Génocide arménien : faudra-t-il encore attendre cent ans ?

Komitas
Statue du poète arménien Komitas érigée à Paris © Bernard Giansetto 2012

TOKYO – Nous voici donc, aujourd’hui 24 avril 2015, un siècle après la rafle des intellectuels et notables arméniens d’Istamboul, date symbolique du déclenchement du génocide des Arméniens de Turquie. Combien de temps faudra-t-il encore attendre – un siècle peut-être – pour que la Turquie reconnaisse l’élimination sanglante des populations chrétiennes d’Anatolie, au premier rang desquelles les Arméniens ? Pourtant, et heureusement, le sujet n’est plus tabou en Turquie. En dépit de très fortes résistances, en dépit d’un négationnisme d’État, des historiens, des intellectuels abordent sans fard la question, y compris dans leurs écrits.

Dans son livre-témoignage « Parce qu’ils sont arméniens » (édition Liana Levi), la militante féministe turque Pinar Selek rapporte une expression terrible employée par sa voisine arménienne d’Istamboul, Mme Talin. « C’est de sa bouche, écrit-elle, que j’entendis pour la première fois l’expression ‘rebuts de l’épée‘. Ces mots m’effrayaient (…). Plus tard, j’entendis fréquemment cette expression. C’est ainsi qu’on appelait souvent les Arméniens. C’étaient des mots effroyables mais tout le monde s’en servait. ‘Je suis un rebut de l’épée, moi‘, avait dit Mme Talin. J’en avais été bouleversée. Je ne parvenais pas à me débarrasser des visions de têtes coupées, de gorges tranchées, de flots de sang« .

La Turquie moderne a édifié sa mythologie nationale sur un mensonge mais nombreux sont ceux qui, en Turquie même, ne sont pas dupes, même s’ils sont probablement encore minoritaires. Tout espoir n’est donc pas perdu de voir un jour la vérité triompher dans le pays où le crime fut commis.

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Education sexuelle à la mode du XVIIIe

enfer-de-la-bnf.1208177041.jpgPARIS – Grâce à l’exposition consacré à « l’enfer » de la Bibliothèque nationale de France (BNF), j’ai découvert un chef d’oeuvre de littérature érotique datant du 18e siècle, intitulé « Thérèse philosophe » et dont l’auteur est, bien entendu, anonyme – selon Sade, il a été écrit par un certain Boyer d’Argens. Ce texte est considéré par les spécialistes comme un classique, sinon le classique de la littérature clandestine qui circulait sous le manteau (au sens propre) avant la Révolution française.

Je ne vais pas vous faire languir plus longtemps et en voici un extrait. La scène se passe dans un confessional. Un prêtre fait la morale à Thérèse, la jeune héroïne du roman. Elle vient de confesser les attouchements qu’elle a pratiqués et goûtés avec ses compagnons et compagnes de jeu au fond d’un grenier. Son confesseur l’avertit des dangers qui la guettent.

Le jeûne, la prière, la méditation, le cilice, furent les armes dont il m’ordonna de combattre par la suite mes passions. « Ne portez jamais, me dit-il, la main, ni même les yeux sur cette partie infâme par laquelle vous pissez, qui n’est autre chose que la pomme qui a séduit Adam et qui a opéré la condamnation du genre humain par le péché originel ; elle est habitée par le Démon ; c’est son séjour, c’est son trône ; évitez de vous laisser surprendre par cet ennemi de Dieu et des hommes. La Nature couvrira bientôt cette partie d’un vilain poil, tel que celui qui sert de couverture aux bêtes féroces, pour marquer par cette punition que la honte, l’obscurité et l’oubli doivent être son partage. Gardez-vous encore avec plus de précaution de ce morceau de chair des jeunes garçons de votre âge, qui faisait votre amusement dans ce grenier ; c’est le serpent, ma fille, qui tenta Eve, notre mère commune. Que vos regards et vos attouchements ne soient jamais souillés par cette vilaine bête, elle vous piquerait et vous dévorerait infailliblement tôt ou tard.

– Quoi ! Serait-il bien possible, mon Père, repris-je tout émue, que ce soit là un serpent et qu’il soit aussi dangereux que vous le dites ? Hélas ! Il m’a paru si doux ! Il n’a mordu aucune de mes compagnes. Je vous assure qu’il n’avait qu’une très petite bouche et point de dents, je l’ai bien vu…

– Allons, mon enfant, dit mon Confesseur en m’interrompant ; croyez ce que je vous dis ; les serpents que vous avez eu la témérité de toucher étaient encore trop jeunes, trop petits, pour opérer les maux dont ils sont capables ; mais ils s’allongeront, ils grossiront, ils s’élanceront contre vous : c’est alors que vous devez redouter l’effet du venin qu’ils ont coutume de darder avec une sorte de fureur et qui empoisonnerait votre corps et votre âme. » Enfin, après quelque autre leçon de cette espèce, le bon Père me congédia en me laissant dans une étrange perplexité.

Roman publié chez GF Flammarion avec les gravures de l’édition de 1785.

Site de la BNF : www.bnf.fr/pages/cultpubl/exposition_731.htm

Marie-Claire Blais, écrivaine visionnaire

blais_marie-claire.1206202229.jpgTURIN – « Il y aura de grands changements (dans un avenir proche) aux Etats-Unis et au Canada« . C’est l’écrivaine Marie-Claire Blais qui parle. Lors d’un colloque (*) le mois dernier à Turin consacré à la littérature québécoise, elle rappelait les changements majeurs survenus dans les années soixante touchant aux droits civiques, à ceux des Noirs et des femmes ou des homosexuels, des mutations nées aux Etats-Unis et s’étant répandues dans le reste de l’Occident. Pour l’auteure d’Une saison dans la vie d’Emmanuel , « les écrivains ont des visions« . Ils voient non seulement « dans le présent » mais aussi « dans l’avenir« . Et « un poète comme Dante, ou un écrivain comme Kafka, nous disent que nous devons travailler à améliorer le monde« .

Elle estime que « nous sommes dans une ère de fascisme et de cruauté« , de destruction du paradis qui était celui de notre chère planète, mais aussi d’absence de respect d’autrui, particulièrement quand cet autre est un inconnu. Cette intervention, en français, dans le cadre imposant de l’Université de Turin, était animée par Anne de Vaucher, universitaire enseignant à l’université Ca’ Foscari de Venise. « L’écriture est une illumination dans le chaos« , a renchéri celle-ci.

J’ai interrogé Marie-Claire Blais sur cette lumière qu’elle entrevoyait au bout du tunnel de ce que l’on pourrait appeler « la noirceur bushienne » : « Vous ai-je bien compris lorsque vous évoquez de grands changements tout proches ? ; pensez-vous par exemple à l’espoir soulevé par quelqu’un comme Barack Obama ? » Sa réponse, sibylline : « Tout change et si on l’a fait une fois, on peut le refaire une autre fois« .

b.giansetto@orange.fr

(*) Colloque intitulé Lectures de Québec organisé les 27, 28 et 29 février 2008 par l’Université de Turin et le Centro Interuniversitario di Studi Quebecchesi (CISQ)