La France dans l’oeil du cyclone (épilogue)

AVIGNON-PARIS – Finalement, il n’y eut ni révolution d’octobre, ni révolution en novembre à Paris. Et mardi 23 novembre, étiquetée « journée d’action » contre la réforme des retraites par une partie des syndicats, était qualifiée ce matin par les radios de « baroud d’honneur ». De fait, les manifestations ont attiré nettement moins de monde ; quant aux trains, ils circulaient normalement en gare d’Avignon, ce qui était un signe qui ne trompe pas dans une région où la SNCF est toujours à l’avant-garde du combat. Cette « journée d’inaction » ne dément néanmoins pas le fait que le mouvement d’opposition au projet gouvernemental récemment voté ait été massif.

A l’étranger, on s’est parfois interrogé sur ces Français qui se mobilisaient pour un recul de l’âge de la retraite de deux ans seulement. Et ici, certains (à droite) affirment que les Français sont la risée du monde en raison de leur propension irrépressible à se mettre en grève pour un oui et pour un non. C’est moins vrai qu’on pourrait le croire si j’en juge par les réactions de certains Québécois, par exemple, à la suite d’un billet sur le site du journal montréalais La Presse, article intitulé « Pourquoi les Français sont toujours dans la rue ?« . Réponse de l’auteur qui se veut drôle : à cause de la beauté des monuments…

Un lecteur, parmi de nombreux autres s’exprimant dans le même sens, réagit ainsi : « Au lieu de vous en prendre à un peuple qui se tient debout, il faudrait vous demander pourquoi nous ne sommes pas capables de l’imiter quand des choses bien pires (…) se produisent ici ». Comme quoi, le monde entier n’est pas unanime à ricaner en voyant une partie des Français faire grève et manifester. La révolte actuelle des étudiants anglais contre la hausse vertigineuse des frais d’université tend même à confirmer ce constat.

Indignité nationale

PARIS – « Lorsque j’arrive à rechercher dans les différents temps, dans les différentes époques, chez les différents peuples, quelle a été la cause efficace qui a amené la ruine des classes qui gouvernaient, je vois bien tel événement, tel homme, telle cause accidentelle ou superficielle, mais croyez que la cause réelle, la cause efficace qui fait perdre aux hommes le pouvoir, c’est qu’ils sont devenus indignes de le porter« .

Alexis de Tocqueville (discours à la Chambre des députés, 29 janvier 1848)

Discrimination positive à la mode onusienne

PARIS – « Discrimination positive« , voici une expression contradictoire dont on retient avant tout le second terme. Et franchement, face aux discriminations négatives de toutes sortes, on se dit que s’il s’agit là d’un moyen de remédier à des injustices, on ne peut qu’en être partisan. Il s’avère malheureusement que les choses ne sont pas aussi simples, pas aussi roses, lorsque l’on y est confronté à ses dépens.

C’est arrivé à un ami qui travaille pour l’Onu, ayant régulièrement des contrats à New York, à Genève et dernièrement à Paris. Il vient en effet de passer huit mois au service de presse de l’Unesco, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture qui a son siège dans la capitale française. Tout s’est bien passé et les évaluations de sa hiérarchie ont été à 100% positives – il me les a montrées. On l’a recontacté récemment pour lui demander s’il serait à nouveau disponible pour un remplacement d’au moins un mois. Il a répondu par l’affirmative mais a appris quelques jours plus tard qu’il n’était finalement plus question de le reprendre, en raison de… sa nationalité ! Il est français et les Français sont surreprésentés à l’Onu, comme la plupart des ressortissants des grands pays développés. Il existe même une liste tout à fait officielle des pays en fonction de leurs effectifs à l’Unesco.

Logiquement, on a donc pris un candidat a priori plus conforme à la politique officielle de rééquilibrage géographique, une candidate en l’occurrence : on a fait ainsi d’une pierre deux coups puisque la parité sexuelle est aussi une priorité de l’Onu.

Tout serait donc parfait dans le meilleur des mondes onusiens possibles, à quelques réserves près : le service de presse de l’Unesco est très majoritairement féminin ; la remplaçante de mon ami est certes originaire du Nigeria, grand pays sous-représenté, mais elle n’a pu obtenir sans délai un permis de travail en France que grâce à son passeport… britannique ; enfin, elle est monolingue anglophone, alors que mon ami est trilingue – ce n’est pas un détail dans une organisation qui s’efforce de publier ses communiqués dans les six langues officielles de l’Onu et qui, par dessus le marché, a son siège à Paris.

On comprendra que l’épisode a suscité une certaine amertume. Aujourd’hui, ce collègue est beaucoup moins favorable à la « discrimination positive », surtout lorsqu’elle appliquée de manière aussi biaisée. Il vient surtout de prendre conscience, à ses dépens, du premier terme de l’expression : toute positive qu’elle soit, la discrimination positive c’est encore de la discrimination.

Nue sous sa burqa

GEX/GENEVE – Le Jura était magnifique à l’aube, paré des couleurs de l’automne, blanchi de ses premiers flocons et enveloppé d’une écume de nuages. De magnifiques arcs en ciel éclosaient entre éclaircies rayonnantes et averses bruineuses. Un biche et son faon broutaient dans le pré en dessous du chalet où je loge, à Gex, sur les flancs du Jura.

Un peu plus tard, je m’apprêtais à m’engager sur un passage piétons, dans le centre de Genève, lorsque je remarquai, tout de noir vêtue, l’automobiliste arrêtée devant moi au feu rouge. Intégralement celée aux regards extérieurs, j’eusse aimer la croire nue sous sa burqa. Si j’ai pris en photo la voiture pilotée par ce fantôme, je ne la publierai toutefois pas ici, par respect pour son droit à l’image et à… l’anonymat. On risquerait en effet de la reconnaître. A sa plaque d’immatriculation.

La France dans l’oeil du cyclone

PARIS – Premier jour de grève « reconductible » ce mardi en France. Il règne une drôle d’atmosphère : personne n’ose prédire quoi que ce soit, tellement tout semble possible. Ou bien ça se termine en eau de boudin dans une semaine ou deux, ou bien le gouvernement recule sur son projet de contre-réforme des retraites ; autre éventualité : une révolution d’octobre. Personne ne parierait un euro là-dessus, bien sûr. Mais il y a un tel rejet du président Sarkozy dans une large partie de l’opinion, une haine rarement vue du temps de ses prédécesseurs, que certains se risquent à ce pronostic : « Ca va mal se terminer ». Cette réflexion, formulée tout haut par un voisin, beaucoup la pensent tout bas, en s’en réjouissant ou en en craignant l’augure.

En tout cas, les commentateurs ne se risquent pas à jouer les Cassandre. Chacun retient son souffle en attendant de voir si tout va basculer. Seule certitude affichée par tous ou presque : tout peut basculer.

(V) Anticommunisme primaire : communistes complètement à l’Ouest

PARIS – « Je sais d’expérience qu’aucun argument, aucun témoignage ne saurait convaincre un homme qui se considère comme communiste. Seule la réalité soviétique elle-même peut lui faire changer d’avis. J’ai compris également que le communisme, ce n’est pas une somme de convictions que l’on s’est mise dans la tête. Le ‘communisme imaginaire‘ dans le cadre d’un régime démocratique n’est qu’un ensemble d’opinions ou une position politique qui ne fait de mal à personne. Sur cent personnes qui professent le communisme à Paris ou à Rome sans avoir la moindre idée de ce qu’il est en réalité, quatre-vingt-dix-neuf l’auraient renié si elles avaient eu l’occasion d’en sentir les effets sur leur propre peau. Il ne resterait parmi ses adeptes que des bouchers, des hommes pour qui la violence est non seulement un moyen d’action, mais aussi le fondement de la société« .

(Julius Margolin, « Voyage au pays des Ze-Ka », Ed. Le Bruit du temps 2010)

(IV) Anticommunisme primaire : heureusement qu’il y a la social-démocratie !

PARIS – A côté de tous ces méchants rouges adeptes de la haine de classe, maniant la dialectique avec un couteau entre les dents, ce qui n’aide pas à articuler, il y a aussi, je les oubliais, les tenants du rose, allant du rose très vif au rose très pâle. Car dans ce bilan globalement négatif du communisme, le marxisme peut peut-être sauver son âme – à défaut de se refaire une virginité – grâce à la social-démocratie.

D’ailleurs ce matin, j’entendais à la radio l’économiste de gauche Bernard Maris dire que la social-démocratie était aussi un enfant naturel du fameux économiste allemand. Le bilan ne serait donc pas aussi sombre que cela si l’on considère les sociaux-démocrates comme des marxistes dont le projet réformiste aurait réussi, surtout dans le nord de l’Europe. Ce socialisme-là est au communisme ce que l’homéopathie est au remède de cheval, vous savez ces remèdes grâce auxquels on meurt guéri.

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« Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ? » par Bernard Maris. Editions Les Echappés, 156 pages, 17 euros.

(III) Anticommunisme primaire : avocat du diable

PARIS – La parole est maintenant à la défense : la désastreuse expérience historique du communisme « réel » n’invaliderait en rien l’idéal et le projet de Karl Marx. C’est du moins l’affirmation catégorique d’Yvon Quiniou, philosophe de son état, dans une réponse à Guy Sorman (Le Monde du 15-16 août).

« Ce n’est pas parce que le régime cambodgien et les régimes  »totalitaires » du XXe siècle, qu’il (Sorman) dénonce, se disaient  »communistes » qu’ils l’étaient. A ce compte, les chrétiens de l’Inquisition et les bûchers étaient chrétiens… alors qu’ils ne l’étaient pas ! » Ces régimes dits communistes et leurs dérives dictatoriales et meurtrières « n’ont rien à voir avec le communisme marxien (et il n’y en a pas d’autre !) mais ils illustrent sa défiguration et l’illusion dans laquelle étaient ceux qui croyaient être sur la voie de sa réalisation ». Yvon Quiniou reconnaît néanmoins l’évidence, à savoir que « tout cela pèse encore d’un poids terrible sur notre situation politique et empêche d’admettre à la fois que l’idée communiste est généreuse, moralement exigible, et qu’elle n’est pas morte puisqu’elle n’a jamais existé dans les faits ». »Point n’est donc besoin d’affirmer que  »la masse » ne veut pas du communisme et de suggérer ainsi que les hommes y sont pas nature rebelles pour comprendre l’échec apparent de cette idée ; il suffit de réfléchir aux conditions historiques de sa réalisation telles que Marx les a conçues, qui nous montrent que le soi-disant « communisme réel » était un « communisme irréel », volontariste et utopique, voué à échouer ».

N’est-il pas un peu court, d’exonérer ainsi la théorie marxiste en affirmant qu’elle a été fort mal appliquée, voire pas appliquée du tout, par des partis n’ayant de communiste que le nom ? Pourquoi n’y a-t-il pas une seule exception ?

(II) Anticommunisme primaire : les deux faces de la même médaille totalitaire

PARIS – Il y eut une époque où on pouvait facilement être accusé d’être un « anticommuniste primaire ». Il suffisait pour cela, par exemple, d’oser dire que fascisme et communisme avaient des points communs. Ca revenait à comparer le bien, certes imparfait mais « globalement positif », avec le mal absolu. En ce temps-là, je n’aurais jamais osé une telle comparaison, dans ma belle famille par exemple, où l’on est encore en partie « au parti », expression désuète impliquant qu’il n’en existait qu’un seul de valable au fond.

Ce temps-là est bien révolu et comparer les deux totalitarismes n’a plus rien d’un tabou ni rien de blasphématoire (sauf dans ma belle famille…). Le plus étonnant est qu’il existe encore certaines formations politiques participant au jeu démocratique et parlementaire qui s’accrochent mordicus à leur identité en continuant de s’appeler « communiste » malgré tout ce que ce terme charrie de sang et de terreur. On vous dira certes que ce projet communiste n’a rien à voir avec les rares régimes s’en réclamant encore ou avec l’ex-Union soviétique. Aussi sincère que puisse se montrer votre interlocuteur, il demeure difficile de se laisser convaincre : on n’est guère incité à adhérer à un parti portant un nom dont l’héritage est si chargé.  En se rebaptisant « anticapitalistes » et en abandonnant par conséquent l’adjectif communiste, les trotskistes français du NPA (Nouveau parti anticapitaliste, ex-Ligue communiste révolutionnaire – LCR) ont d’ailleurs fini par en tenir compte.

S’accrocher désespérément à cet adjectif en niant toute parenté avec le stalinisme, c’est un peu comme si une formation politique s’appelait « parti national-socialiste » et que ses promoteurs vous assuraient avec le même aplomb qu’ils n’ont rien de commun avec nazisme et fascisme ayant mis l’Europe puis le monde à feu et à sang. Dans le cas improbable où ils offriraient en effet un programme politique constructif, on se verrait mal voter et encore moins adhérer à un parti affublé d’un tel épithète.

Anticommunisme primaire : pourquoi tant de haine ? (I)

PARIS – L’ancien dirigeant khmer rouge Douch a été condamné le mois dernier à 35 ans de prison pour avoir dirigé le centre de torture et de meurtre S21 de Tuol Sleng à Phnom Penh, il y a 35 ans. Quelque 12.000 « ennemis du peuple » n’y ont pas survécu.

Pourquoi de Staline à Mao, de Kim Il-sung à Pol Pot en passant par Mengistu, la plupart des dictateurs communistes ont-ils massacré, à plus ou moins grande échelle, non seulement leurs opposants mais aussi et surtout leurs opposants putatifs ?

Le meurtre de masse, particulièrement sous Staline, découlait bien souvent de simples soupçons, reposait sur des indices des plus ténus : être d’origine bourgeoise, être un intellectuel, un croyant ou, à l’inverse, appartenir à une paysannerie arriérée et par définition conservatrice – et donc opposée à la collectivisation des terres – pouvait vous condamner à mort à l’avance. Il suffisait purement et simplement d’inventer le délit politique dont ces victimes toutes désignées se seraient rendus coupables. Plusieurs millions de « Soviétiques » ont ainsi été éliminés dans les années vingt et trente, plusieurs millions de Cambodgiens entre 1975 et 1979.

L’essayiste Guy Sorman, classé à droite, donne une explication dans Le Monde de ce 10 août : « Le communisme réel sans massacre, sans camps de concentration, goulag ou laogaï, cela n’existe pas. Et si cela n’a pas existé, il faut en conclure qu’il ne pouvait en être autrement : l’idéologie communiste conduit à la violence de masse parce que la masse ne veut pas du communisme réel ».

J’ajouterai que, se sachant minoritaires, ces régimes qui, du passé veulent faire « table rase », sont paranoïaques. L’ennemi est partout, y compris jusque dans ses propres rangs. « L’épuration » frappe finalement toutes les couches de la société.