L’ONU a-t-elle failli au Darfour ?

« En tant que musulmane arabe et africaine, je refuse de garder le silence alors que des civils innocents sont tués en mon nom« . Témoignage d’Aïcha Elbasri, ancienne porte-parole de la Mission de l’ONU dans cette région du Soudan où une insurrection en 2003 a provoqué une réaction féroce de l’armée qui n’épargne pas la population civile. 

Aïcha Elbasri

PARIS – L’ONU a-t-elle échoué dans sa mission de protéger les populations du Darfour ? Cette vaste région de l’ouest du Soudan est sortie des écrans radar de l’actualité depuis un certain temps déjà, depuis qu’il n’y est plus question de génocide. Pourtant, non seulement la situation est loin d’y être revenue à la normale, mais elle est même à nouveau en train de s’aggraver sérieusement, malgré la présence de 18.000 casques bleus.

Le 3 avril dernier, le représentant spécial conjoint des Nations unies et de l’Union africaine, Mohamed Ibn Chambas, a parlé devant le Conseil de sécurité d’une « escalade alarmante de la violence » qui a provoqué le déplacement d’au moins 215.000 civils depuis le début de l’année. Ces derniers s’ajoutent à la cohorte des déplacés estimée au total à deux millions de personnes par l’ONU. « Une fois de plus, le Darfour se trouve à la croisée des chemins« , a déclaré le 24 avril devant la même instance Hervé Ladsous, Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix.

Sous-équipés, ne bénéficiant pratiquement d’aucun appui aérien, en raison notamment de l’absence d’implication occidentale, les casques bleus payent parfois de leur vie l’hostilité des belligérants à leur présence. Au minimum, ils sont en butte aux tracasseries administratives des autorités qui font tout pour mettre des bâtons dans les roues de la Mission, notamment en refusant des visas d’entrée dans le pays.

Avant ce regain de violence, la situation n’était déjà guère satisfaisante. Il n’était pas rare que les soldats de la paix répugnent à s’interposer, renonçant à protéger la population des exactions, en particulier de l’armée soudanaise et de ses milices auxiliaires, les sinistres Janjawids. C’est ce que dénonce mon ex-collègue Aïcha Elbasri, qui, scandalisée, a préféré démissionner du poste de porte-parole de la Mission hybride Union africaine/Nations unies au Darfour (MINUAD) qu’elle a occupé en 2012-2013.

Après s’être inquiétée des silences, voire des libertés prises avec la vérité – essentiellement pour ne pas envenimer les relations avec les autorités de Khartoum -, après avoir vainement tenté de tirer la sonnette d’alarme et s’être heurtée au silence de sa hiérarchie, elle a finalement choisi de révéler ce dont elle avait été témoin. Elle dénonce en particulier les euphémismes utilisés par la MINUAD qui parle de « frappes aériennes » au sujet des bombardements aveugles de populations civiles, « d’accrochages sporadiques » pour un état de guerre ininterrompu et de « violence sexuelle basée sur le genre » pour la pratique généralisée du viol.

Il y a un an, le 11 mai 2013, Aïcha a rédigé son rapport de fin de mission en expliquant les raisons de sa démission et en demandant au Département des opérations de maintien de la paix des Nations unies de se pencher sur les violations de la politique de l’information publique de l’ONU au Darfour. Ne recevant aucun écho, elle a demandé quelques mois plus tard l’ouverture d’une enquête sur les mensonges et la désinformation dont elle avait été témoin.  « Les Nations unies ont répondu à mes demandes par un silence assourdissant« , a-t-elle déclaré le mois dernier au site d’information américain Foreign Policy (Politique étrangère).

Les déclarations récentes de MM. Ibn Chambas et Ladsous indiquent que l’on a enfin réalisé qu’il n’était plus temps de se mettre la tête dans le sable. La réalité semble devoir finir par s’imposer face aux demi-vérités et vrais mensonges par omission révélés par l’ancienne porte-parole de la MINUAD. Un jour, alors qu’elle s’inquiétait du silence des casques bleus sur la collaboration  étroite entre l’armée régulière et les milices arabes janjawids, elle s’était entendu répondre par le numéro deux de la mission, le général Kisamba Wynjones : « Nous devons parfois nous comporter comme des diplomates. Nous ne pouvons pas dire tout ce que nous voyons au Darfour« .

Hervé Ladsous, le patron des casques bleus, en explique ainsi la raison à Foreign Policy : « Dans toute mission, il y a une tension entre la nécessité de préserver le consentement et la bonne volonté du pays hôte – indispensables au travail des soldats de la paix – et l’impératif parfois contradictoire de signaler franchement et objectivement tous les cas de violence. De mauvaises relations avec le gouvernement hôte peuvent rendre impossible l’action de la mission – se déplacer dans le pays, obtenir le passage en douane du matériel ou déployer des renforts en personnel« .

« J’ai choisi de mettre un terme à ma carrière onusienne pour recouvrer ma liberté de parole, dit Aïcha. Ce faisant, j’ai seulement perdu un emploi alors qu’un nombre incalculable de Darfouriens continuent de perdre la vie« . Alors que j’évoquais Srebrenica où les casques bleus néerlandais n’avaient pas défendu la population de l’enclave bosniaque en 1995, pourtant déclarée « zone protégée » des Nations unies, Aïcha m’a répondu : « Je n’ai jamais cessé d’y penser  et avec beaucoup de peine. »

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Excisée et « réparée » : le témoignage de Fatoumata

GENEVE – Fatoumata, excisée à six ans, mariée à seize : cette jeune femme guinéenne a témoigné courageusement lors d’un colloque de l’Alliance globale contre les mutilations génitales féminines, ce mois-ci à Genève, pour faire part de son combat contre cette pratique et contre les mariages forcés. Mariée sans son consentement par ses parents à un homme bien plus âgé qu’elle, elle a en effet vécu la perte de sa virginité comme un véritable viol.

D’ethnie peul, Fatoumata Binta Diop anime en France une association baptisée SOS Africaines en danger. Elle a raconté avoir été heureuse lorsqu’on lui avait annoncé qu’elle allait être excisée. L’événement revêt en effet un caractère festif, des habits neufs étant offerts à cette occasion aux fillettes. Mariée dix ans plus tard à un quinquagénaire, elle confie aujourd’hui des choses terribles sur un ton étrangement calme, sans émotion apparente : « Il fallait que je sois déchirée avant que l’on me touche », dira-t-elle.

Le ton contraste avec la force du propos. Elle considère en effet avoir été violée avec l’assentiment, la complicité de fait de ses parents. Elle s’est retrouvée enceinte après avoir été déflorée, a accouché de jumeaux dont le premier est né sur la route de l’hôpital. A la mort de son mari, sa famille a voulu lui imposer le frère de celui-ci, ce qu’elle a refusé avant de se réfugier en France. Elle a ainsi abandonné de fait ses enfants au beau-frère qui lui était destiné pour époux.

Fatoumata Binta Diop dit avoir été incapable pendant longtemps de partager ce qu’elle avait vécu. Elle a finalement créé son association qui regroupe principalement des Guinéennes, des Maliennes et des Mauritaniennes, ainsi que des Françaises.

Elle a bénéficié d’une réparation clitoridienne le 6 décembre dernier et se dit consciente que cette opération ne saurait lui rendre son intégrité de femme en si peu de temps. Elle estime avoir eu de la chance et songe aux Africaines qui n’ont pas cette possibilité. Elle confie qu’elle ne pourrait la révéler à ses parents car paradoxalement, pour eux, elle ne serait plus alors une « vraie  femme ». A Paris, elle s’est d’ailleurs entendue dire par des compatriotes guinéennes qu’elle n’était plus musulmane. Elle s’insurge contre l’idée que la lutte contre l’excision serait imposée par les Blancs et souhaite retourner dans son pays pour combattre cette pratique. « Les médecins guinéens doivent participer à ce combat« , estime-t-elle.

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Voir le site de l’association Parcours d’exil qui lutte elle aussi contre les mutilations génitales et le mariage forcé.

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