Abandonnées en forêt

img_0538.1206181331.JPG NOMAGLIO / ANDRATE – Maisons de pierres et de lauzes à l’abandon, perdues au milieu des arbres. Chaos végétal de grands châtaigniers, de bouleaux sur des tapis de feuilles mortes et de ronces. Je marche dans ces anciens alpages du Piémont, dans le nord de l’Italie, où la petite Isabella Gianetta, ma grand-mère, gardait les vaches l’été avec sa grand-mère. C’était il y a un siècle au-dessus des villages de Nomaglio et d’Andrate – Numaj (Noumaï) et Andrà en piémontais. Et cela fera trente ans le 3 décembre que ma grand-mère est morte en France. C’est là, à Gonesse près de Paris, qu’elle est enterrée avec mon grand-père que je n’ai pas connu, loin de leur Nomaglio natal – où lui n’était jamais retourné (ils en étaient partis au début des années vingt).

J’ai hérité de cette maison de pierres et de lauzes à laquelle on accède par un sentier au bout d’une piste caillouteuse. De là haut, de mon « balcon », la vue est vraiment « imprenable » sur les montagnes et la plaine : on ne risque en effet apparemment pas de me la prendre. Pas de monde au balcon, seulement, mon voisin de ruine, Felicino, qui monte toutes les après-midi, par la mulatière, depuis le village avec son chien. Il veut bien que je prolonge la piste jusqu’à nos maisons depuis longtemps délaissées, à condition que ce soit moi qui paye. Il a raison : il faut être un Parisien, vaguement intello, pour rêver d’avoir un pied-à-terre ici ; pour caresser le rêve un peu fou de retaper cette maison aujourd’hui inhabitable et hors des sentiers battus. Cette maison qu’une amie, qui ne l’a vue qu’en photo, appelle pompeusement « chalet d’alpage ».

Le terrain a été débroussaillé l’été dernier. En cette fin d’hiver, je cours la montagne et tombe sur d’autres « chalets » abandonnés, noyés dans la végétation, devenus presque invisibles. Dans l’une de ces masures, je découvre un vieux lit en bois à moitié défoncé. On n’a pas dû y dormir depuis des lustres et l’endroit est vraiment trop inhospitalier pour la Belle au bois dormant.

Il a sans doute fallu plusieurs siècles pour édifier les terrasses de pierre sur lesquelles se dressent ces maisons, aux murs épais, pourvues d’une petite étable voûtée au rez-de-chaussée, des siècles pour paver les mulatières qui sillonnent la montagne. Les maisons ont été abandonnées il y a trente ou quarante ans seulement. Quelques unes sont encore utilisées, les plus accessibles ont été retapées et pour certaines transformées en résidences secondaires. Ces quatre décennies ont suffi pour que le règne végétal réinvestisse le terrain, pour que les terrasses soient submergées par les ronces et envahies par les arbres. S’ils voient ce désastre de Là-Haut, ceux qui ont trimé dur pour bâtir ces petites murailles de Chine doivent se retourner dans leur tombe.

bgiansetto@orange.fr

3 commentaires sur “Abandonnées en forêt

  1. De l’autre côté du col qui domine Nomaglio commence la Vallée du Lys, qui se termine au nord par le Mont Rose. Au-delà, le Valais suisse. Partout, des générations d’enfants ramasseurs de cailloux ont ôté les pierres des maigres champs pour en paver des chemins, élever des murets et construire des maisons qui se ressemblent : pierre grises, lauzes grises, caves voûtées, foinières. Beaucoup sont en ruine aujourd’hui, abandonnées après la seconde guerre mondiale, serrées par les orties, les ronces et les arbres, parfois retapées. Et les descendants des enfants d’autrefois, devenus Parisien, songent à eux avec mélancolie…

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  2. Bonjourà vous,

    En recherchant des souvenirs sur le lieu de vie de mes grands parents je viens de lire votre article.
    Je suis très ému quel beau texte, mon grand-père et ma grand mère venait de Nomaglio aussi il ont quitté le Piémont dans les année 20 aussi, Je n’ai pas connu mon grand -père et un peu ma grand-mère qui me racontait la vie las-bas, rude et dure des paysans de montagne. Il habitaient en dehors du village, une maison perdue sur une terre chiche et ingrate, ne nourrissant que peu et mal. La raison de leur départ pour la France où ils sont enterrés depuis.
    J’aurais plaisir à échanger avec vous et je compte aller à Nomaglio bientôt à la recherche d’anciens qui ont peut-être encore en mémoire l’endroit ou il habitaient.

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  3. Bonsoir,
    merci pour votre description toute en poésie. Le père de ma grand-mère est parti de Nomaglio à la fin des années 1800; tailleur de pierres, il s’est installé dans le Champsaur après avoir participé à la construction de la cathédrale de Gap.
    Je n’ai jamais eu l’occasion encore de me rendre en vallée d’Aoste.
    belles fêtes de Pâques

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