ONU : quand Médecins sans frontières s’adresse en anglais à des… francophones

GENEVE – Est-ce de l’acculturation, de l’ignorance ou une sorte de vanité, de fierté mal placée ? Cette semaine, Médecins sans frontières (MSF) s’est exprimé en anglais devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève dans le cadre d’une réunion sur les violences sexuelles au Congo-Kinshasa, alors que la majorité des personnes à la tribune, dont deux ministres congolaises, étaient francophones.

Le français a beau être, avec l’anglais, une des deux langues de travail de l’ONU et une des six langues officielles, quelques francophones choisissent néanmoins régulièrement de s’exprimer en anglais, alors même que les déclarations sont traduites simultanément dans les cinq autres langues, dont l’anglais bien sûr. Cela peut parfois se justifier quand on souhaite s’adresser à des personnalités anglophones présentes, sans prendre le risque d’être mal compris ou mal traduit, ce qui est rare au demeurant, les interprètes onusiens étant généralement, comme on s’en doute, d’un excellent niveau.

En l’espèce, le choix de MSF est, au sens propre, incompréhensible, d’autant que son représentant était manifestement un francophone, si j’en juge à son fort accent français, ce qui ajoute au ridicule de la situation. Il s’exprimait dans le cadre du créneau réservé aux organisations non gouvernementales, des ONG qui se sont d’ailleurs plutôt exprimées en français lors de ce débat. Et après, on va s’offusquer du recul du français dans les instances internationales alors que, parfois, les principaux intéressés eux-mêmes ne profitent pas du privilège qui leur est offert de pouvoir s’exprimer dans leur langue. Les hispanophones, les arabophones, les russophones et les Chinois eux, ne s’en privent pas.

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Le silence de la Bosnie à l’ONU

NEW YORK – La Bosnie est sortie de l’actualité chaude depuis longtemps mais ses problèmes existentiels ne sont pas réglés pour autant. Le Conseil de sécurité des Nations unies a renouvelé cette semaine le mandat de l’Eufor, la force européenne de maintien de la  paix qui garantit la stabilité de cette nation improbable. Improbable car cohabitent en son sein des frères ennemis qui ne sont pas devenus miraculeusement amis une fois que les armes se sont tues.

Lors de la réunion du Conseil de sécurité, mardi dernier 13 novembre, Valentin Inzko, le haut-représentant de l’ONU à Sarajevo, sorte de proconsul de la communauté internationale, a brossé un tableau peu reluisant de la situation. Selon lui, le leitmotiv des politiciens locaux, des Serbes en particulier, est d’appeler au démantèlement de la Bosnie-Herzégovine et à l’indépendance de l’entité serbe. « Le moment est venu pour les hauts responsables politiques de cesser de rouvrir des blessures qui ne se sont pas cicatrisées« , a lancé M. Inzko.

Tout le monde sait que les institutions bosniennes ne fonctionnent pas. Le pays est divisé en deux entités (serbe et croato-bosniaque) mais, il est éclaté, de fait, en trois morceaux. La colle appliquée par l’ONU et l’Union européenne ne prend pas.

La meilleure preuve en est le silence assourdissant de la délégation bosnienne à l’ONU. La pratique veut que lorsque l’on examine la situation d’un pays aux Nations unies, celui-ci donne son avis en tant que « pays concerné ». Chose rare pour ne pas dire unique, la délégation de Bosnie-Herzégovine ne s’est pas exprimée mardi , alors que ses voisins, croates, serbes, ainsi que les quinze membres du Conseil de sécurité l’ont fait. Ceux-ci ont d’ailleurs minimisé les propos du haut-représentant, la Russie par exemple le trouvant par trop alarmiste. Quant à la France, elle a constaté avec satisfaction que la situation était demeurée calme.

Bref, tant que la guerre ne reprend pas – et elle ne peut pas reprendre, le conflit étant gelé par la présence de l’Eufor – tout va bien.

J’ai demandé à une diplomate bosnienne pour quelle raison son « pays » ne s’était pas exprimé. Elle m’a expliqué qu’un texte avait bien été rédigé à la mission de Bosnie-Herzégovine à New York. Il a été envoyé pour validation au ministère des affaires étrangères à Sarajevo ; il est ensuite remonté jusqu’à la présidence collégiale mais il n’est jamais redescendu. Les trois présidents – croate, bosniaque et serbe – ne sont manifestement pas parvenus à l’entériner.

Le constat « alarmiste » du haut-représentant Valentin Inzko ne saurait être mieux confirmé que par le mutisme de la Bosnie à l’ONU.

L’aplomb de la Syrie au Conseil des droits de l’homme

GENEVE – Quoi qu’il arrive chez lui ou chez ses voisins, le régime syrien ne perd pas le Nord. Le 5 mars, devant le Conseil des droits de l’homme, ce pays a condamné les déclarations de son homologue israélien qui avait évoqué les événements à Damas. Il a souligné que la « puissance occupante » violait massivement les droits de l’homme dans les territoires occupés.

Selon lui, la liste des violations israéliennes depuis 1948 est « sans fin ». Les mains israéliennes sont « couvertes de sang » et Israël n’a aucune légitimité à parler des droits de l’homme tant que cette situation perdure. Et en ce qui concerne la situation intérieure syrienne, « seuls les Syriens ont le droit de décider de leur avenir, de leur président et de leur destin ». « Il n’y a nulle place au Conseil des droits de l’homme pour ceux qui commettent des crimes, violent les droits de l’homme et le droit international », a conclu, pour faire bonne mesure, le représentant syrien.

Israël n’a pas manqué de réagir, son représentant jugeant ces attaques « cyniques et pitoyables ». Elles ne suffiront pas, a-t-il dit, à détourner les esprits des traitements cruels infligés à la population syrienne par un président et un régime qui s’accrochent au pouvoir.

Quand nos pays votent contre l’ouverture d’une enquête sur la non-assistance à naufragés en Méditerranée

GENÈVE – Il y a des jours où l’on est bien content de ne pas avoir embrassé la carrière diplomatique. Il y a des jours, en effet, où l’on a honte de voir son pays s’opposer à l’adoption d’un texte dans une instance internationale en faveur de l’ouverture d’une enquête sur des allégations de refus de secourir des migrants naufragés en Méditerranée, comme cela s’est produit hier au Conseil des droits de l’homme.

Il s’agissait d’une résolution consacrée aux « migrants et demandeurs d’asile fuyant les événements en Afrique du Nord« . Dans ce texte, qui a quand même été adopté par 32 voix contre 14 (dont Belgique, France et Suisse), le Conseil des droits de l’homme se déclare « alarmé par le fait que, après avoir été contraints à des voyages dangereux, dans des bateaux bondés et peu sûrs, les migrants soient l’objet d’exclusion, de mesures de détention, de rejet et de xénophobie mettant leur vie en péril« . Le même Conseil réaffirme la nécessité de « respecter le principe humanitaire de non-refoulement des eaux territoriales« . Il « lance un appel pour qu’une enquête approfondie soit conduite » sur des « informations très préoccupantes » selon lesquelles des bateaux qui sombraient avec des migrants à leur bord auraient été abandonnés à leur sort tandis que des navires européens croisant dans les parages auraient, semble-t-il, pu leur porter secours.

Ont donc voté pour ce texte les pays suivants : Angola, Arabie, Argentine, Bahreïn, Bangladesh, Brésil, Burkina Faso, Cameroun, Chili, Chine, Cuba, Djibouti, Équateur, Gabon, Ghana, Guatemala, Jordanie, Kirghizstan, Malaisie, Maldives, Ile Maurice, Mauritanie, Mexique, Nigéria, Ouganda, Pakistan, Qatar, Russie, Sénégal, Thaïlande, Uruguay et Zambie.

Ont voté contre les Etats suivants : Belgique, Corée du Sud, Espagne, États-Unis, France, Hongrie, Japon, Norvège, Pologne, Moldavie, Royaume uni, Slovaquie, Suisse et Ukraine.

Discrimination positive à la mode onusienne

PARIS – « Discrimination positive« , voici une expression contradictoire dont on retient avant tout le second terme. Et franchement, face aux discriminations négatives de toutes sortes, on se dit que s’il s’agit là d’un moyen de remédier à des injustices, on ne peut qu’en être partisan. Il s’avère malheureusement que les choses ne sont pas aussi simples, pas aussi roses, lorsque l’on y est confronté à ses dépens.

C’est arrivé à un ami qui travaille pour l’Onu, ayant régulièrement des contrats à New York, à Genève et dernièrement à Paris. Il vient en effet de passer huit mois au service de presse de l’Unesco, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture qui a son siège dans la capitale française. Tout s’est bien passé et les évaluations de sa hiérarchie ont été à 100% positives – il me les a montrées. On l’a recontacté récemment pour lui demander s’il serait à nouveau disponible pour un remplacement d’au moins un mois. Il a répondu par l’affirmative mais a appris quelques jours plus tard qu’il n’était finalement plus question de le reprendre, en raison de… sa nationalité ! Il est français et les Français sont surreprésentés à l’Onu, comme la plupart des ressortissants des grands pays développés. Il existe même une liste tout à fait officielle des pays en fonction de leurs effectifs à l’Unesco.

Logiquement, on a donc pris un candidat a priori plus conforme à la politique officielle de rééquilibrage géographique, une candidate en l’occurrence : on a fait ainsi d’une pierre deux coups puisque la parité sexuelle est aussi une priorité de l’Onu.

Tout serait donc parfait dans le meilleur des mondes onusiens possibles, à quelques réserves près : le service de presse de l’Unesco est très majoritairement féminin ; la remplaçante de mon ami est certes originaire du Nigeria, grand pays sous-représenté, mais elle n’a pu obtenir sans délai un permis de travail en France que grâce à son passeport… britannique ; enfin, elle est monolingue anglophone, alors que mon ami est trilingue – ce n’est pas un détail dans une organisation qui s’efforce de publier ses communiqués dans les six langues officielles de l’Onu et qui, par dessus le marché, a son siège à Paris.

On comprendra que l’épisode a suscité une certaine amertume. Aujourd’hui, ce collègue est beaucoup moins favorable à la « discrimination positive », surtout lorsqu’elle appliquée de manière aussi biaisée. Il vient surtout de prendre conscience, à ses dépens, du premier terme de l’expression : toute positive qu’elle soit, la discrimination positive c’est encore de la discrimination.

ONU : le français, « langue de travail » dans laquelle on ne travaille guère

img_0241.1266174770.JPGPARIS – Le français est-il une « langue menacée » de disparition ? L’autre jour, lors du lancement du nouveau site Internet de l’Unesco, le représentant d’un pays latino-américain a employé cette expression dans une allusion à la prédominance écrasante de l’anglais dans les enceintes internationales. Le français est pourtant officiellement une « langue de travail » à l’ONU à égalité avec l’anglais. Il y a par ailleurs quatre autres langues officielles qui n’ont pas le statut de langue de travail : l’arabe, le chinois, l’espagnol et le russe. Leurs représentants, surtout les arabophones et les hispanophones, se plaignent de ne pas avoir la visibilité que leur langue mérite, selon eux.

La plupart des documents de travail sont d’abord rédigés en anglais. Dans les réunions et les « débats » officiels, on s’exprime majoritairement en anglais, un peu en français, en espagnol et en arabe, très peu en russe et encore moins en chinois. L’ancienne porte-parole du secrétaire-général de l’ONU, Ban Ki-moon, ainsi que son prédécesseur sous Kofi Annan, avaient beau être des francophones, leur point de presse quotidien se faisait exclusivement en anglais.

Dans les réunions officielles, le français est utilisé par la France, la Belgique, la Suisse, les pays d’Afrique francophone et lusophone et partiellement par le Canada. L’espagnol est pratiqué par l’Espagne et les pays latino-américains sauf le Brésil qui utilise plutôt l’anglais. Et l’arabe est employé par les pays arabes, à l’exception de l’Algérie qui s’exprime le plus souvent en français, parfois en arabe et de temps à autres en anglais. En fonction des sujets abordés, il arrive fréquemment que le Maroc et la Tunisie s’expriment en français, surtout au Conseil des droits de l’homme.

Mais, attention, aucune position n’est définitivement acquise ! Le français et le russe reculent : le Rwanda est ainsi passé à l’anglais ainsi que les pays de l’ancienne Indochine française. Et désormais, certains diplomates belges de souche flamande n’hésitent plus à s’exprimer eux aussi en anglais. Le russe n’est plus utilisé que par les Russes, les Biélorusses et les représentants des Etats d’Asie centrale – les Ukrainiens, les Baltes et les Européens de l’Est ayant préféré opter pour l’anglais. Quant au chinois, il est utilisé par… les Chinois. De temps à autre, on a une surprise agréable : telle diplomate arménienne ou moldave, quelque Italien ou Roumain s’exprimeront à l’occasion en français. Mais c’est plus l’exception que la règle.

L’inverse est plus courant. Il arrive en effet que certains francophones choisissent de s’exprimer directement dans la langue de Shakespeare, même lorsque des interprètes dans les six langues sont présents, ce qui est un comble il faut bien le dire. Je l’ai constaté à plusieurs reprises au Conseil des droits de l’homme à Genève de la part de certaines ONG francophones. Mais ce n’est pas la première fois que des Français donnent eux-mêmes le sentiment de manquer de volonté pour défendre leur langue – contrairement aux Québécois.

Face à cette situation pas bien brillante, l’ancien premier ministre français Jean-Pierre Raffarin vient d’être dépêché à New York pour défendre la place de la langue de Molière. Ce n’est pas gagné car il ne va pas être aisé de ramer à contre-courant.

Les principes, la fidélité aux principes et… la réalité, selon Gérard Araud

NEW YORK – On est toujours surpris lorsqu’un responsable se lâche en public. On l’est encore plus lorsqu’il s’agit d’un ambassadeur, même si celui-ci est connu pour son peu de goût pour les discours convenus. L’autre jour, le nouveau représentant de la France aux Nations unies, Gérard Araud, recevait les fonctionnaires français travaillant à l’Onu. Il a bien fait rire ses invités en racontant une anecdote illustrant la différence d’approche avec les Américains sur le plan des principes et de leur usage.

Un jour, a-t-il raconté, il plaidait face à un diplomate états-unien pour que toutes les opérations militaires de l’Otan reçoivent l’aval préalable de l’Onu. Son interlocuteur s’était montré dubitatif, lui demandant : «Que fait-on en cas de refus ? » Réponse : « On y va quand même ! » Devant la surprise de l’Américain, il avait expliqué que c’était comme pour le mariage, a alors raconté l’ambassadeur. On se jure fidélité et puis il y a ensuite le réel… qui, parfois, prend le pas sur les principes. Face à l’incompréhension de son collègue, il a ajouté qu’il s’était juré de réserver ce type d’argumentation à des compatriotes dans l’avenir… Il a confié qu’il pouvait d’autant plus librement tenir un tel discours qu’il n’était pas marié.

« Les arrières-cuisines des affaires internationales ressemblent plus au tripot enfumé de The Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer), où toutes les parties sont truquées, qu’à l’image d’Epinal que nous renvoient les diplomates tirés à quatre épingles devisant sur le monde, à voix presque basse, dans les salons lambrissés d’un palais ou d’un centre de conférences« , écrit la journaliste Florence Hartmann dans « Paix et châtiment« , le livre qu’elle a consacré au procès Milošević.