Que faire de son temps, du temps qui reste ?

SARRAGEOIS (Jura français) – « La majeure partie de l’existence se passe à mal faire, une grande part à ne rien faire et la totalité à faire tout autre chose que ce qu’il faudrait. Quel est l’homme qui connaît le prix du temps, qui sait estimer la valeur d’une journée et comprendre qu’il meurt un peu chaque jour ? En effet, notre erreur est de ne voir la mort que devant nous, alors qu’elle est grande partie derrière : son domaine est le passé. (…) A force de remettre à plus tard, la vie passe. Rien n’est à nous, Lucilius, seul le temps nous appartient : c’est l’unique bien dont la Nature nous ait doté, bien fugitif et incertain dont le caprice du premier venu peut nous déposséder. »

Sénèque (Lettres à Lucilius)

Au seuil de l’au-delà

PARIS, HOPITAL SAINT-LOUIS – Nous sommes cinq ou six, allongés sur des brancards, à attendre notre tour pour le bloc opératoire en ce petit matin d’automne hivernal. On ne parle pas, on regarde le plafond et échangeons parfois un sourire. A quoi peut-on penser dans un tel moment ? On va m’endormir pour une opération bénigne. Pas de quoi en faire une histoire, ni même une chronique sur Internet, me direz-vous. Mais, bon, ça reste une opération chirurgicale : on vous endort et même si les accidents anesthésiques sont rares, il arrive qu’ils surviennent…

Alors, voilà, je me dis qu’il est possible que je ne me réveille pas. Faut-il en faire un drame ? Finalement, non, du moins en ce qui me concerne. Car de deux choses l’une : ou bien il y a « quelque chose » de l’autre côté du miroir et là, ça devient très intéressant, sauf évidemment si on m’expédie brûler éternellement en enfer. Mais en dépit de quelques faux pas et d’une ou deux « petites trahisons« , je devrais être absous. L’autre hypothèse, évidemment, c’est qu’il n’y ait rien et que ma petite vie s’arrête là, avec l’évaporation de ma conscience dans l’éther et le néant. Dans ce cas, ce n’est pas si dramatique que cela vu que je n’en saurai rien. A part que j’aurais dû mettre un peu d’ordre dans mes affaires pour épargner ça à ceux que je laisse.

Car c’est pour eux que ce serait dramatique ! Si je ne me réveille pas, quelques personnes seront tristes, sans doute ; peut-être même tristes à en avoir du chagrin. La mort, finalement, c’est surtout dur pour ceux qui restent. Voilà ce que je me disais l’autre matin, allongé tout nu sous un tablier de papier de couleur bleue à attendre que l’on vienne me conduire au bloc.

On m’a ramené à la vie environ deux heures plus tard. Avant de perdre conscience, le dernier visage que j’ai vu a été celui tout à fait agréable de Daniela, anesthésiste au charmant accent roumain qui m’a expliqué en détails comment on procédait pour m’endormir. Je l’ai remerciée de se montrer aussi pédagogue. Selon elle, certains patients préfèrent plutôt qu’on ne leur explique rien du tout. Mais tant qu’à mourir, autant le faire en apprenant un dernier petit quelque chose sur la vie.

« Le premier jour du reste de ta vie… »

PARIS – « Hoje é o primeiro dia do resto da tua vida… », aujourd’hui est le premier jour du reste de ta vie. C’est une chanson de Sérgio Godinho, chanteur portugais. C’est vrai pour nous tous, on l’oublie trop souvent. Si on y pense le matin, la vie est plus belle, non ?

Aninhas

 

J’ai relevé ce commentaire d’une lectrice du site de feu MDA. Reste maintenant à découvrir cette chanson de Sérgio Godinho.

 

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« Que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! »

PARIS – « Qu’est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu ? J’entre dans la vie pour en sortir bientôt ; je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort : la nature, presque envieuse du bien qu’elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu’elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d’autres formes, elle la redemande pour d’autres ouvrages.

« Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu’ils croissent et qu’ils s’avancent, semblent nous pousser de l’épaule, et nous dire : retirez-vous, c’est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons passer d’autres devant nous, d’autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle.

« O Dieu ! Encore une fois, qu’est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! Et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien: un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant; on ne m’a envoyé que pour faire nombre; encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.« 

Bossuet