Monolinguisme alsacien

STRASBOURG – Quarante ans après mon tout premier voyage en autostop, je suis retourné à Strasbourg. En train à grande vitesse cette fois. Bien sûr, en 1971, il n’y avait pas de TGV, ni même d’autoroute, et j’avais fait du stop, du pouce comme on dit au Québec, sur la nationale. J’avais eu de la chance : une fois sorti de Paris, j’avais été pris en rase campagne par un couple d’enseignants tractant une caravane. Ils allaient à… Strasbourg. Il faisait beau, le temps était doux, les arbres en fleurs célébraient le printemps.

Ce week-end aussi, il faisait chaud, presque trop, comme en été. Samedi, nous avons franchi le Rhin à pied, sur la passerelle pour piétons et cyclistes, nouveau trait d’union qui relie Strasbourg à Kehl en Allemagne. Plus de douane, pas de contrôle, les berges du fleuve sont devenues un paisible lieu de promenade avec le Jardin des deux rives. J’ai pensé à la guerre, et à la période qui l’avait précédée lorsque nos deux pays se regardaient en chiens de faïence. Dimanche, nous sommes allés à Obernai dont le centre aux maisons à colombages était envahi par les promeneurs et les touristes.

Il y a 40 ans, j’avais été surpris d’entendre parler alsacien un peu partout, dans les commerces en particulier. Cette fois, en deux jours, si j’ai entendu de temps en temps parler français avec l’accent alsacien, je n’ai pas entendu une seule fois ce dialecte si proche de l’allemand. La francisation d’une des rares régions de France où la langue locale était encore parlée massivement il n’y a pas si longtemps est spectaculaire. Seuls les noms de lieu et les noms de famille – presque tous à consonance allemande dans le cimetière d’Obernai par exemple – attestent du caractère germanique de l’Alsace; heureusement, l’architecture, la gastronomie, les vins blancs et la bière aussi.

Il est clair que cette francisation, qui a été ardemment souhaitée par les autorités après 1945, s’est faite progressivement avec l’assentiment d’une population qui a fini par cesser de parler le dialecte à ses enfants et petits-enfants. Un collègue alsacien à l’Onu m’expliquait un jour que cette politique était stupide. La preuve en est que désormais, selon lui, les jeunes Alsaciens ont les plus grandes difficultés à trouver du travail outre-Rhin, alors que pendant longtemps l’Allemagne et la Suisse alémanique voisines étaient des débouchés naturels pour des frontaliers naturellement bilingues. Vivement que tout le monde parle anglais, le problème sera résolu !

Discrimination positive à la mode onusienne

PARIS – « Discrimination positive« , voici une expression contradictoire dont on retient avant tout le second terme. Et franchement, face aux discriminations négatives de toutes sortes, on se dit que s’il s’agit là d’un moyen de remédier à des injustices, on ne peut qu’en être partisan. Il s’avère malheureusement que les choses ne sont pas aussi simples, pas aussi roses, lorsque l’on y est confronté à ses dépens.

C’est arrivé à un ami qui travaille pour l’Onu, ayant régulièrement des contrats à New York, à Genève et dernièrement à Paris. Il vient en effet de passer huit mois au service de presse de l’Unesco, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture qui a son siège dans la capitale française. Tout s’est bien passé et les évaluations de sa hiérarchie ont été à 100% positives – il me les a montrées. On l’a recontacté récemment pour lui demander s’il serait à nouveau disponible pour un remplacement d’au moins un mois. Il a répondu par l’affirmative mais a appris quelques jours plus tard qu’il n’était finalement plus question de le reprendre, en raison de… sa nationalité ! Il est français et les Français sont surreprésentés à l’Onu, comme la plupart des ressortissants des grands pays développés. Il existe même une liste tout à fait officielle des pays en fonction de leurs effectifs à l’Unesco.

Logiquement, on a donc pris un candidat a priori plus conforme à la politique officielle de rééquilibrage géographique, une candidate en l’occurrence : on a fait ainsi d’une pierre deux coups puisque la parité sexuelle est aussi une priorité de l’Onu.

Tout serait donc parfait dans le meilleur des mondes onusiens possibles, à quelques réserves près : le service de presse de l’Unesco est très majoritairement féminin ; la remplaçante de mon ami est certes originaire du Nigeria, grand pays sous-représenté, mais elle n’a pu obtenir sans délai un permis de travail en France que grâce à son passeport… britannique ; enfin, elle est monolingue anglophone, alors que mon ami est trilingue – ce n’est pas un détail dans une organisation qui s’efforce de publier ses communiqués dans les six langues officielles de l’Onu et qui, par dessus le marché, a son siège à Paris.

On comprendra que l’épisode a suscité une certaine amertume. Aujourd’hui, ce collègue est beaucoup moins favorable à la « discrimination positive », surtout lorsqu’elle appliquée de manière aussi biaisée. Il vient surtout de prendre conscience, à ses dépens, du premier terme de l’expression : toute positive qu’elle soit, la discrimination positive c’est encore de la discrimination.

Nue sous sa burqa

GEX/GENEVE – Le Jura était magnifique à l’aube, paré des couleurs de l’automne, blanchi de ses premiers flocons et enveloppé d’une écume de nuages. De magnifiques arcs en ciel éclosaient entre éclaircies rayonnantes et averses bruineuses. Un biche et son faon broutaient dans le pré en dessous du chalet où je loge, à Gex, sur les flancs du Jura.

Un peu plus tard, je m’apprêtais à m’engager sur un passage piétons, dans le centre de Genève, lorsque je remarquai, tout de noir vêtue, l’automobiliste arrêtée devant moi au feu rouge. Intégralement celée aux regards extérieurs, j’eusse aimer la croire nue sous sa burqa. Si j’ai pris en photo la voiture pilotée par ce fantôme, je ne la publierai toutefois pas ici, par respect pour son droit à l’image et à… l’anonymat. On risquerait en effet de la reconnaître. A sa plaque d’immatriculation.

Incursion en banlieue : ni sauvageons, ni burqa en vue

bklyn_a_velo.1272911730.jpgPARIS-SEVRAN – Il suffit d’aller au fil de l’eau, de suivre le courant et la piste cyclable jadis chemin de halage nous conduit de Paris à la banlieue, espace a priori hostile que l’on traverse pourtant sans coup férir. En ce dimanche printanier, tout respire la détente, le repos, en un mot la paix. Depuis la porte de la Villette, le canal de l’Ourcq traverse le département de la Seine-Saint-Denis, qui porte le numéro 93, et que désormais on appelle couramment « le neuf-trois », pour imiter la parlure inimitable des jeunes autochtones.

Un ancien ministre de gauche les avait gentiment qualifiés de « sauvageons » ces jeunes « issus de l’immigration », comme on dit aujourd’hui. Certains d’entre eux ont fait des nuits du 9-3 un champ de manoeuvre où l’on incendie allègrement des automobiles, où l’on caillasse des autobus et les camions de pompiers comme les voitures de police.

Pourtant, en ce dimanche de printemps, point de sauvageons en vadrouille mais seulement des familles qui se promènent gentiment entre le parc de la Villette et celui de la poudrerie à Sevran séparés par une quinzaine de kilomètres. Pas de fantôme féminin sous une burqa non plus, tenue exotique que le gouvernement français a finalement décidé d’interdire, a-t-on appris aujourd’hui.

Par contre, j’ai croisé, à pied comme à bicyclette, nombre de femmes aux décolletés aussi avantageux que plongeants au bord de ce canal et je me demande si, pour faire bonne mesure, il ne faudrait pas interdire aussi les tenues féminines un peu trop débraillées. Pour atteinte aux bonnes moeurs bien sûr ! « Cachez ce sein que je ne saurais voir… »

Manifeste pour une infidélité institutionnalisée

de-ny-a-ny-mai-nov-2009-209.1266172815.jpgPARIS – Les hommes – les êtres humains – seraient naturellement infidèles. S’appuyant implicitement sur ce postulat, Luc Le Vaillant, journaliste au quotidien français Libération lance un appel à l’institutionnalisation de l’infidélité à l’occasion de la Saint-Valentin. Comme tout manifeste digne de ce nom, son texte est quelque peu filandreux et bavard. Toutefois, les citations ci-dessous en résument bien le message.

(Pour en apprécier pleinement le sens et les allusions, les lecteurs non français doivent savoir que RTT signifie au départ « réduction du temps de travail« , notion liée à la semaine légale de travail de 35 heures en France. Dans la langue courante, ces fameuses « RTT » sont en fait des journées de récupération pour les salariés travaillant davantage.)

« Il s’agit d’instaurer une ‘RTT du couple’, autrement dit une réduction du temps de couple (RTC) afin de préserver la pérennité de celui-ci, à tout le moins de lui permettre d’élargir son horizon, de morceler son territoire, de reprendre son souffle (…) ; chacun gèrera ses jours de RTC à sa guise, selon la durée déterminée et le calendrier stipulé par les accords de couple (…) ; l’intérêt premier sera de pouvoir vivre des amours contingentes et des sexualités nécessaires. Ou l’inverse… Cette proposition part bien sûr de la conviction que la fidélité des corps et des esprits est peu tenable, si tant est qu’elle soit souhaitable. (…) Il est temps que (…) le goût de la découverte remplace la pulsion d’accaparement. »

Voici le passage le plus savoureux, surtout pour les conjoints : « Le but n’est pas de faire sortir du placard les doubles vies car personne ne sera tenu de détailler ses RTC, pas plus que vous n’êtes obligés de raconter à votre patron ou à vos collègues ce que vous avez fait de vos RTT« .

Tout ne sera pas inavouable non plus car « tout n’est pas sentimentalo-sexuel dans la vie » : « Les RTC pourront être mises à profit pour reconquérir une solitude nécessaire ou pour revendiquer des embardées que le consensus forcément mou du couple tolère mal. Se faire ermite des alpages quand l’habitude est au bronzage tropézien« .

Peut-être que l’instauration de cette « RTC » permettrait au bout du compte de diminuer le nombre de divorces. On peut aussi craindre l’inverse. Il est certain en tout cas que l’absence est souvent un bon remède à l’usure du couple. L’abstinence aussi ; mais à dose homéopathique… 

Feu d’artifice « de crise »

eiffel-embrasee.1247649908.jpgPARIS – « C’est un feu d’artifice de crise« … La femme derrière moi, au milieu de 700.000 autres spectateurs, commente le spectacle sans discontinuer, en ce soir de 14 juillet, place de l’Alma, face à la Tour Eiffel. Au point où je finis par me boucher les oreilles. J’en ai assez entendu. J’ai eu droit à : « Je dis ça car, franchement, j’ai vu mieux« . Ou bien : « Ma parole, ils répètent ou quoi ?« . Et l’inévitable : « Voilà comment partent nos impôts, en fumée« . Je finis par changer de voisins en lovoyant au sein de la foule compacte. Et là, j’ai droit à d’autres commentaires, moins injustes mais encore plus inintéressants : « Je croyais que c’était hier le feu d’artifice mais en fait c’est toujours le 14 juillet« .

Pour couronner le spectacle, au moment du bouquet final, j’ai eu droit aux bras tendus, faisant écran, de mes voisins munis d’appareils photos ou de téléphones prenant des clichés sans doute impérissables. Je crois que je deviens misanthrope. L’an prochain, je me retirerai dans un monastère. En fait, c’est toujours une infime minorité qui vous pourrit la vie en étant incapable de se taire ne serait-ce que quelques minutes. Heureusement, à la fin, la grande majorité qui avait regardé le spectacle en se contentant d’exclamations admiratives a applaudi avec la joie des gens simples et enthousiastes. Comme moi.

« Comme des chiens »

NEW YORK-PARIS – Marthe, infirmière dans une institution du Bronx, est originaire de Côte d’Ivoire. Elle rentre au pays en passant par Paris. Ma compagne de voyage n’est pas retournée à Abidjan depuis plusieurs années, ayant peu d’argent et guère de vacances. Mais, elle a en assez de travailler tout le temps : « En Amérique, on vit comme des chiens« , me dit-elle dans son français au joli accent ouest-africain. « En Amérique, on vit uniquement pour travailler« , ai-je déjà entendu dire de la part d’autres immigrants à New York. Elle quitte son appartement du Bronx le matin à 7h et n’est pas de retour chez elle avant 22h. Elle affirme travailler couramment deux semaines d’affilée avant de bénéficier de deux jours de repos.

Elle a pris ses cliques et ses claques, s’est offerte trois mois de congé, dont la majeure partie sans solde, et a décidé d’aller voir sa famille et ses amis en Côte d’Ivoire et en Europe. Elle profite de l’accalmie régnant dans son pays, tout en craignant que l’élection présidentielle prévue cet automne ne remette le feu aux poudres. Elle dit : « Ils veulent absolument faire des élections« , sur le ton de celle qui trouve que ce n’est vraiment pas la bonne solution dans un pays comme le sien.

Faut-il jeter les journalistes de plus de 40 ans ?

PARIS – L’été dernier, alors que je soulignais auprès d’un employé de l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) la quasi impossibilité de retrouver un boulot stable après 50 ans, celui-ci m’avait répondu que l’on commençait à se rendre compte que l’expérience pouvait avoir de la valeur. Il m’avait raconté qu’un journal moribond (*), qui avait tenté de rebondir en n’embauchant que des jeunes, venait d’appeler l’ANPE au secours après avoir réalisé que son encadrement manquait de journalistes ayant un minimum de bouteille…

Alain Weill, patron de Radio Monte-Carlo, de BFM (radio et télévision) et du quotidien économique français La Tribune, était interrogé récemment sur la question de savoir s’il fallait « jeter les vieux journalistes« . Lors de l’émission de France-Culture « Masse critique » du 7 février, on lui a demandé en effet si, désormais, les groupes de presse devaient embaucher uniquement des jeunes, censés être plus réactifs et plus au fait des nouveaux moyens de communication. Bref, « faut-il jeter tous les journalistes qui ont plus de 35-40 ans?« , s’est entendu demander ce patron de presse, qui fêtera lui-même son quarante-huitième anniversaire en avril.

La réponse du patron du groupe NextRadioTV : « Je me rends compte que le journalisme est un métier pour lequel l’expérience est quelque chose de très important. Avoir vécu des élections, des conflits, ça permet d’être beaucoup plus compétent à l’antenne, d’être beaucoup plus à l’aise, surtout à la radio et à la télévision. Parce que, quand on a connu deux trois guerres, couvert deux trois élections américaines, on est quand même plus performant, on maîtrise beaucoup mieux le sujet. (…) 

« C’est vrai qu’à l’étranger, ajoutait-il fort justement, on voit beaucoup de journalistes qui ont des cheveux blancs. Il faut de l’expérience pour faire un bon journaliste. Il y a des métiers où la fraîcheur est sans doute un avantage ; dans le journalisme, la fraîcheur n’est certainement pas un inconvénient et on peut garder de la fraîcheur tout en ayant 60 ans. Mais l’expérience accumulée est irremplaçable…« .

(*) Il s’agit de France-Soir qui est le seul quotidien français à avoir fortement augmenté ses ventes en 2008. Il repart toutefois de très bas puisqu’il tourne autour de 24.000 exemplaires par jour contre plus d’un million dans les années soixante.

Buntley, le tailleur arménien des Champs-Elysées

georges-001.1239041009.jpgPARIS – C’est l’histoire d’une réussite « à la force des ciseaux », de gros ciseaux de tailleur. Kevork Gulluyan est né en août 1914 en Turquie, huit mois avant le début du génocide arménien. Il est arrivé en France à l’âge de neuf ans, pays dont il ne parlait alors pas la langue. En 1939, un an après avoir épousé une Française, il partira à la guerre sous l’uniforme français – sans en avoir la nationalité qui ne lui sera octroyée qu’en 1947. Il passera trois ans et demi de captivité en Allemagne. Parti de rien, il deviendra un tailleur renommé sur les Champs-Elysées dans les années soixante et septante, sous le pseudonyme de Buntley. Son atelier a disparu aujourd’hui, son successeur n’ayant pas réussi à empêcher l’affaire de péricliter.

Kevork, devenu « Georges » Gulluyan pour l’état-civil, incarne cette intégration réussie dont nous avons apparemment perdu la recette, le chômage de masse y étant sans doute pour beaucoup. Ce membre de ma famille maternelle fêtera ses 95 ans en août. Avant de mourir*, il aimerait que la Turquie veuille bien, enfin, reconnaître le génocide de 1915. Comme la plupart des Arméniens.

Je viens de mettre le point final au récit de sa vie, une biographie rédigée à la première personne qu’il aimerait voir publiée. J’ignore si son histoire saura intéresser un éditeur. Des histoires d’immigrants partis de rien et ayant brillamment réussi, il y en a beaucoup. Ce qui frappe, c’est cet amour inconditionnel pour le pays qui l’a accueilli, amour que beaucoup d’enfants d’immigrants d’aujourd’hui n’ont pas – tout simplement parce qu’ils ont le sentiment que la France ne les aime guère et qu’ils n’y ont pas leur place en dehors de banlieues devenues ghettos.

A écouter Georges Gulluyan, à lire le récit de sa vie, on se dit que rares sont les enfants d’étrangers qui pourraient reprendre à leur compte les propos suivants à la fin de son récit : « Je suis trois fois français : de cœur, d’esprit et de comportement. Bien qu’étant d’origine étrangère, je me sens autant français que les Français de souche. (…)  Je ne peux comprendre que l’on n’aime pas la France, particulièrement lorsque l’on est d’origine étrangère« . J’ai essayé de lui expliquer mais je ne suis pas certain d’y être parvenu.

oooo

* Post-scriptum (ajouté quatre ans plus tard) : Georges  Gulluyan est décédé paisiblement chez lui, dans son appartement parisien de l’avenue Trudaine, le 5 décembre 2012. Il avait 98 ans.

Divorce (confidences inattendues)

PARIS – Le chauffagiste est arrivé tôt pour l’entretien annuel de la chaudière. C’était la première fois que je le voyais car, d’habitude, c’est son patron qui vient. Bonnet de laine sur la tête, l’air sympathique et jovial, il doit approcher de la quarantaine. Il a fait son boulot consciencieusement en répondant à mes questions concernant… la chaudière. Avant qu’il ne prenne congé, je lui propose un café tandis qu’il remplit sa feuille d’intervention qu’il signe de son prénom, René. Il accepte en mentionnant néanmoins qu’il a du mal à s’endormir le soir. Il laisse entendre que c’est à cause du café et du coca et aussi de… ce qu’il « vit en ce moment ». « Et vous vivez quoi en ce moment ? » Sa femme lui a annoncé le 11 décembre que c’était fini.

Ce soir-là, René était rentré à la maison avec un bouquet de roses car il sentait qu’elle n’allait pas bien. Et c’est avec son bouquet encore à la main qu’il apprend le naufrage de son ménage. Elle songeait au divorce depuis un moment mais ne savait pas comment lui en parler.

« On s’est perdu« , dit-il. Perdus de vue, au sens propre : lui travaille le jour, elle la nuit (dans une fabrique de cosmétiques). Il s’occupe des enfants le soir – ils en ont cinq – fait les courses le samedi. Une petite vie tranquille qui ne la satisfaisait plus depuis longtemps, lui a-t-elle avoué. « Je l’aime toujours et même encore plus qu’avant« , confie-t-il en racontant qu’il a le sentiment que son univers s’est écroulé ce soir du 11 décembre. Il en a perdu le sommeil et l’appétit. Il a soupçonné une liaison, espionné les SMS dans le téléphone de sa femme, cru avoir la confirmation de ses doutes quand il est tombé sur les mots gentils d’un collègue avec lequel elle fait le trajet tous les jours en voiture. Il a « pété les plombs », dit-il, menaçant d’aller attendre l’amant supposé à la sortie du boulot. Elle a démenti toute infidélité, tout en précisant que ce n’était pas faute d’avoir eu des avances de certains de ses collègues. Il la croit. Manifestement, il préfère la croire. Après avoir perdu sept kilos en moins de deux moins, René est allé voir son généraliste qui lui a prescrit un traitement homéopathique qui lui a apparemment fait du bien et l’a calmé. Je lui suggère d’aller voir un psy mais il me répond que ce n’est plus nécessaire désormais.

Ils ont décidé de continuer à vivre ensemble dans l’immédiat. Trois des enfants, les plus grands, ont été mis au courant. Lorsqu’ils se sépareront, seule sa fille aînée, qui a 14 ans, restera avec lui – elle ne s’entend pas avec sa mère. En partant, il me remercie de l’avoir écouté : « Ca fait du bien de parler« . René me le dira deux fois. C’était moi le psy.