Quand nos pays votent contre l’ouverture d’une enquête sur la non-assistance à naufragés en Méditerranée

GENÈVE – Il y a des jours où l’on est bien content de ne pas avoir embrassé la carrière diplomatique. Il y a des jours, en effet, où l’on a honte de voir son pays s’opposer à l’adoption d’un texte dans une instance internationale en faveur de l’ouverture d’une enquête sur des allégations de refus de secourir des migrants naufragés en Méditerranée, comme cela s’est produit hier au Conseil des droits de l’homme.

Il s’agissait d’une résolution consacrée aux « migrants et demandeurs d’asile fuyant les événements en Afrique du Nord« . Dans ce texte, qui a quand même été adopté par 32 voix contre 14 (dont Belgique, France et Suisse), le Conseil des droits de l’homme se déclare « alarmé par le fait que, après avoir été contraints à des voyages dangereux, dans des bateaux bondés et peu sûrs, les migrants soient l’objet d’exclusion, de mesures de détention, de rejet et de xénophobie mettant leur vie en péril« . Le même Conseil réaffirme la nécessité de « respecter le principe humanitaire de non-refoulement des eaux territoriales« . Il « lance un appel pour qu’une enquête approfondie soit conduite » sur des « informations très préoccupantes » selon lesquelles des bateaux qui sombraient avec des migrants à leur bord auraient été abandonnés à leur sort tandis que des navires européens croisant dans les parages auraient, semble-t-il, pu leur porter secours.

Ont donc voté pour ce texte les pays suivants : Angola, Arabie, Argentine, Bahreïn, Bangladesh, Brésil, Burkina Faso, Cameroun, Chili, Chine, Cuba, Djibouti, Équateur, Gabon, Ghana, Guatemala, Jordanie, Kirghizstan, Malaisie, Maldives, Ile Maurice, Mauritanie, Mexique, Nigéria, Ouganda, Pakistan, Qatar, Russie, Sénégal, Thaïlande, Uruguay et Zambie.

Ont voté contre les Etats suivants : Belgique, Corée du Sud, Espagne, États-Unis, France, Hongrie, Japon, Norvège, Pologne, Moldavie, Royaume uni, Slovaquie, Suisse et Ukraine.

Le minotaure de Fukushima

PARIS – C’est un monstre invisible. Un dragon, un minotaure des temps modernes que l’homme a en partie créé en croyant harnacher et domestiquer les forces tapies au coeur de la matière. Sa puissance n’est rien de moins qu’apocalyptique. A Fukushima, ce Frankenstein brise un à un les barreaux de sa cage. Si on ne l’arrête pas, il peut rendre invivable pour des siècles, des millénaires peut-être, une région entière, un pays, tuer ses habitants, faire fuir ceux qui auront la chance de survivre – mais est-ce une chance ?

Ce minotaure invisible s’insinue par tout le dédale des failles ouvertes par le séisme et le ras de marée du mois dernier. Il contamine tout sur son passage et tue qui prétendrait l’arrêter. Je crains que le Thésée qui serait capable de lui barrer la route, capable de lui faire regagner son labyrinthe, ne soit pas de ce monde.

Le nucléaire et le calcul des (im)probabilités

PARIS/MONTREAL – A Fukushima, on avait tout prévu : séisme et ras de marée, tsounami et tremblement de terre mais… mais pas d’une telle ampleur – il faut quand même pas exagérer et rester sérieux, n’est-ce pas, quand on est un scientifique digne de ce nom ? En France aussi, pays où le nucléaire règne en maître, on affirme avoir tout prévu sauf l’improbable. Malheureusement, l’homme étant ce qu’il est, avec ses talents, son ingéniosité mais aussi ses négligences souvent bénignes, parfois coupables, nous ne sommes à l’abri de rien, et manifestement pas du pire. La perfection n’est pas de ce monde, en tout cas jusqu’à nouvel ordre et c’est là un perfectionniste qui le concède à grand regret. Ce préambule pour introduire la jolie petite histoire ci-dessous, rapportée hier par le bavard mais souvent talentueux billettiste du journal montréalais La Presse, Pierre Foglia.

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C’est l’histoire de deux mathématiciens spécialistes du calcul des probabilités qui sont assis à la terrasse d’un café. L’un lance à l’autre: je te parie 10$ que les 50 prochaines personnes qui passeront devant nous seront toutes des hommes (1).

Évidemment, l’autre s’empresse de parier. En spécialiste du calcul des probabilités, il évalue rapidement que les chances pour que 50 hommes passent sur le trottoir devant eux avant que ne passe une seule femme sont à peu près de l’ordre de une sur un million de milliards.

Si j’ai bien compris ce que nous expliquent les savants spécialistes du nucléaire que j’entends ces jours-ci à la télé et à la radio, les probabilités pour que se produise un vrai accident nucléaire – pas quelques petites fuites de rien du tout comme à Fukushima – sont à peu près du même ordre. Une sur un million de milliards.

Et selon ces mêmes savants experts, les antinucléaires sont à peu près aussi imbéciles que le mathématicien qui voulait parier que 50 hommes passeraient sur le trottoir avant que ne passe une seule femme.

Sauf que ledit mathématicien venait à peine de lancer son absurde pari qu’un bataillon de 200 fantassins a passé sur le trottoir en se rendant à une manoeuvre.

La probabilité pour qu’un bataillon passât sur le trottoir à ce moment de l’après-midi, devant ce café, était aussi de une sur un million de milliards.

Ainsi arrivera un accident nucléaire: nonobstant le fait qu’il ne devait pas arriver.

(1) L’auteur de l’histoire est Martin Gardner, célèbre mathématicien américain mort l’an dernier, qui voulait illustrer la frivolité des probabilités appliquées au réel. Elle est citée par Iegor Gran dans L’écologie en bas de chez moi. C’est là que je l’ai piquée.

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Vous pouvez trouver la totalité de la chronique du 24 mars de Pierre Foglia .

Lettre du Caire

Antonio Rodriguez, journaliste à l’Agence France Presse, vient de « couvrir » sa première révolution. C’était au Caire, en Egypte. Je vous propose de lire ci-après la « carte postale » de la place Tahrir qu’il a envoyée à ses amis dont je suis. Après Tunis et Le Caire, vingt ans après l’effondrement des dictatures communistes, que nos gouvernements combattaient au nom du « monde libre », nous avons peut-être commencé d’assister à la chute des tyrannies arabes, des dictatures que nos gouvernements soutiennent ou ont soutenues, au mépris des valeurs qu’ils se flattent pourtant d’incarner tous les jours.

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Souvenirs de Tahrir

LE CAIRE – De mon séjour en Egypte, j’ai ramené un souvenir inhabituel. Une pierre poussiéreuse, un fragment de mosaïque aux éclats rouges et noirs, sans le moindre intérêt archéologique. Un petit morceau de trottoir de la place Tahrir, l’arme des manifestants du Caire, celle qui leur a permis de repousser les hommes de main du président Hosni Moubarak le 2 février. L’opposition paraissait disparate, désorganisée, désarmée. Sur la place Tahrir, contre toute attente, elle a fait corps. La haine contre le président a effacé les frontières politiques et religieuses.

« Nous nous sommes tous unis pour résister. Notre volonté a fait la différence », m’a expliqué Khaled, 23 ans, un gros bandage sur la tête pour soigner le coup reçu pendant la tornade de pierres de la veille. « Socialistes, libéraux, laïques, islamistes: nous nous sommes tous battus côte à côte », a insisté ce jeune employé du secteur touristique de Charm el-Cheikh, le visage encore marqué par plus de douze heures de lutte sur le champ de bataille.

En contemplant son pansement, je me suis demandé ce que seraient devenus Khaled et les siens s’ils avaient perdu la bataille de Tahrir. Jamais, je n’avais côtoyé des personnes aussi déterminées à risquer leurs vies. Jamais, il est vrai, je n’avais couvert une révolution auparavant. Ils étaient tous convaincus de leur lutte. « Eux ils ne se battent que pour l’argent. Nous, nous savons pourquoi nous nous battons », m’a expliqué Amr, un ingénieur en télécommunication de 23 ans. Une conviction partagée par Bessim, de 28 ans : « Nous allons gagner. Je dirais même que nous avons déjà gagné en les jetant de la place », s’est exclamé ce jeune qui était rentré chez lui après le discours à la nation du président. « Quand il a annoncé qu’il ne se présenterait pas aux élections de septembre, je me suis dit que nous avions déjà obtenu assez. Mais quand j’ai vu qu’il avait lâché ses hommes, je suis revenu pour être aux côtés de mes frères ».

Au lendemain de la bataille, de nombreux manifestants portaient des habits ensanglantés qui témoignaient de la fureur de la bataille, achevée au bout de la nuit quand les opposants ont lancé une dernière offensive pour bouter les pro-Moubarak hors de Tahrir. Certains avaient le bras en écharpe, comme Yasser, 20 ans. Mais les pierres ennemies n’avaient pas brisé son rêve. « Je resterai ici jusqu’à ce que Moubarak s’en aille, malgré mon bras cassé ». Les femmes affichaient la même détermination, comme Maha Abou El-Ezz, mère de sept enfants, voilée. « Il va partir comme Ben Ali en Tunisie. Trente ans, c’est beaucoup trop ».

Oui, il régnait un parfum de jasmin sur Tahrir. Comme les Tunisiens, les Egyptiens chantaient l’hymne national pour se donner du courage. Comme eux, ils ont commencé à se mobiliser par Facebook. Comme eux, ils scandaient « dégage », en arabe, et brandissaient des balais pour indiquer parfois la direction de Tel Aviv à Moubarak. Certains Egyptiens comme Mohammed affichaient cependant un certain air de supériorité : « Nous avons mis quatre jours pour accomplir ce que les Tunisiens ont fait en quatre semaines », s’est-il vanté, un peu trop vite.

Sur la place Tahrir, les journalistes étaient les bienvenus. Les manifestants nous saluaient en faisant le V de la victoire, ils nous tiraient par la manche pour nous montrer les blessés ou leurs dernières pancartes. « Soyez notre voix. Les médias égyptiens ne disent pas la vérité », nous ont-ils souvent répété.

Le régime l’a bien compris. Les hommes de main du président s’en sont pris aux journalistes pour les empêcher de diffuser la voix des opposants. Selon un bilan de Reporters sans frontières (RSF), plus de 150 journalistes ont subi des agressions. J’ai croisé un de ces groupes de délinquants un matin sur le pont Qasr an-Nil, l’un des principaux accès à la place. Ils étaient moins d’une dizaine, visiblement venus des quartiers pauvres de la ville. Ils empêchaient le passage à la fois des Egyptiens qui apportaient de la nourriture aux manifestants et aux journalistes occidentaux. L’un d’entre eux, vêtu comme un hooligan anglais sous le soleil méditerranéen, brandissait un couteau de boucher. Il s’est écarté pour pisser dans le Nil depuis le pont, moment choisi par des dizaines de manifestants pour bondir depuis leurs barricades et attaquer à coups de bâtons. Les pro-Moubarak n’ont pas cherché à se battre. Ils ont pris la poudre d’escampette. L’accès à Tahrir était libéré pratiquement sans coup férir. Les vivres et la presse pouvaient entrer.

Quelques heures plus tard, les pro-Moubarak avaient établi leur barrage sur l’autre rive du Nil, loin des barricades des opposants, à l’abri de leurs razzias et surtout sous la protection de l’armée. Les délinquants avaient disparu. Ils étaient remplacés par un jeune très bien habillé, qui portait des lunettes de soleil et un polo bleu ciel. Les soldats avaient bloqué l’accès au pont pour contrôler les cartes d’identité des personnes qui souhaitaient rejoindre à pied la rive droite du Nil, côté Tahrir. Ils les fouillaient systématiquement et jetaient un rapide coup d’oeil dans les sachets en plastiques. S’ils contenaient des aliments ou de l’eau pour les manifestants de la place, le jeune civil les saisissait et les déversait dans le Nil. Sur le fleuve, des indigents dans des petites barques, recueillaient cette manne tombée du ciel.

Pendant la révolte égyptienne, l’armée s’est lavé les mains comme Ponce Pilate. Sur la place, j’ai vu les soldats fraterniser avec les manifestants qui criaient à longueur de journée « L’armée et le peuple, main dans la main ». A l’extérieur, elle était de connivence avec les partisans du président, comme sur le pont. Un double jeu dont les manifestants ne se sont aperçus que lorsque les pro-Moubarak ont fait leur violente irruption sur la place. Le lendemain, ils avaient appris la leçon. Les opposants se sont organisés eux-mêmes pour éviter une autre attaque surprise. Ils ont dressé leurs barricades une cinquantaine de mètres au-delà des tanks qui bloquaient l’accès à la place. Malgré tout, jamais je ne les ai entendus critiquer l’armée. « Elle ne tirera jamais sur le peuple égyptien », m’a-t-on souvent répété.

Bien sûr, il y avait de la naïveté parmi les opposants. Ils remettaient systématiquement à l’armée les infiltrés du camp adverse sur la place, après les avoirs protégés des coups des autres manifestants. « Nous sommes un mouvement pacifique. Nous ne frappons pas les gens », expliquait Kamel, un médecin installé en Floride qui a prolongé ses vacances dans son pays quand les manifestations ont commencé. Naïfs encore quand ils écrivaient sur une pancarte le nom de Salvador Allende aux côtés de tyrans renversés comme Ceaucescu, Marcos, Mussolini ou encore Saddam Hussein. Mais ils avaient aussi de l’humour. Un jeune portait une poubelle avec un écriteau « Une donation pour le Parti national démocrate ».

A Tahrir, il n’y avait pas de pavés. Pour organiser leur défense, les manifestants ont brisé minutieusement les trottoirs pour les transformer en pierres, leurs seules munitions. Ils les ont entassées derrière les barricades pour alimenter leur intifada. Ils ont aussi établi leur propre système de surveillance. Des vigiles étaient accrochés aux feux de circulation, d’autres postés à chaque coin de rue. A chaque mouvement suspect, ils commençaient à taper avec des pierres sur les barrières de la place, un signal relayé aussitôt par des dizaines de personnes. Le bruit qui grandissait déclenchait la mobilisation générale. Des dizaines de jeunes débarquaient aussitôt armés de bâtons. Des fausses alertes, dans la plupart des cas. Après leur débâcle, les pro-Moubarak ont préféré ne plus se frotter aux gens de Tahrir.

Du Caire, je suis rentré également avec « un message pour le monde », comme me l’a décrit Ramy Lakah, un politicien copte, membre du parti d’opposition El Wafd. Un chrétien qui se tenait bras dessus bras dessous avec un docteur musulman, Isamm el-Neizami. « Nous sommes tous ensemble » contre Moubarak, m’a expliqué le premier parlementaire copte de l’histoire, élu en 2000, une année avant de partir en exil à Paris et Londres, dont il n’est revenu que l’an dernier. « Nous sommes devenus amis grâce à la révolution », a ajouté le médecin. « Cette révolution n’appartient à aucun parti ni à aucune religion. Nous sommes tous unis sous la bannière de l’Egypte », a-t-il ajouté. Une leçon pour nos pays occidentaux qui ont soutenu Moubarak par peur du chaos. Ces mêmes nations qui ont renversé Saddam Hussein en 2003 pour imposer la démocratie par la force et qui ont aujourd’hui tellement de mal à se réjouir quand elle jaillit toute seule dans les pays arabes.

Je devine la question sur vos lèvres. « Et les islamistes, ce danger que l’Occident dit redouter dans le plus grand pays arabe avec ses 80 millions d’habitants ? » Ils étaient nombreux à Tahrir, même s’ils n’ont pris le train qu’en marche après trois jours de manifestations convoquées par les nouvelles technologies. Mais je dois dire que pendant mon séjour au Caire, ceux que j’ai le plus redoutés, ce sont ceux qui étaient officiellement de mon côté, du côté des occidentaux, ceux qui défendaient le régime de Moubarak dans les rues du Caire comme des délinquants. A Tahrir, je me suis toujours senti protégé. Des femmes voilées m’ont offert des gâteaux, malgré ma gueule de mécréant occidental. Des barbus m’ont tendu une bouteille d’eau. Des vivres acheminées par des milliers de Cairotes pour alimenter les résistants de la place.

Les opposants m’ont aussi touché quand je les ai vus chanter ensemble une mélodie d’Oum Kalthoum, main dans la main, assis à la tombée du jour sur la place.  Il y avait un côté hippie dans cette scène. Un message de tolérance, comme celui de musulmans et de chrétiens demandant ensemble la démocratie. « Nous sommes un seul pays », m’a dit Ahmed Aïmen Assa, un homme barbu qui faisait le tour de la place avec une pancarte qui arborait la croix et le croissant avec le slogan « musulmans+chrétiens=Egypte ». « Il y a d’autres options en Egypte que Moubarak ou les Frères musulmans », a ajouté  Ihad, un copte de 41ans, qui n’a pas suivi l’appel de son patriarche à rester chez lui. « Nous voulons nous assurer que les coptes sont bien présents à Tahrir », s’est-il justifié.

Bien sûr, le dimanche, ils n’étaient pas des centaines de milliers à se recueillir ensemble à Tahrir comme le vendredi lors de la prière musulmane. Mais je me suis laissé séduire, peut-être touché par leur naïveté. En brandissant une croix aux côtés d’exemplaires du Coran, ils ont apporté leur petite pierre pour un monde meilleur. Celle que j’ai ramenée avec moi de Tahrir.

Antonio Rodriguez

La France dans l’oeil du cyclone (épilogue)

AVIGNON-PARIS – Finalement, il n’y eut ni révolution d’octobre, ni révolution en novembre à Paris. Et mardi 23 novembre, étiquetée « journée d’action » contre la réforme des retraites par une partie des syndicats, était qualifiée ce matin par les radios de « baroud d’honneur ». De fait, les manifestations ont attiré nettement moins de monde ; quant aux trains, ils circulaient normalement en gare d’Avignon, ce qui était un signe qui ne trompe pas dans une région où la SNCF est toujours à l’avant-garde du combat. Cette « journée d’inaction » ne dément néanmoins pas le fait que le mouvement d’opposition au projet gouvernemental récemment voté ait été massif.

A l’étranger, on s’est parfois interrogé sur ces Français qui se mobilisaient pour un recul de l’âge de la retraite de deux ans seulement. Et ici, certains (à droite) affirment que les Français sont la risée du monde en raison de leur propension irrépressible à se mettre en grève pour un oui et pour un non. C’est moins vrai qu’on pourrait le croire si j’en juge par les réactions de certains Québécois, par exemple, à la suite d’un billet sur le site du journal montréalais La Presse, article intitulé « Pourquoi les Français sont toujours dans la rue ?« . Réponse de l’auteur qui se veut drôle : à cause de la beauté des monuments…

Un lecteur, parmi de nombreux autres s’exprimant dans le même sens, réagit ainsi : « Au lieu de vous en prendre à un peuple qui se tient debout, il faudrait vous demander pourquoi nous ne sommes pas capables de l’imiter quand des choses bien pires (…) se produisent ici ». Comme quoi, le monde entier n’est pas unanime à ricaner en voyant une partie des Français faire grève et manifester. La révolte actuelle des étudiants anglais contre la hausse vertigineuse des frais d’université tend même à confirmer ce constat.

La France dans l’oeil du cyclone

PARIS – Premier jour de grève « reconductible » ce mardi en France. Il règne une drôle d’atmosphère : personne n’ose prédire quoi que ce soit, tellement tout semble possible. Ou bien ça se termine en eau de boudin dans une semaine ou deux, ou bien le gouvernement recule sur son projet de contre-réforme des retraites ; autre éventualité : une révolution d’octobre. Personne ne parierait un euro là-dessus, bien sûr. Mais il y a un tel rejet du président Sarkozy dans une large partie de l’opinion, une haine rarement vue du temps de ses prédécesseurs, que certains se risquent à ce pronostic : « Ca va mal se terminer ». Cette réflexion, formulée tout haut par un voisin, beaucoup la pensent tout bas, en s’en réjouissant ou en en craignant l’augure.

En tout cas, les commentateurs ne se risquent pas à jouer les Cassandre. Chacun retient son souffle en attendant de voir si tout va basculer. Seule certitude affichée par tous ou presque : tout peut basculer.

Anticommunisme primaire : pourquoi tant de haine ? (I)

PARIS – L’ancien dirigeant khmer rouge Douch a été condamné le mois dernier à 35 ans de prison pour avoir dirigé le centre de torture et de meurtre S21 de Tuol Sleng à Phnom Penh, il y a 35 ans. Quelque 12.000 « ennemis du peuple » n’y ont pas survécu.

Pourquoi de Staline à Mao, de Kim Il-sung à Pol Pot en passant par Mengistu, la plupart des dictateurs communistes ont-ils massacré, à plus ou moins grande échelle, non seulement leurs opposants mais aussi et surtout leurs opposants putatifs ?

Le meurtre de masse, particulièrement sous Staline, découlait bien souvent de simples soupçons, reposait sur des indices des plus ténus : être d’origine bourgeoise, être un intellectuel, un croyant ou, à l’inverse, appartenir à une paysannerie arriérée et par définition conservatrice – et donc opposée à la collectivisation des terres – pouvait vous condamner à mort à l’avance. Il suffisait purement et simplement d’inventer le délit politique dont ces victimes toutes désignées se seraient rendus coupables. Plusieurs millions de « Soviétiques » ont ainsi été éliminés dans les années vingt et trente, plusieurs millions de Cambodgiens entre 1975 et 1979.

L’essayiste Guy Sorman, classé à droite, donne une explication dans Le Monde de ce 10 août : « Le communisme réel sans massacre, sans camps de concentration, goulag ou laogaï, cela n’existe pas. Et si cela n’a pas existé, il faut en conclure qu’il ne pouvait en être autrement : l’idéologie communiste conduit à la violence de masse parce que la masse ne veut pas du communisme réel ».

J’ajouterai que, se sachant minoritaires, ces régimes qui, du passé veulent faire « table rase », sont paranoïaques. L’ennemi est partout, y compris jusque dans ses propres rangs. « L’épuration » frappe finalement toutes les couches de la société.

Massacres, pogromes et lynchages : lorsque le voisin devient l’ennemi à abattre

PARIS – Je retiens de l’actualité des 30 jours écoulés, des pogromes sanglants en Kirghizie et un fait divers qui « en dit long sur l’époque« , pour reprendre un commentaire du journal français Libération, je veux parler de cet automobiliste battu à mort près de Paris à la suite d’un accrochage routier sans gravité. Personne n’avait vu venir le premier événement, le Kirghizstan étant terra incognita de la plupart des journalistes ; à leur décharge, il faut bien dire que les rares spécialistes de l’Asie centrale avouent ne pas l’avoir anticipé non plus.

Pourquoi revenir sur ces deux événements, un d’importance, l’autre simple fait divers ? Parce que lorsque l’on voit soudainement, des Kirghizes s’en prendre à leurs voisins ouzbeks, cela rappelle d’abord d’autres massacres moins récents, les Hutus étripant leurs voisins tutsis, les Serbes massacrant leurs compatriotes bosniaques, pour ainsi dire sans préavis mais toujours dans un contexte politique extrêmement tendu. Tous vous diront avoir longtemps vécu en bonne intelligence. Et l’on s’interroge ? Une telle chose pourrait-elle survenir dans un pays comme la France ? Des Français de souche pourraient-ils, sans crier gare, s’attaquer à leurs voisins maghrébins ou d’Afrique noire – et inversement ? En quoi sommes-nous plus prémunis que les ex-Soviétiques, les Rwandais ou les ex-Yougoslaves ? On aimerait croire que oui, que prémunis nous le sommes, protégés par les institutions d’un pays démocratique, mais on n’en est pas absolument certain, il faut bien l’avouer.

Le second événement est un simple « fait divers dont tout le monde parle encore » dans lequel un automobiliste « est mort pour rien. Tué par un système absurde de passages à l’acte, de pulsions, de fiertés mal placées, de règles mafieuses. Tué par la connerie« , analyse Le Monde Magazine. Si l’événement est si frappant, c’est que chacun d’entre nous se perçoit comme une victime potentielle de ce genre de dérapage aussi sanglant qu’imprévisible. Et pourtant, hier sur France-Inter, un sociologue soulignait que de tels crimes apparemment gratuits étaient rarissimes. Les statistiques montrent, ajoutait-il, que les meurtres ont diminué de moitié depuis une trentaine d’années en France (environ 800 par an actuellement) et que dans la grande majorité des cas la victime connaît son assassin.

Malheureusement, les statistiques n’ont jamais suffi à rassurer personne – autrement, beaucoup de voyageurs auraient moins peur de prendre l’avion… Comme l’écrit Libération, et n’en déplaise aux sociologues nourris de statistiques, on a en effet bien le sentiment que « c’est une affaire qui en dit long sur l’époque, la violence sans retenue et la dérive de certains jeunes des cités sensibles« .

Incursion en banlieue : ni sauvageons, ni burqa en vue

bklyn_a_velo.1272911730.jpgPARIS-SEVRAN – Il suffit d’aller au fil de l’eau, de suivre le courant et la piste cyclable jadis chemin de halage nous conduit de Paris à la banlieue, espace a priori hostile que l’on traverse pourtant sans coup férir. En ce dimanche printanier, tout respire la détente, le repos, en un mot la paix. Depuis la porte de la Villette, le canal de l’Ourcq traverse le département de la Seine-Saint-Denis, qui porte le numéro 93, et que désormais on appelle couramment « le neuf-trois », pour imiter la parlure inimitable des jeunes autochtones.

Un ancien ministre de gauche les avait gentiment qualifiés de « sauvageons » ces jeunes « issus de l’immigration », comme on dit aujourd’hui. Certains d’entre eux ont fait des nuits du 9-3 un champ de manoeuvre où l’on incendie allègrement des automobiles, où l’on caillasse des autobus et les camions de pompiers comme les voitures de police.

Pourtant, en ce dimanche de printemps, point de sauvageons en vadrouille mais seulement des familles qui se promènent gentiment entre le parc de la Villette et celui de la poudrerie à Sevran séparés par une quinzaine de kilomètres. Pas de fantôme féminin sous une burqa non plus, tenue exotique que le gouvernement français a finalement décidé d’interdire, a-t-on appris aujourd’hui.

Par contre, j’ai croisé, à pied comme à bicyclette, nombre de femmes aux décolletés aussi avantageux que plongeants au bord de ce canal et je me demande si, pour faire bonne mesure, il ne faudrait pas interdire aussi les tenues féminines un peu trop débraillées. Pour atteinte aux bonnes moeurs bien sûr ! « Cachez ce sein que je ne saurais voir… »