Uh, ah, Chávez no se va

NEW YORK – Hugo Chávez, ce mardi à Paris, est-il un démocrate, un populiste, ou bien un apprenti dictateur tissant patiemment sa toile pour étouffer toute opposition ? Le non-renouvellement de l’autorisation d’émettre d’une chaîne de télévision avait relancé le débat il y a quelques mois, mes amis de gauche ne voyant rien de mal à cette interdiction. Aujourd’hui, le référendum constitutionnel prévu le 2 décembre prochain pourrait théoriquement lui permettre de s’incruster au sommet de l’Etat.

Ces initiatives pas très hugoliennes de l’héritier autoproclamé de Simon Bolivar me remettent en mémoire un épisode vécu lors d’une conférence de presse du chef de l’Etat vénézuélien à Paris il y a quelques années, l’un des grands moments de ma modeste carrière de journaliste. Le service de presse du président m’avait en effet sélectionné à l’avance parmi cinq ou six journalistes pour poser une question, pratique pas très orthodoxe au demeurant. Je m’étais retrouvé au premier rang et avais donc eu l’honneur de l’interroger au nom de l’agence de presse nord-américaine pour laquelle je travaillais à l’époque et c’est sans doute pour cela d’ailleurs que j’avais été sélectionné.

Hugo Chávez prenant le temps de développer sa pensée (chacune de ses réponses durait une bonne vingtaine de minutes), la conférence de presse, qui avait lieu dans le grand auditorium de Radio France, s’était étirée en longueur. Au début et à la fin, dans les gradins supérieurs, des inconditionnels avaient scandé des slogans tels que le fameux « Uh, ah, Chávez no se va » (Ou, ah, Chávez reste là) imaginé par ses partisans lors du coup d’Etat avorté contre lui en 2002. A mes côtés, une journaliste d’une chaîne de télévision vénézuélienne, peut-être bien celle qu’il devait supprimer cinq ans plus tard et qui, précisons-le, avait soutenu les putschistes (la vengeance est un plat qui se mange froid), avait posé une question que le président n’avait pas du tout appréciée. Avant de finir par répondre, il avait carrément pris à partie la journaliste en déplorant que même à l’étranger ses compatriotes n’aient rien de mieux à faire que lui savonner la planche. La journaliste, une grande et belle femme, était restée totalement impassible, ce qui m’avait impressionné. Le président vénézuélien est plutôt sympathique, haut en couleur mais on ne pouvait que se sentir très mal à l’aise face à cette attaque verbale contre quelqu’un qui ne pouvait pas répondre et qui, surtout, ne faisait que son métier. Mais peut-être Hugo Chávez aime-t-il les questions dérangeantes uniquement lorsque c’est lui qui les pose.

bgiansetto@orange.fr

Fable médiatique

img_0124.1206188145.JPGNEW YORK – Il était une fois une Française, jeune et jolie, travaillant temporairement à l’Onu où elle croisait tous les jours des hommes et des femmes d’Etat, des ministres, des ambassadeurs et peut-être parfois même des princes charmants. Imaginons qu’elle est corse et qu’elle s’appelle Gwennaëlle. Encore plus improbable, un Corse de coeur passe dans les parages – accessoirement, il est président de la République française – et leurs chemins vont se croiser brièvement. Face à la presse, il remarque la jeune femme, lui fait un petit signe amical, du genre « venez donc me dire bonjour », mais la sécurité est infranchissable, et lorsque le prince disparaît Gwen tourne les talons en compagnie de son fiancé qui travaille lui aussi à New York et, désolé de vous décevoir, le conte de fées s’arrête là.

Pas pour France 2 qui a tout filmé, le petit signe de la main de Nicolas Sarkozy, le sourire de Gwennaëlle, puis elle s’éloignant avec son compagnon une fois que les journalistes se sont égaillés.  La séquence a été diffusée le 25 octobre dans l’émission débat A vous de juger dont le sujet était : « La Révolution promise par Nicolas Sarkozy est-elle en marche ? » Elle figure dans un reportage au cours duquel le commentateur suggère que le président peut tout se permettre, même en conférence de presse. Il précise que le chef de l’Etat a remarqué une jeune Française qui voudrait le rencontrer ; la séquence s’achève sur le commentaire suivant alors que l’image montre Gwen quittant les lieux, donnant l’impression que l’homme qui l’accompagne est un membre de l’entourage présidentiel : « Nicolas Sarkozy bouscule son programme, et la rencontre a lieu juste avant de prendre l’avion ».  Auparavant, l’animatrice de l’émission, la journaliste politique Arlette Chabot avait mis l’eau à la bouche du téléspectateur en disant que l’on « ne voit pas toutes les images » dans les journaux télévisés.

Il se trouve que, contrairement au président, j’ai la chance de côtoyer Gwennaëlle tous les jours dans le Palais de verre. Et contrairement aux téléspectacteurs qui auront vu cette séquence, je sais qu’il n’y a jamais eu de rencontre « avant de prendre l’avion« . Si les images sont authentiques, le commentaire est en grande partie imaginaire. Aucun journaliste de France 2 n’est venu vérifier quoi que ce soit auprès de ma collègue qui trouve que l’on a donné une image d’elle pas très flatteuse. Elle n’en aurait rien su si, à la suite de la diffusion de l’émission, elle n’avait reçu une pluie de courriels de ses amis, voire de connaissances perdues de vue et même d’une relation professionnelle importante, tous s’enquérant de cette rencontre au sommet.

Le fait qu’il y ait une place à prendre à l’Elysée aux côtés de Nicolas Sarkozy semble décupler l’imagination de certains journalistes.

bgiansetto@orange.fr

La photo ci-dessus montre le cadre de cette brève rencontre… après le départ de tous les protagonistes. On peut voir la séquence en question sur le site de France 2. Pour accéder à la séquence, il faut glisser le curseur et le placer 1h35’25 » après le début de l’émission :

http://programmes.france2.fr/a-vous-de-juger/35302096-fr.php

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

united-nations-11.1206195810.JPG NATIONS UNIES – Le débat général de l’Assemblée générale des Nations unies s’est achevé cette semaine à New York. C’est un marathon annuel d’une huitaine de jours au cours desquels les grands et les plus petits de la planète viennent disserter sur l’état du monde. Sur les 192 pays qui font du planisphère une marqueterie bigarée, 130 chefs d’Etat, de gouvernement ou ministres des affaires étrangères ont fait le voyage de New York cet automne.

Il est intéressant de les voir se succéder à la tribune. Le spectacle est un peu pour les yeux, puisque certains, une minorité, viennent en costume traditionnel, et beaucoup pour les oreilles. On est surpris des discours contestant le désordre international établi prononcés par certains chefs d’Etat. Ainsi, José Manuel Zelaya Rosales, président du Honduras, dont le pays était l’image même de la république bananière inféodée aux Etats-Unis, a prononcé un discours dénonciateur de l’échange inégal, des règles flouées d’une économie de marché de façade. « Le drame des émigrants est immense« , a-t-il dit aussi en estimant que la migration n’était pas un délit mais « un droit de l’homme élémentaire« . Il a appelé au respect des migrants et à donner un cadre légal aux mouvements migratoires.

J’ai été surpris aussi par la réapparition du Nicaraguayen Daniel Ortega dont j’avais en mémoire les discours enflammés du temps du sandinisme triomphant à Managua dans les années 80. J’avais cru comprendre qu’il avait mis beaucoup d’eau dans son marxisme en revenant au pouvoir. Il a pris du ventre mais son discours n’a guère changé en dehors d’un « Dieu vous bénisse« , un peu incongru dans sa bouche – ils ne sont pas rares les chefs d’Etat qui invoquent Dieu à l’Onu. Tenant meeting, improvisant sa harangue, Daniel, comme on l’appelait familièrement à l’époque, était manifestement heureux de retrouver cette tribune 18 ans plus tard, comme il l’a mentionné lui-même. « L’ennemi reste le même !« , a-t-il lancé, clouant au pilori « le capitalisme avaricieux semant la mort« , mettant aussi en cause sa « tyrannie universelle« . Et il a mis en garde « le deuxième orateur » (George Bush) qui semble oublier, comme ses prédécesseurs à la Maison blanche, que « les empires sont éphémères face à l’éternité« .

En comparaison, le discours d’un autre révolutionnaire, l’Iranien Mahmoud Ahmadinejad était un robinet d’eau tiède, ou plutôt d’eau bénite. Il a infligé à ses collègues un prêchi-prêcha moralisateur sur la destruction de la famille et la marchandisation du corps de la femme que n’aurait pas pu renier « le croisé Bush« , comme dirait Oussama, si seulement il était resté pour l’écouter. « L’ère de l’obscurité va prendre fin (…) les peuples vivront dans la fraternité et dans l’amour« . Gardant le meilleur pour la fin, il a annoncé la venue du sauveur suprême, l’imam caché des chiites je suppose. Et il ne viendra pas seul, Jésus et d’autres prophètes des temps anciens l’accompagneront. Ils feront régner l’ordre et la beauté sur Terre. « C’est la volonté divine, je vois cet avenir proche« . On se prendrait presque à rêver…

Moins exalté mais tout aussi visionnaire, le Français Nicolas Sarkozy a prononcé, comme souvent, un discours « de gauche » en appelant à « la moralisation du capitalisme financier« . « Il faut que les choses changent ! (…) Peuples du monde, nous pouvons construire un avenir meilleur !« . Bref, c’est tout juste s’il n’a pas appelé les prolétaires de tous les pays à s’unir.

La tâche est considérable, comme chacun sait, et les lendemains qui chantent toujours remis au surlendemain, pour ne pas dire aux calendes grecques. C’est d’ailleurs à un auteur latin que le chef du gouvernement luxembourgeois a laissé le mot de la fin en concluant son intervention par une citation de Sénèque : « Ce n’est pas parce que c’est difficile que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas que c’est difficile« .

bgiansetto@orange.fr

(statue offerte par l’Union soviétique ; photo Jacques Baudrier)

Camp retranché

 img_0150.1206186235.JPGNEW YORK – De retour sur les bords de l’East River, la Rivière de l’Est, pour l’Assemblée générale des Nations unies. Le « palais de verre » est bouclé par la police et les services de sécurité états-uniens. L’assemblée générale battra son plein jusqu’à Noël mais seuls les trois premiers jours donnent lieu au déploiement d’une telle force de dissuasion car c’est la semaine où les chefs d’Etat du monde entier sont présents. La 1ère avenue qui passe devant l’Onu est barrée par des blocs de béton et des barrières métalliques, des hélicoptères quadrillent le ciel, et les gardes-côtes croisent sur l’East River. Certains carrefours sont même barrés par des poids-lourds chargés de sable ; je suppose que leur rôle est d’absorber le souffle d’éventuelles voitures suicide. La voie sur berges qui passe sous l’ONU est fermée.

Un tel déploiement provoque des embouteillages considérables le matin et, tous les ans, les télés locales ne manquent pas de sonder les gens dans la rue. Qu’est-ce que vous pensez de tous ces embarras, ça ne vous fait pas enrager ? L’an dernier, une femme avait répondu en se demandant pourquoi l’ONU ne siégeait pas plutôt à Genève où elle serait bien plus à sa place. Bonne idée, je pourrais rentrer tous les week-end à la maison ! Et cette année, une autre disait que les gens importants devraient être traités comme tout un chacun : vous vous faites escorter par des gorilles, vous ? Cette dame n’avait pas tout à fait tort et, d’ailleurs, certains chefs d’Etat ne prennent pas autant de précautions : l’an dernier, j’ai vu le président bolivien, Evo Morales, sortir à pied de l’Onu en tenue décontractée, et remonter la 42e rue avec quelques personnes comme s’il allait prendre le métro. Hier, j’ai croisé le Croate Stipe Mesic qui ne semblait pas avoir d’escorte particulière pour traverser la 1ère avenue et se rendre au dîner officiel. Heureux présidents de petits pays… Small is beautiful.

And big is… really big. Hier soir, je suis resté bloqué un quart d’heure à un quart four (carrefour à quatre rues) de la 2e avenue : interdiction de traverser, un cortège officiel étant annoncé. Je ne sais pas si c’était Bush mais c’était impressionnant : rompant la quiétude ambiante (plus rien ne circulait), sont soudain apparus une quinzaine de véhicules, aux gyrophares aveuglants, escortés de motards, fonçant en direction de l’ONU : berlines aux vitres fumées, 4×4 blindés, une ambulance même… A croire que certains ne se déplacent pas sans leur bloc opératoire. Face à nous, piétaille sans importance, Les policiers étaient fermes mais aimables, à moins que ce ne soit l’inverse. Les gens étaient patients et ils ne rouspétaient pas comme n’auraient pas manqué de le faire des Parisiens.

Guerre de tranchées

Je lis avec un certain effarement un article dans Le Monde consacré au quartier où j’ai passé mon enfance et mon adolescence, celui des Marronniers à Gonesse dans le Val d’Oise, à une vingtaine de kilomètres au nord de Paris. Ainsi, on se bat désormais entre jeunes des Marronniers et ceux du quartier voisin de la Fauconnière, séparés par la « tranchée » de la voie ferrée où passent à grande vitesse Thalys et autres Eurostar. On se bat apparemment sans savoir pourquoi. Un jeune s’est pris une balle dans le dos et restera sans doute paralysé. Des deux côtés, les enfants répètent que « ça a toujours été comme ça ». Je démens. La Fauconnière est sortie de terre à la fin des années soixante, le secteur des Marronniers concerné par l’article quelques années auparavant. A l’époque, il n’y avait ni Turcs, ni Assyro-Chaldéens, ni Africains, tous d’immigration récente, et on ne voyait pas ceux d’en face comme des ennemis, même si nous-mêmes avions des origines variées (Français d’origines diverses dont pas mal de pieds-noirs, petits-enfants d’Italiens, d’Arméniens, etc.). L’article ne fait qu’évoquer cet aspect des choses au passage, les autorités, en quête d’une explication rationnelle, ne semblant pas penser que le chauvinisme des origines joue un rôle. Ou alors elles ne le disent pas, à moins que l’auteur de l’article ait préféré ne pas insister là-dessus. En attendant, une étude a été commandée à un sociologue pour essayer de mettre au jour les fondements du conflit. Je me demande simplement si l’homme (jeune), le mâle en particulier, vivant dans un pays en paix, n’aurait pas une sorte de besoin primitif de s’inventer des conflits, de s’identifier à un clan, à une tribu pour se sentir exister.

bernard.giansetto@wanadoo.fr

Post scriptum : deux mois et demi plus tard, le 6 septembre 2007, Le Monde consacre une page aux affrontements entre bandes, phénomène qui fait alors la une de la presse. Et je lis la phrase suivante, où les choses sont dites beaucoup plus clairement que dans l’article de juin : « A Gonesse (Val d’Oise), ce sont des chrétiens originaires d’Irak, installés dans le quartier des Marronniers, qui se heurtent à des Maghrébins de la cité de la Fauconnière« .

Plombier malien

PARIS – Ainsi, deux Maliens sans permis de travail valide travaillaient sur le chantier de rénovation d’une résidence officielle du premier ministre, deux délinquants qui volaient le travail que les Français ne veulent pas faire. Mon ami Dolo, malien lui aussi, qui conduit une grosse bétonnière attend dans l’angoisse la réponse à son recours pour obtenir un titre de séjour. Il a un travail stable, un logement, vient comme tout le monde de remplir sa déclaration d’impôts. Il donne même des cours de langue dogon à des anthropologues se rendant dans sa région d’origine. Il me raconte que les descentes de police sur les chantiers se multiplient et je me demande à quoi sert la Fédération patronale du BTP (Bâtiment-Travaux publics). Elle est pourtant bien placée pour faire valoir que « l’immigration choisie« , chère à notre nouveau président, c’est aussi de pouvoir combler des postes là où il y a pénurie, à commencer par le bâtiment. Je ne doute pas que dans l’esprit de nos dirigeants, dans l’esprit de ceux qui fixent des objectifs chiffrés en matière d’expulsions (pourquoi ne pas fixer non plus à l’avance le nombre d’interpellations de cambrioleurs ?), choisir nos immigrants c’est choisir des informaticiens indiens, des chercheurs russes ou des investisseurs coréens, pas des manoeuvres africains pour nos chantiers, ni des éboueurs maghrébins. Et pourtant !

L’autre jour, j’assistais à une rencontre du Mouvement européen au Sénat dont l’invité était l’ambassadeur tchèque Pavel Fischer. A un moment de la discussion, il a évoqué ses fréquents déplacements en province qui l’amènent à rencontrer des responsables des collectivités locales qui lui font part des besoins de main d’oeuvre dans le BTP, dans les hôpitaux, dans les transports. Et on lui demande invariablement si ses compatriotes seraient intéressés à venir travailler en France. Il répond par l’affirmative, dit-il, tout en sachant que la France a reporté aux calendes grecques l’ouverture de ses frontières aux travailleurs de l’Est, malgré l’adhésion de ces pays à l’Union européenne. Il nous explique que les Tchèques optent donc pour la Suède, la Grande-Bretagne ou l’Irlande, pays dont les frontières sont ouvertes aux travailleurs des nouveaux Etats membres. J’étais en Ecosse il y a quelques semaines et on croise des Polonais partout. Il y a même une liaison aérienne directe entre Edimbourg et Varsovie.

Le plombier polonais, si redouté, ni son cousin tchèque, ne sont donc prêts de venir ici. C’est dommage, on a tellement de mal à trouver un bon plombier de nos jours ! Et puis, ce serait amusant que l’on réussisse vraiment à expulser tous les illégaux qui travaillent sur nos chantiers à construire nos immeubles et nos maisons. Ca nous rappellerait cette histoire de Fernand Raynaud dans laquelle des villageois pourrissent tellement la vie de l’étranger qui s’est installé parmi eux qu’ils arrivent à le faire partir. L’inconvénient, c’est que c’était le boulanger…

bernard.giansetto@wanadoo.fr 

Royal déni

Ce vendredi matin, sur France-Inter, on demande à Ségolène Royal pourquoi elle ne veut pas prononcer le mot « défaite ». Sa réponse :

« Parce que je sais à quel point les 17 millions d’électeurs qui ont voté pour moi, et que je rencontre encore actuellement dans les réunions, sont portés par quelque chose de fort. Ils ont été fiers de cette campagne et ils ont été profondément tristes, bien évidemment, du résultat et, en même temps, ils ont envie de continuer. Et je crois qu’il y a là un socle très important – 47% des Français ont dit non à Nicolas Sarkozy…

–         Mais ça a bien été une défaite ?, insiste le journaliste.

–         Ah, je n’ai pas gagné, ça c’est sûr ! Bien évidemment !

–         Mais pourquoi vous ne voulez pas dire le mot ?

–         Parce que je ne veux pas accabler et assommer un peu plus ce mouvement qui m’a portée. Et parce que je veux rester debout, le regarder la tête haute aussi, et préparer les échéances futures par rapport aux idées que j’ai défendues, par rapport au mouvement qui s’est mis en marche, par rapport à la démarche que j’ai, c’est une étape…

–         Sans vouloir faire de psychanalyse, Ségolène Royal, on sait bien quand même dans cette discipline-là qu’il faut savoir mettre des mots sur les choses.

–         Eh bien, je n’ai pas gagné ! Voilà, je n’ai pas gagné mais ce n’est pas…

–         C’est de l’antiphrase !

–         Non, ce n’est pas une défaite au sens ou ça prépare les victoires futures. »

Je ne sais pas si cette chute restera une citation (une perle ?) historique mais je trouve ça inquiétant quant à ce que ça semble révéler du personnage. Faisant partie des 47%, j’ai été heureux d’apprendre de sa (jolie) bouche que sa non-victoire n’avait pas été une défaite. Ca remonte le moral.

bernard.giansetto@wanadoo.fr 

Voir aussi :

http://lecomte-est-bon.blogspirit.com/archive/2007/06/08/la-mère-la-victoire.html

Volem cantar al païs *

VENASQUE (Provence) – « Pénurie de cerises dans le Vaucluse », titrait en première page le journal La Provence de lundi dernier. « Hiver doux, gel de printemps et loi de l’alternance, la production de cerises est en baisse de 80%. Conséquence : les prix ont doublé ». L’article est illustré d’une photo outrageusement mise en scène de trois personnages au milieu d’un feuillage de cerisier dont l’un nous tend une poignée de cerises, l’autre tient un cageot plein avec au premier plan l’affiche de la « fête de la cerise et du terroir » la veille à Venasque dans le nord du Vaucluse face au Mont Ventoux, le Fuji Yama local. Ah le terroir ! Sur la scène, ont été remis aux enfants les prix du concours de dessin et la femme au micro a évoqué « les choses du terroir qui sont finalement nos vraies valeurs« .

Lui succède un groupe folklorique, en costumes traditionnels, « L’Escolo dou Trelus » de la ville voisine de Pernes-les-Fontaines dont presque tous les membres dépassent largement la soixantaine. A l’heure du rap, pas étonnant que « L’Escolo » ne fasse par recette chez les jeunes Provençaux tant leur musique et leur interprétation manquent de pêche. C’est tout juste si en ouvrant le récital, leur chef ne s’excuse pas de chanter en « patois ». D’ailleurs, « pour plaire à tout le monde », ils vont chanter « L’eau vive » de Guy Béart mais termineront tout de même sur « l’hymne provençal », la Coupo Santo de Frédéric Mistral, dont peu connaissent les paroles dans le public (www.lexilogos.com/provencal_mistral.htm).

La Provence n’est décidément pas la Bretagne où la musique celtique reste vivante, populaire et rallie toutes les classes d’âge. Les danseurs miment les gestes d’antan : ceux des lavandières par exemple en suivant le rythme des tambours et des pipeaux. On a l’illusion d’une Provence éternelle, celle d’avant l’irruption du monde moderne industriel. C’était le bon temps, bien sûr, celui d’avant l’invention de la machine à laver qui use le linge.

Dans le bulletin municipal de Pernes daté de juin prochain, l’opposition locale dénonce dans l’espace qui lui est réservé « la culture pernoise ‘officielle’, celle qui a les faveurs de Monsieur le Maire, (qui) a trop souvent pour thème le patrimoine au sens restrictif du mot, c’est-à-dire les costumes, les outils, les traditions« . L’auteur évoque ensuite deux spectacles récents, « deux rencontres autour de la culture vivante« . Et il conclut : « Il n’était pas question d’un retour au 19e siècle dans un monde rêvé, idyllique, mais bien de se coltiner avec le réel et les problèmes du début du 21e. »

Et ce 21e ne parlera manifestement pas provençal, pas plus que breton ou piémontais. Faut-il le regretter ?

bernard.giansetto@wanadoo.fr

o-o-o

* Nous voulons chanter au pays

Will Sarkozy destroy the French Way of life ? *

 img_0290.1206185635.JPG« Du pain, du vin, coincer la bulle, Sarkozy va-t-il détruire tout ce qui fait que la France est un pays génial ? » C’est la question que posait mon journal britannique préféré, le Guardian, une semaine avant que n’entre au palais de l’Elysée le nouveau président français en ce mercredi 16 mai, veille de l’Ascension, et du « pont » qui va avec, mais qui pourrait bientôt appartenir au passé, craint l’auteur de l’article, Stuart Jeffries. Celui-ci, ancien correspondant à Paris, raconte sa belle vie d’alors, sur les rives de la Seine, dans un article intitulé « Goodbye to la belle France? » – avec un point d’interrogation tout de même. Il la met en parallèle avec celle peu enviable d’aujourd’hui sur les bords de la Tamise, à avaler des mets infâmes au-dessus de son clavier sans avoir le temps de bavarder avec ses collègues… N’idéalise-t-il pas un peu « la douce France » et l’amour ne le rend-il pas aveugle ?

The French seem to have the perfect lifestyle: long lunches, short hours, great food and plenty of ooh-la-la. But their new president is determined to make them work harder, faster, more efficiently – just like the British and Americans. Merde alors ! » (en français dans le texte) (**).

Il raconte qu’après quelques années en France, il ne vivait plus pour travailler mais travaillait pour vivre, « et vivre bien ». Il évoque nos « services publics extraordinaires », le réseau de crèches publiques notamment, qui permet à la France d’avoir l’un des taux les plus élevés à la fois de natalité mais aussi de femmes au travail. Pour lui, les Français appliquent concrètement leur devise « liberté, égalité, fraternité ». A condition du moins, reconnaît-il, de ne pas être pauvre, étranger, jeune chômeur, quand ce n’est pas deux de ces catégories à la fois, voire les trois.

Contrairement aux Anglo-Saxons, les Français profitent donc de la vie grâce à leurs longues vacances, leurs RTT (Récupérations du temps de travail pour ceux qui font plus de 35 heures hebdomadaires), leur gastronomie, bref leur raffinement y compris dans les choses de l’amour (si c’est un Anglais qui le dit, on ne va pas pinailler, si j’ose dire…). Et c’est pour cela, selon lui, que les étrangers aiment tant la France et qu’ils ne veulent surtout pas que Sarko tienne ses promesses ! Autrement, si c’est comme chez eux, ils ne viendront plus et, ajoute-t-il, les Anglais n’auront plus qu’à reboucher le tunnel sous la Manche.

L’auteur supplie notre nouveau président de manière pathétique : « Nicolas, chéri, n’en faites rien. S’il vous plaît, ne gommez pas l’adjectif belle de la belle France. S’il vous plaît, ne devenez pas comme nous. Vous n’aimerez pas ça ». L’auteur se rassure en appelant divers auteurs anglophones à la rescousse dont un est carrément convaincu que « la France ne change jamais ». Et si vraiment, le président Sarkozy était assez fou pour appliquer son programme, il aurait très vite des millions de Français dans la rue, selon celui-ci.

Surtout, les anglo-saxons ont besoin de la France comme source d’inspiration pour vivre mieux et pas l’inverse : « Si la France n’existait pas, les Britanniques et les Américains devraient l’inventer (of course, ce que nous serions incapables de faire par nature) », reconnaît Jeffries.

Ca fait du bien de lire ça, hein ? On en oublierait presque que la France est un pays englué dans une crise profonde, qu’il est peut-être même « l’homme malade de l’Europe », comme l’a qualifié une autre journaliste, étrangère elle aussi, pendant la campagne électorale. Comme j’ai horreur de trancher et que j’aime les jugements nuancés, je n’exclus pas qu’il faisait vraiment bon vivre dans l’empire romain finissant.

bernard.giansetto@wanadoo.fr

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(*) Sarkozy va-t-il détruire le style de vie français ?

(**) Les Français semblent avoir un style de vie parfait : longs déjeuners, heures courtes, bonne bouffe et tout plein de ouh-la-la. Mais leur nouveau président est déterminé à les faire travailler plus dur, plus vite et plus efficacement – simplement comme les Britanniques et les Américains. Merde alors ! »  

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L’article de Stuart Jeffries peut être lu en version originale à l’adresse suivante :

http://www.guardian.co.uk/france/story/0,,2075293,00.html

Epilogues électoraux

Rappel des épisodes précédents : les nationalistes écossais ont gagné les élections d’une courte tête et Nicolas Sarkozy d’une… grosse tête            PARIS – Place de la Concorde dimanche 6 mai 2007 vers minuit, on fête l’heureux élu. J’arrive à vélo et croise un jeune couple qui quitte la place en courant à grandes enjambées et en chantonnant gaiement « Sarkozy, Sarkozy, Sarkozy… », comme on chante « bonne année ». 

Une jeune femme hurle à l’adresse de la foule : « Vous êtes des manipulateurs, vous avez tous les médias avec vous, vous êtes des collabos, vous manipulez l’opinion, vous êtes des vendus, des prostitués ! La France, pays des droits de l’homme et de l’humanisme… » Un homme lui montre la direction de l’église de la Madeleine et, pince-sans-rire, lui lance : « La rue Royale est par là… ». Un peu plus tard, débarqueront  deux filles surexcitées, bondissant comme des cabris et lançant des « Sarko, facho, le peuple aura ta peau » vengeurs. On regarde ces deux illuminées d’un air goguenard. Il n’y a aucune agressivité dans la force tranquille de cette foule joyeuse. Un homme d’âge mûr, une crête punk au sommet du crâne, se balade avec à la main une petite banderole taillée dans un drap sur laquelle il a écrit « anti-Sarko ». Il la déploie en ouvrant les bras et les gens rigolent. 

On danse devant la scène encadrée de deux écrans géants. La musique, mélange de soul et de techno, est rythmée à souhait et on danse aussi dans les fontaines dont l’eau a été coupée. On agite quelques rares drapeaux dont un grand tricolore noir-jaune-rouge sur lequel est écrit « Les Belges avec Sarkozy ».  

La foule n’est pas très représentative de la France bigarrée de nos grandes villes : une majorité de Blancs, jeunes en majorité, bien propres sur eux. On dirait que le 16e arrondissement a annexé la Concorde sur laquelle flotte l’odeur des saucisses-merguez que s’approprie sans vergogne le peuple de droite. Entre La Madeleine et l’Assemblée nationale, séparées par la Seine et dont les colonnades grecques se font face, on est à mi-chemin des valeurs chrétiennes et démocratiques chères à notre nouveau président. Un portrait d’un « petit Nicolas » intimidé est déjà à la une de L’Express et vendu à la criée, ainsi qu’une édition spéciale du Journal du Dimanche. Plus tard, ce sera Le Figaro du jour d’après. 

« C’est triste », me lance un Français d’origine béninoise. « La France avec lui, un conservateur, un néo-conservateur réactionnaire même, elle va pas avancer, à mon avis elle va reculer. Enfin, on verra ce que ça va donner », conclut-il avec fatalisme en estimant qu’un homme d’Etat se doit de respecter l’héritage de l’histoire, celui de mai 1968 en particulier.

Je retraverse la capitale pour regagner le bastion « royaliste » de l’Est parisien et tombe sur un étrange cortège qui descend le boulevard Magenta où la circulation commence à se faire rare. Un petit groupe de jeunes promène en direction de la place de la République une sorte de grosse cloche montée sur roulettes, patchwork bigarré de sacs de plastique gonflé par des petits ventilateurs qui soufflent de l’air par en dessous – comme sous la robe de Marilyn. Vu de près, il s’avère que cette cloche géante pourvue d’un boudin comme un long nez est un char d’assaut censé « karchériser Sarkozy », me dit-on. Un slogan fuse de temps à autre : « Paris, debout, réveille-toi !».  Je laisse là cette occupation pacifique pour rentrer me coucher. Je sais que le nouveau président aime les Français qui se lèvent tôt.                                                                                                                           

                                                                                                               bernard.giansetto@wanadoo.fr