qui reste ?

SARRAGEOIS (Jura français) – « La majeure partie de l’existence se passe à mal faire, une grande part à ne rien faire et la totalité à faire tout autre chose que ce qu’il faudrait. Quel est l’homme qui connaît le prix du temps, qui sait estimer la valeur d’une journée et comprendre qu’il meurt un peu chaque jour ? En effet, notre erreur est de ne voir la mort que devant nous, alors qu’elle est grande partie derrière : son domaine est le passé. (…) A force de remettre à plus tard, la vie passe. Rien n’est à nous, Lucilius, seul le temps nous appartient : c’est l’unique bien dont la Nature nous ait doté, bien fugitif et incertain dont le caprice du premier venu peut nous déposséder. »

Sénèque (Lettres à Lucilius)

Du bénéfice de rêver éveillé et de savoir prendre congé

PARIS – « Ceux qui rêvent le jour auront toujours un avantage sur ceux qui ne rêvent que la nuit« . Après cette citation inspirante d’Edgar Poe, je vous laisse imaginer le reste.

A vous donc de jouer, d’écrire, de créer. Ce blog s’arrête là, après six années de divagations par monts et par vaux où l’on aura emprunté des sentiers parfois escarpés et inattendus. Il reprendra peut-être un jour, prochain ou plus lointain, ou bien jamais. Merci de vos commentaires, souvent très pertinents et éclairants qui ont contribué à alimenter la réflexion de l’auteur .

A bientôt ici, ailleurs, au-delà du virtuel.

 

L’écriture est une activité de création « extrêmement physique », selon l’écrivain Daniel Arsand

PARIS – « L’écriture, toute création est vraiment une affaire de rythme, c’est-à-dire quelque chose d’extrêmement physique. Quand on écrit, évidemment qu’il y a le mental, évidemment que c’est quelque chose d’intellectuel, mais je pense qu’il y a une grande part qui est extrêmement physique, la part animale d’une certaine manière. Quand j’écris, avant tout je sens une sorte de trépidation en moi, une sorte d’urgence, des pensées qui s’enchaînent – mais je n’ai pas vraiment conscience de penser – c’est quelque chose de totalement physique (…), une sorte d’effervescence intérieure« .

L’écrivain Daniel Arsand, entendu le 8 mars dernier sur France-Culture, en sombrant dans le sommeil. Dans la même émission, il disait aussi qu’il « aimait bien attendre« , qu’il aimait bien désirer, une réflexion que je pourrais reprendre à mon compte. « Je trouve que le désir est aussi important que le plaisir, ajoutait-il. Tous les préliminaires sont agréables« .

La radio, média de l’invisible

PARIS – « Une des raisons pour lesquelles tant de gens, dont je suis, aiment la radio – mais je ne l’ai su que très longtemps après avoir commencé à l’aimer – est liée à l’absence d’images, à l’invisibilité de ceux et celles qui s’y expriment, comme à l’invisibilité des innombrables lieux où elle nous entraîne. Une invisibilité qui nous permet de nous identifier imaginairement à ceux qui parlent et qui, sans que nous ayons à quitter notre chambre, nous fait voyager sur la Terre, sur les mers, dans toutes les couches de la société, dans toutes les sphères de la pensée et de l’activité humaine.

« Mais la radio, c’est aussi notre mémoire collective : des voix qui nous sont familières, des jingles, des chansons que nous connaissons par cœur, des moments de pure insouciance, des ‘tranches horaires’ qui rythment notre quotidien en le ritualisant. Parfois encore, c’est juste une toile de fond que nous n’écoutons pas, une présence amie, rassurante, pendant que nous faisons autre chose« .

Nicolas Philibert, à propos de son documentaire « La maison de la radio« .