PARIS – L’ancien dirigeant khmer rouge Douch a été condamné le mois dernier à 35 ans de prison pour avoir dirigé le centre de torture et de meurtre S21 de Tuol Sleng à Phnom Penh, il y a 35 ans. Quelque 12.000 « ennemis du peuple » n’y ont pas survécu.
Pourquoi de Staline à Mao, de Kim Il-sung à Pol Pot en passant par Mengistu, la plupart des dictateurs communistes ont-ils massacré, à plus ou moins grande échelle, non seulement leurs opposants mais aussi et surtout leurs opposants putatifs ?
Le meurtre de masse, particulièrement sous Staline, découlait bien souvent de simples soupçons, reposait sur des indices des plus ténus : être d’origine bourgeoise, être un intellectuel, un croyant ou, à l’inverse, appartenir à une paysannerie arriérée et par définition conservatrice – et donc opposée à la collectivisation des terres – pouvait vous condamner à mort à l’avance. Il suffisait purement et simplement d’inventer le délit politique dont ces victimes toutes désignées se seraient rendus coupables. Plusieurs millions de « Soviétiques » ont ainsi été éliminés dans les années vingt et trente, plusieurs millions de Cambodgiens entre 1975 et 1979.
L’essayiste Guy Sorman, classé à droite, donne une explication dans Le Monde de ce 10 août : « Le communisme réel sans massacre, sans camps de concentration, goulag ou laogaï, cela n’existe pas. Et si cela n’a pas existé, il faut en conclure qu’il ne pouvait en être autrement : l’idéologie communiste conduit à la violence de masse parce que la masse ne veut pas du communisme réel ».
J’ajouterai que, se sachant minoritaires, ces régimes qui, du passé veulent faire « table rase », sont paranoïaques. L’ennemi est partout, y compris jusque dans ses propres rangs. « L’épuration » frappe finalement toutes les couches de la société.
NEW YORK – « Invasion 68, Prague » s’intitulait l’exposition de photographies de Josef Koudelka qui vient de fermer ses portes à New York. Je suis allé la voir parce que l’invasion de la Tchécoslovaquie, le 21 août 1968, est l’événement marquant de mon adolescence, celui qui m’a conduit à voyager à l’Est avant et après l’effondrement du communisme. Contrairement à moi qui ait vécu cette magnifique journée d’été collé à la radio dans un jardin de la banlieue parisienne, Josef Koudelka était dans les rues de Prague avec son appareil-photo et il a saisi les moments les plus forts de cet écrasement de la liberté sous prétexte de sauvetage du « socialisme » par les chars d’assaut des « pays frères ». Ce qui m’a frappé dans cette exposition, ce qui m’a étonné, c’est le caractère violent de l’événement, alors que je gardais le souvenir de la résistance passive des Tchèques et des Slovaques, de l’absence de combats, l’armée tchécoslovaque n’étant pas sortie de ses casernes – l’une des plaisanteries qui a couru à l’époque dans une population friande d’humour noir était que la Tchécoslovaquie était le pays le plus neutre du monde car il n’intervenait même pas dans ses affaires intérieures…