« Les mages de l’Évangile étaient des migrants »

PARIS – « Les mages de l’Évangile étaient des migrants« , peut-on lire en ce dimanche d’Épiphanie dans le bulletin hebdomadaire de la paroisse catholique Saint Jean-Baptiste de Belleville, un quartier populaire de Paris. Dans un article intitulé « Des étrangers venus d’Orient » sous la rubrique « Regarde l’autre« , Edmond Sirvente, membre du Conseil pastoral paroissial, souligne que cette approche, « sans doute moins connue et peut-être plus audacieuse« , est destinée à susciter « la réflexion, le questionnement et, pourquoi pas, l’action ! » On verra comment.

Il rappelle que les fameux « Rois Mages » étaient venus de loin en suivant l’étoile qui les guidait vers cette « humble maison du pain » (Bethléem en hébreu, précise-t-il). « Ils ont su voir un signe de Dieu dans le nouveau-né (et) étaient ainsi récompensé de leur longue et difficile migration. Les migrants d’aujourd’hui, ajoute-t-il, suivent aussi, à leur façon, une étoile qui peut nous guider nous aussi. À condition de sortir de la Jérusalem de nos certitudes et de nos habitudes. Les mages-migrants sont nos guides et nos frères et sœurs, même si leur passage dans nos vies est éphémère. Ils ont, eux aussi, des richesses à nous faire découvrir« , souligne l’auteur.

Celui-ci incite ainsi ses coreligionnaires à l’action, et cela de manière très concrète, en se portant volontaire pour accueillir une personne réfugiée durant six semaines. La paroisse, de concert avec l’association JRS France (Jesuit Refugee Service) qui milite contre l’isolement et l’exclusion sociale des réfugiés, s’est en effet engagée à accueillir des demandeurs d’asile. À l’entrée de l’église, les fidèles peuvent ainsi remplir un formulaire par lequel ils se portent candidats à l’accueil. Et c’est par la parole biblique « j’étais étranger et vous m’avez accueilli« , que M. Sirvente conclut son article.

Japon : la médaille et son revers

TOKYO – Comment ne pas être frappés et séduits par la courtoisie et la civilité des Japonais? Cent fois par jour, on nous dit merci, on s’incline devant nous, le contrôleur en entrant dans le wagon, les femmes de ménage en attendant qu’on en sorte, le chauffeur d’autobus et aussi les commerçants bien sûr. La présence humaine, si souvent regrettée en France dans les transports ou les services publics, n’a pas été sacrifiée au Pays du soleil levant : partout, sur les quais des gares, dans la rue, dans les couloirs du métro, il y a des hommes – plus que des femmes – qui renseignent, canalisent la foule, informent souvent un micro à la main. Et s’il y a beaucoup de monde dans les lieux publics, on ne s’y sent jamais perdu car il y a toujours quelqu’un pour vous aiguiller. Les Tokyoïtes eux-mêmes demandent spontanément à l’étranger qui semble chercher son chemin où il veut aller. Et c’est bien agréable.

Et puis, il y a l’envers du décor. Nous les avons croisés le matin à l’heure de pointe ou plutôt nous les avons côtoyés de très près dans le wagon de métro bondé, tous habillés du même costume sombre, le portable en main, les écouteurs sur les oreilles, souvent les yeux clos. Nous les avons retrouvés en fin de soirée, ces travailleurs et travailleuses tombant de fatigue, affalés sur leurs sièges ou écroulés sur leurs voisins et voisines, dormant la bouche ouverte par wagons entiers. Sortaient-ils seulement du bureau ou du bar à saké où ils avaient dîné et bu entre collègues ? Les deux sans doute.

En descendant du métro, nous assistons à une scène troublante. L’un de ces employés en costume-cravate a perdu toute sa dignité : il est accroupi par terre sur le quai, hagard, la tête appuyée contre le mur de la station. Silhouette pitoyable, il est seul et sa solitude contraste avec les foules du matin sur le même quai. Un employé du métro survient, passe à côté de lui et poursuit néanmoins son chemin, comme s’il ne l’avait pas vu. La présence humaine a ses limites, à moins qu’il ne s’agisse d’une scène trop banale dans le métro de Tokyo en fin de journée pour émouvoir qui que ce soit.

Hélène Lazar (collaboration spéciale)

La Sibérie, infinie prison à ciel ouvert

10.000 mètres au-dessus du Goulag
Sibérie, mon amour © Bernard Giansetto 2015

PARIS-TOKYO – « Par la fenêtre, la Sibérie interminable, toute blanche d’hiver, prison idéale pour cause d’immensité. Ceux qui s’évadent meurent perdus dans un excès d’espace. C’est le paradoxe de l’infini : on pressent une liberté qui n’existe pas. C’est une prison si grande qu’on n’en sort jamais. Vu d’avion, c’est facile à comprendre« .

Amélie Nothomb (« Ni d’Eve ni d’Adam »)

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ONU : quand Médecins sans frontières s’adresse en anglais à des… francophones

GENEVE – Est-ce de l’acculturation, de l’ignorance ou une sorte de vanité, de fierté mal placée ? Cette semaine, Médecins sans frontières (MSF) s’est exprimé en anglais devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève dans le cadre d’une réunion sur les violences sexuelles au Congo-Kinshasa, alors que la majorité des personnes à la tribune, dont deux ministres congolaises, étaient francophones.

Le français a beau être, avec l’anglais, une des deux langues de travail de l’ONU et une des six langues officielles, quelques francophones choisissent néanmoins régulièrement de s’exprimer en anglais, alors même que les déclarations sont traduites simultanément dans les cinq autres langues, dont l’anglais bien sûr. Cela peut parfois se justifier quand on souhaite s’adresser à des personnalités anglophones présentes, sans prendre le risque d’être mal compris ou mal traduit, ce qui est rare au demeurant, les interprètes onusiens étant généralement, comme on s’en doute, d’un excellent niveau.

En l’espèce, le choix de MSF est, au sens propre, incompréhensible, d’autant que son représentant était manifestement un francophone, si j’en juge à son fort accent français, ce qui ajoute au ridicule de la situation. Il s’exprimait dans le cadre du créneau réservé aux organisations non gouvernementales, des ONG qui se sont d’ailleurs plutôt exprimées en français lors de ce débat. Et après, on va s’offusquer du recul du français dans les instances internationales alors que, parfois, les principaux intéressés eux-mêmes ne profitent pas du privilège qui leur est offert de pouvoir s’exprimer dans leur langue. Les hispanophones, les arabophones, les russophones et les Chinois eux, ne s’en privent pas.

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Sahara : ces frontières qui n’existent que sur les cartes

PARIS – Elles sont géométriques, biscornues et n’existent en fait que sur les cartes géographiques: les frontières sahariennes sont virtuelles. Lorsque l’on regarde les Alpes ou les Pyrénées, on contemple de véritables frontières naturelles. Il n’en est rien au Mali, en Algérie ou en Libye où elles sont tracées au cordeau mais sur du sable. Et comme chacun sait, on ne bâtit pas grand-chose sur du sable : en un coup de vent, tout peut disparaître.

J’ai pu le vérifier moi-même il y a dix ans en passant de la Mauritanie au Mali. Entre la ville mauritanienne d’Ayoun el-Atrous et celle malienne de Nioro-du-Sahel, il n’y a rien que de vagues pistes sablonneuses à peine tracées et où il est aisé de s’égarer. Quelques hameaux isolés peuplent ces confins arides mais leurs habitants ne sont pas d’une grande aide pour s’orienter car ils ne parlent guère français.

Il n’y a pas de douane, et pas même de panneaux indicateurs. Pour ne pas avoir de problèmes avec les autorités des deux pays, et ne pas risquer de se faire accuser d’avoir franchi clandestinement la frontière, il convient néanmoins de faire viser son passeport par la police locale. Il nous a donc d’abord fallu trouver la gendarmerie d’Ayoun el-Atrous, à l’écart de la ville, où de pauvres militaires désœuvrés et manquant de tout, ont visé nos passeports. Puis après avoir erré pendant toute une journée dans les confins sahéliens, nous sommes arrivés à Nioro à la nuit tombée, trop tard pour présenter nos documents de voyage. Nous nous sommes présentés le lendemain aux autorités maliennes qui ont apposé à leur tour leurs cachets.

J’imagine à peu près la même chose à la frontière algéro-malienne, lorsque l’on va par exemple de Tamanrasset à Kidal. « Ce sont des espaces gigantesques« , confirme Emmanuel Grégoire, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), interviewé par Le Monde. « La frontière est poreuse, très difficile à surveiller, poursuit-il. Il existe des points de passage officiels et surveillés situés sur des pistes bien tracées. Mais ces pistes sont doublées de pistes clandestines parallèles, en partie surveillées par l’Algérie. »

Interrogé sur les possibilités de boucler la frontière algéro-malienne pour empêcher les guérilleros jihadistes de circuler, il répond : « A moins d’y mettre de très gros moyens, cela me paraît difficile, tant les espaces sont vastes. Ils peuvent ralentir les flux, pas les bloquer complètement. »

Illustration tirée d’un article intitulé « Un espace sans frontières : le Sahara » de Marceau Gast publié en 1988 dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (revues.org).

(le lien à cet article est ici)

La moitié des New-Yorkais ne parlent pas anglais à la maison

NEW YORK – Près d’un New-Yorkais sur deux (49%) ne parle pas anglais chez lui. C’est l’estimation que vient de publier le Census Bureau, chargé d’effectuer le recensement de la population états-unienne tous les cinq ans.

Ce New-Yorkais « allophone » est avant tout hispanophone : un sur quatre (près de 1,9 million de locuteurs)  parle la langue de Cervantès ou bien un dialecte créole de l’espagnol. Cela ne surprend pas quand on constate que la grande majorité des employés des restaurants par exemple sont des Latino-Américains.

Viennent ensuite les Chinois qui sont plus de 400.000 à parler mandarin ou cantonais à la maison. Ce n’est pas surprenant non plus, la présence des Asiatiques étant elle aussi massive à New York – près de 81.000 d’entre eux parlent coréen par exemple et 22.000 autres japonais.

Viennent ensuite les russophones (186.000 locuteurs), puis les créolophones originaires principalement de Haïti qui sont plus de 100.000, tandis que 80.000 autres parlent le français standard – avec 94.000 locuteurs les italophones restent un peu plus nombreux que les francophones.

Près de 200.000 New-Yorkais dialoguent dans un idiome du nord de l’Inde et du Pakistan (hindi et ourdou en particulier), tandis que 53.000 communiquent en arabe. Quant au yiddish, il est toujours vivace dans la « Grosse pomme », puisqu’ils seraient  encore 85.000 à le pratiquer, soit près de deux fois plus que ceux qui parlent hébreu chez eux (47.000).

On se dit que tous ces gens, ces 50% de New-Yorkais parlent anglais lorsqu’ils mettent le nez dehors. Eh bien, ce n’est pas si sûr car un nombre non négligeable ne maîtrise pas très bien la langue de Shakespeare. Ainsi, 900.000 hispanophones sur 1,9 million reconnaissent qu’ils parlent anglais « moins que très bien » (sic). Ces locuteurs qui broient du « broken English » (petit nègre) sont même majoritaires chez les sinophones (283.000 sur 419.000).

Si l’on prend les Etats-Unis dans leur ensemble, près de 80% des 286 millions d’Américains âgés de plus de 5 ans parlent anglais à la maison ; plus de 12% parlent espagnol ou un créole de l’espagnol, soit 36 millions de personnes. Plus de 45% de ces hispanophones auraient une connaissance limitée de la langue anglaise, voire quasiment nulle dans pour une partie d’entre eux.

Cependant, à partir de l’âge de 18 ans, le pourcentage d’hispanophones tombe à 7,7% pour 86% d’anglophones. Il est bien connu en effet que les enfants de couples d’origine étrangère ou mixte finissent pas se fondre dans le moule pour parler de préférence la langue du pays d’adoption où, bien souvent, ils sont nés.

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Pour en savoir plus (combien sont-ils à parler polonais, allemand ou persan par exemple ?), voir l’excellente infographie de WNYC, station de radio à but non lucratif que je recommande à ceux d’entre vous qui maîtrisent… l’anglais.

Affichettes en 5 langues à l’entrée d’un bureau de vote new-yorkais (Tudor City) pour la présidentielle de 2012.

Les Portugais bouffent les mots

LISBONNE – Les Portugais mangent les mots. Alors que les Espagnols prononcent clairement chaque syllabe en castillan, langue très voisine du portugais, leurs voisins occidentaux contractent tout au maximum. Portugal devient ainsi « Port’gal« , et la spécialité des pâtisseries d’Aveiro, les ovos moles (oeufs mous) se transforment, avec ou sans mastication, en quelque chose comme « ovch’molche« .

Ca m’a déçu jusqu’à ce que je réalise bien vite que je faisais de même en français. Les Français, du moins ceux de la moitié nord, ceux qui parlent « pointu », comme on dit en Provence, et les Wallons aussi sans doute, mangent les voyelles tout comme les Portugais. On dit ainsi plus couramment j’vais m’prom’ner que je-vais-me-promener. On dit plus souvent chus r’parti que je-suis-reparti…

Les Québécois font de même : « Chus r’parti sur Québecair, Transworld, Nord-East, Eastern, Western puis PanAmerican/mais chais p’u où chus rendu« … comme le chantent Robert Charlebois et Louise Forestier dans « Lindberg« .

Souvenir de Bamako où la démocratie n’est plus qu’un vague souvenir

PARIS – Mali rimait avec démocratie depuis deux décennies. Le pays était considéré comme un modèle en Afrique de l’ouest, un modèle de coexistence ethnique en particulier. Le coup d’Etat du 22 mars par un quarteron de capitaines inexpérimentés a tout flanqué par terre. Et l’histoire s’accélère depuis lors avec la quasi-sécession du Nord touareg.

Mais si le putsch d’une poignée d’amateurs a pu ébranler à ce point l’Etat malien, c’est sans doute qu’il était plus fragile qu’on ne le pensait. A commencer par cette démocratie tant vantée et que, pour ma part, j’avais trouvée quelque peu baroque lors de mon séjour dans le pays il y a dix ans. Dans les premiers jours de janvier 2003, j’étais parmi les journalistes invités à la réception de nouvel an donnée par le président Amadou Toumani Touré, dit « ATT », en son palais de Koulouba, sur les hauteurs verdoyantes de la ville de Bamako, seul endroit respirable d’une capitale polluée et poussiéreuse. Et j’avais été étonné de la déférence caricaturale, de l’obséquiosité extrême dont on faisait preuve à son égard, opposants compris.

Certes, il n’était élu que depuis six mois ; certes il restait auréolé de son action décisive lors du renversement du tyran Moussa Traoré douze ans plus tôt. Et on pouvait légitimement louer le fait que, loin de s’incruster comme il lui aurait alors été aisé de le faire, il avait organisé des élections et remis le pouvoir aux civils. Mais toujours est-il qu’en 2003 cette jeune démocratie parlementaire ne semblait pas avoir d’opposition. Celle-ci se montrait extrêmement timide, pour ne pas dire timorée, dans ses prises de position que l’on n’oserait qualifier de critiques. ATT prétendait inspirer un nouveau modèle de gestion du pouvoir dans le cadre d’une « démocratie consensuelle« .

Sans doute était-ce encore l’état de grâce pour le nouveau chef de l’Etat. Son étoile a d’autant plus pâli depuis lors que cet ancien militaire a semblé passif face à un irrédentisme touareg de plus en plus agressif et conquérant. Mais au-delà du cas du président déchu, les événement actuels révèlent aussi le fait que les énormes morceaux de Sahara découpés par l’ancien colonisateur et rattachés théoriquement à des Etats faibles comme le Mali ou le Niger ne sont sous la souveraineté réelle de personne en dehors de celle de ses habitants de toujours, les nomades touaregs. Ces frontières tracées au cordeau font joli sur des cartes mais elles n’ont aucune réalité concrète sur le terrain. Surtout lorsque les militaires censés les faire respecter, exilés de leur Sud natal, battent en retraite dès que les autochtones se font réellement menaçants.

Mirage en Tunisie

Après son récit des soubresauts de la place Tahrir au Caire, que nous avions publié ici le 16 février dernier, Antonio Rodriguez, journaliste à l’AFP, nous envoie une carte postale du Cap Bon en Tunisie à une semaine de la première élection véritablement pluraliste dans ce pays.

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Tunisie : l’été du Ramadan

CAP BON (Tunisie) – Pendant les grosses chaleurs de l’été, l’île de Pantelleria n’est visible qu’en de rares occasions de la pointe du cap Bon, comme un mirage. Il y a quelques années, elle m’était apparue à l’aube du dernier jour des vacances, juste avant de prendre la route de l’aéroport, avant que le soleil torride du mois d’août, qui se levait sur son côté droit, ne la fasse disparaître derrière un épais rideau de vapeurs. Je garde le souvenir d’un rocher perdu au milieu de la grande bleue, beaucoup plus gros et beaucoup plus proche de la côte tunisienne que je ne l’imaginais.

Cet été, celui du premier ramadan depuis la révolution de jasmin, j’ai passé de longues heures à contempler l’horizon, en vain. Cet instant magique ne s’est pas reproduit. Mon beau-frère tunisien a eu plus de chance. Un soir, à son retour de la plage, il a décrit comme « une image de carte postale » la vision dont il s’était régalé en se baignant dans les eaux claires de la Méditerranée. Il était trop tard pour que je coure jusqu’au bord de mer ou que je grimpe sur le toit de la maison. La nuit venait de tomber. C’était comme si Pantelleria jouait au chat et à la souris avec moi.

Pourtant, la proximité de cette île ne m’a jamais été aussi perceptible que cet été. Je devinais sa présence dans nos longues conversations entre voisins de la plage à l’heure du thé, quand l’air du large adoucissait la chaleur de l’après-midi et que la vie reprenait son cours après la sieste. Cette année, Tunisiens, Français, pieds-noirs ou pièces rapportées comme moi, nous nous étions tous donné rendez-vous au cap Bon par « devoir » envers la Tunisie et sa révolution qui nous avait surpris de l’autre côté de la Méditerranée. Dès la première gorgée de thé vert, nous passions en revue les sujets d’actualité. Le nombre de bateaux disparus dans le village dans les mois qui ont suivi la chute du régime de Ben Ali, le 14 janvier, était un thème récurrent.

« Ils en ont volé vingt-cinq », assurait Marie. Avec le retour des beaux jours, beaucoup de propriétaires n’ont pas retrouvé leur embarcation. Marie et Jean, son mari, les Espagnols de la plage, l’ont échappé belle. Le bateau qu’ils utilisent pour la pêche de loisir s’est révélé trop lourd et trop difficile à bouger pour les quelques jeunes qui ont franchi le mur de la maison pour le subtiliser. Le gardien les a surpris et ils ont pris la fuite. Depuis, Jean a loué un local dans la ville voisine pour y entreposer son bateau pendant qu’il travaille à Tunis.

Les Bogo ont aussi eu de la visite. Quand ils sont revenus au village pour passer l’été, leur bateau avait chaviré, pour ainsi dire. Il était tombé des plots du jardin sur lesquels il reposait l’hiver. La famille a passé l’été à réparer les quelques dommages qu’il avait subis. Les voleurs n’étaient pas non plus parvenus à sortir l’embarcation de ses quartiers d’hiver. Ils n’ont pas insisté. La maison des Bogo ne se trouve pourtant qu’à quelques pas de la mer. Si Pantelleria daignait apparaître, elle se trouverait dans l’axe de la route qui passe devant chez eux et conduit à la plage.

Christine et Wolf, un couple franco-autrichien qui s’exprime parfois en espagnol pour avoir vécu à Cuba et au Mexique, sont les rares personnes de la plage à avoir eu la preuve du pouvoir d’attraction de l’île invisible, qui se situe à quelque 160 km au large de la Tunisie. Cet hiver, ils se promenaient du côté de « la montagne », la pointe du cap dénudée et rocailleuse, ce bout du monde africain, ce Finistère qui plonge du haut de ses près de 300 mètres dans la Méditerranée et dont Pantelleria paraît être le prolongement. A moins que ce ne soit le bout de la queue d’un cousin du monstre du Loch Ness pétrifié qui partagerait avec son homologue écossais son penchant pour apparaître quand bon lui semble.

Quand ils se sont approchés des ruines du vieux fort qui domine la Méditerranée, où les Allemands dirigés par Rommel avaient établi leurs quartiers pendant la deuxième guerre mondiale avant de se replier sur l’Italie, ils ont observé de l’agitation dans les ruines. D’habitude, cette région n’est fréquentée que par des bergers et leurs troupeaux. Leurs chiens aboient dès qu’ils sentent la présence de rares promeneurs. Ce jour-là, ils n’ont pas donné l’alerte. Ils étaient absents, comme leurs maîtres et les bêtes. Le fort n’était pas vide pour autant. Des dizaines de personnes se trouvaient réfugiées entre ses murs. « Des harragas », a commenté Christine. Le mot arabe qui désigne ceux qui vont se brûler, une expression inattendue pour des candidats à l’exil qui se jettent à l’eau pour passer en Europe.

En août, les harragas étaient aussi invisibles que Pantelleria. Il ne restait d’eux que des témoignages, comme celui de cette mère de famille, dont le fils était sorti prendre son café habituel un matin vers 10h00. Il a appelé la maison vers minuit pour annoncer qu’il arrivait à Pantelleria, juste avant que les douaniers italiens ne lui confisquent son téléphone.

Quand je suis monté au fort, il n’y avait pas la moindre trace des harragas. Les moutons et les chèvres avaient repris leurs quartiers dans les environs. La forteresse était vide, les chiens des bergers étrangement absents, la Méditerranée azure et Pantelleria absente, comme d’habitude. J’espérais qu’en prenant de la hauteur, je parviendrais au moins à la situer. Caramba ! Encore raté !, aurais-je pu m’exclamer. A défaut de voir l’île, j’ai observé les ruines du fort. J’ai compris pourquoi les harragas s’y réfugiaient. Elles se trouvent à l’abri des regards et des vents qui soufflent sans cesse sur le cap. Les clandestins peuvent y attendre leur embarcation sans être remarqués, sauf par de rares promeneurs du dimanche, si je puis dire, comme Christine et Wolf. Dès que les coyotes locaux donnent le signal, ils n’ont qu’à dévaler la falaise en quelques minutes pour rejoindre une petite crique et monter dans une embarcation.

Comme Pantelleria, cet été en Tunisie, l’invisible était souvent plus révélateur que ce qui ne l’était pas. Les portraits de Ben Ali ne rayonnent plus dans tous les magasins comme avant qu’il ne se réfugie en Arabie. La couleur mauve, qui ornait les routes et les bâtiments de l’ancien régime, a disparu sous d’épaisses couches de peinture blanche. Les policiers qui passaient leur journée aux carrefours se sont eux aussi évanouis. Ils ne font plus partie du paysage tunisien. Sur la plage, il y avait une petite cabane en bois portant la mention « police » en français et en arabe. Elle est restée vide pendant tout notre séjour. Cette cahute, peinte en blanc, ne payait pas de mine. Construite sur le domaine maritime, comme la plupart de buvettes qui sont apparues ces dernières années sur le bord de mer, elle symbolisait la disparition de l’autorité. Pour d’autres raisons, la maison de la voisine en témoignait également. Elle s’est empressée de reconstruire l’étage que les autorités avaient détruit un an auparavant. Plus personne ne contrôle les extensions de maisons particulières. Le journal La Presse, dont la une n’affiche plus une photo de Ben Ali au quotidien, a révélé l’existence d’une bulle du béton, dont les prix se sont envolés avec la reprise des constructions illégales.

Mais cet été, il n’y avait pas que Pantelleria, Ben Ali et la police qui étaient invisibles sur la plage du cap Bon. Les Tunisois et les touristes étrangers l’étaient tout autant. Les gens de la capitale ont eu peur de laisser leur maison sans surveillance, nous a expliqué une habitante du village pour justifier le peu de maisons louées. Quant aux touristes étrangers, nous n’avons vu que de rares Italiens, arrivés dans un minibus juste avant midi, quand le soleil cognait comme Mohamed Ali dans ses meilleurs jours. Les harragas, au sens propre, c’étaient eux.

Ces dernières années, les touristes étrangers avaient commencé à sortir des sentiers battus pour s’approcher de la pointe du cap Bon. Il y a deux ans, lors de mon dernier séjour, un hôtelier, qui tend à privatiser la plage depuis des années, avait organisé une fête touarègue sur la plage. A la tombée de la nuit, un bus de touristes italiens avait débarqué. Ils avaient apprécié un spectacle de danse du ventre et de cracheurs de feu en mangeant du couscous sous une tente qui rappelait celle plantée par Kadhafi à Paris lors de sa visite en France en 2007. Dans l’obscurité, les touristes avaient peut-être cru qu’ils vivaient l’ambiance torride du Sahara, loin de chez eux, de cette Italie qui ne se trouvait pourtant qu’à 160 km. En les observant se trémousser sur des rythmes cubains en fin de soirée, je m’étais dit qu’ils avaient été bernés comme les dizaines de Subsahariens qui avaient débarqué cette même année au cap Bon convaincus d’avoir atteint l’Europe, trompés par un coyote qui partageait peut-être ses revenus entre le tourisme et le trafic de personnes.

Le premier jour du ramadan, le 1er août, le village a plongé dans le silence. Pratiquement aucune voiture ou mobylette ne s’aventurait sur la route de la mer. Il n’y avait que le muezzin qui rompait la quiétude estivale pour appeler à la prière. Je me suis senti comme un archéologue découvrant des vestiges du passé, sauf que je ne creusais pas le sol à la recherche d’amphores romaines. En écoutant l’olivier bruisser sous l’air léger de la mer et les tourterelles voler d’arbre en arbre, j’ai réalisé que ce silence était le même que celui qui régnait au cap Bon  quand les Phéniciens se sont installés dans la voisine Kerkouane, quand les Espagnols ont construit le fort de Kelibia ou quand les Arabes ont érigé leur première mosquée dans ce bout du monde.

Le jour où a commencé le ramadan, la plage s’est pratiquement vidée. Les Tunisiens de la veille avaient disparu. Il n’y avait plus d’enfants qui jouaient au foot sur le sable, plus de jet ski qui fonçait sur les vagues à proximité des têtes des baigneurs, pas plus que de clients sous les parasols de l’hôtel illégal. Les femmes voilées marchant dans l’eau se sont aussi évaporées. Elles s’étaient multipliées ces dernières années. Les jeunes filles avaient pris l’habitude de porter des combinaisons, plutôt moulantes, semblables à celles utilisées dans l’Atlantique par les nageurs qui craignent les eaux à moins de 20°, beaucoup plus froides que celles baignant le cap Bon.

Cet été du ramadan, pris en tenaille entre la révolution de jasmin et les élections d’octobre, de nombreux habitués de la plage voyaient la menace de l’islamisme sous ces maillots dits saoudiens. Contrairement aux étés précédents, les conversations ne tournaient plus exclusivement autour du port de plaisance, dont la construction a défiguré « la montagne » et qui se trouve désormais complètement ensablé ou sur le volume sonore de la musique la nuit dans les buvettes de la plage. Cette année, les discussions évoquaient un danger invisible, dont les nageuses voilées étaient peut-être l’avant-garde.

Il y avait ceux qui écartaient d’un revers de main la possibilité d’une victoire islamiste lors des élections d’octobre et ceux qui craignaient que les radicaux ne s’emparent d’une révolution qui n’était pas la leur. Face au danger, chacun menait son propre combat. Beaucoup continuaient à se rendre à la plage en plein ramadan et n’hésitaient pas à plonger dans les vagues pendant que l’imam annonçait la rupture du jeûne par les haut-parleurs de la mosquée, des femmes se baignaient en bikini pour montrer qu’elles ne fléchiraient pas, les plus audacieux préparaient des barbecues en pleine journée et n’hésitaient pas à boire de l’alcool sur leur terrasse le soir, au vu et au su des passants.

Dans un pays où plus d’une centaine de partis sont nés en quelques mois, comme si un baby-boom politique s’était produit après la chute de Ben Ali, la résistance à l’islamisme semblait particulièrement fragmentée sur la plage. Elle était la somme d’actes individuels. Les démocrates tunisiens parviendront-ils à s’unir pour affronter des islamistes qui serrent les rangs? Cet été, les habitants de la ville voisine nous ont démontré qu’ils en étaient capables. Des barbus ont perturbé la prière lors du premier vendredi du ramadan. Ils ont tenté de sortir l’imam de la mosquée qui n’était apparemment pas assez radical à leur goût. Les salafistes n’y sont pas parvenus. Les fidèles les en ont empêchés avec l’aide de l’armée. Jamais l’islamisme ne s’était manifesté aussi directement et violemment dans cette région. A la plage, chacun a poursuivi son petit combat quotidien contre une menace aussi perceptible que le pouvoir d’attraction de Pantelleria. Aucun barbu n’est descendu à la plage pour y faire respecter le jeûne. Cet été du ramadan en Tunisie était bien celui de l’invisible.

Avant de partir à l’aéroport pour rejoindre l’Europe, j’ai tourné mon regard une dernière fois vers la mer. Pantelleria est restée cachée. Je suis parti sans l’apercevoir. Je me suis dit que je n’en rêvais probablement pas assez.

Antonio Rodriguez

 

New York-Paris : brève étude comparée du subway et du métro

NEW YORK-PARIS – La taille des métros est-elle proportionnelle à celle de la ville où ils circulent ? On serait tenté de le penser lorsque l’on revient à Paris après avoir travaillé et donc aussi voyagé sous terre à New York. Les Français ont beau être généralement plus minces que les Américains, on n’en est pas moins à l’étroit dans le métro parisien, surtout lorsque l’on cherche à s’asseoir sur les strapontins ou les banquettes. On doit alors se faufiler dans ces alcôves étroites, mini-salons où l’on ne cause guère et où peuvent se nicher quatre personnes seulement.

Le subway new-yorkais est plus démocratique. Deux banquettes parallèles se font face adossées aux vitres tout au long des wagons. Les trains sont au moins trois fois plus longs, les wagons plus larges. S’il y a plus d’espace pour s’entasser aux heures de pointe, on n’en est pas moins serré comme des sardines à New York comme à Paris.

Pour des raisons qui mériteraient d’être étudiées, on dort souvent dans le métro new-yorkais, alors qu’à Paris, on lit son journal, on pianote sur son téléphone ou on écoute son baladeur. Pourquoi ? C’est difficile à dire. Les New-Yorkais sont apparemment plus fatigués, harassés, crevés par le travail, le manque de repos et de vacances.