Russie : génération Ikea ou génération Gorbatchev ?

PARIS – D’aucuns affirment que les Russes qui manifestent contre Poutine incarnent « la génération Ikea« , du nom d’un fabricant scandinave de meubles plus ou moins faciles à monter soi-même qui a étendu son empire dans l’ex-URSS. Ils incarneraient la classe moyenne qui a émergé ces dernières années et qui en a assez de l’autoritarisme poutinien, de l’arbitraire, de la fraude et de la corruption à grande échelle. Pour Andreï Gratchev, ancien porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev, il s’agit plutôt (mais peut-être bien aussi) de « la génération Gorbatchev« .

C’est paradoxal quand on songe au fait que celui qui apparaît comme le démolisseur de l’Union des Républiques socialistes des conseils (soviet signifie conseil en russe *) n’est guère populaire dans son pays. Et on n’a pas noté que les manifestants se réclamaient de Mikhaïl Serguéïévitch, même si celui-ci leur a apporté son soutien, demandant à Poutine de partir. Selon Andreï Gratchev, il existe maintenant un « courant de sympathie » en faveur de son ancien patron. Et ce, « même si une certaine nostalgie de l’URSS donne de lui l’image de son fossoyeur« , expliquait-il récemment lors d’une rencontre avec l’Association des journalistes France-Russie à l’occasion de la publication d’un ouvrage sur le sujet.

« C’est la génération Gorbatchev car elle réclame que l’on revienne à la case départ de la perestroïka« , autrement dit de la démocratisation impulsée par le dernier numéro un soviétique. « La perestroïka, explique-t-il, est un phénomène de classe moyenne, classe qui a été anéantie par les années Eltsine. Aujourd’hui, le pouvoir est face à une nouvelle classe moyenne qui a émergé de la stabilité poutinienne et qui réclame autre chose en refusant d’être considérée comme un pion« .

« La société a senti sa force. Le pouvoir va être plus prudent avec la fraude lors de la présidentielle », prédit-il, avant d’ajouter : « En Russie, le temps est plus lent qu’ailleurs ; mais ça peut s’accélérer« .

 

(*) Soviétique ne veut en effet rien dire en français. Il vient de l’adjectif russe sovietskiy, dont on peut se demander s’il a beaucoup plus de sens dans cette langue. Car les soviets en question, ces conseils ouvriers censés prendre « tout le pouvoir » à l’appel de Lénine en ont bien vite été privés au profit du Parti communiste et de son « rôle dirigeant » inscrit dans la Constitution « soviétique ». On voit par là que le mensonge était véritablement consubstantiel à ce régime puisque son nom même – Union des républiques socialistes des conseils – était mensonger.

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Andreï Gratchev publie en français « Gorbatchev, le pari perdu ? – De la perestroïka à l’implosion de l’URSS » (Armand Colin, 292 pages, 23,90 €) ; il s’agit de la version actualisée d’un livre paru en anglais en 2008.

Franc français : un spectre hante nos bas de laine

Une quarantaine de commerçants de Gex dans l'Ain ont accepté pendant deux mois en 2009 d'être réglés dans l’ancienne monnaie par leurs clients possédant encore des francs français et souhaitant s'en délester. Les commerçants pouvaient ensuite les échanger contre des euros à la banque de France. L'euro subira-t-il à son tour le même sort et les rôles seront-ils bientôt inversés ?

Il y a un an, 50 millions de billets de banque en francs français étaient encore plus ou moins « en circulation » – plutôt moins que plus -, pour une valeur dépassant les 600 millions d’euros, selon la Banque de France.

Franc français, le retour ?

Eurosecours !

PARIS – Est-ce que l’euro existera toujours à Noël ? « Il y a plus d’une chance sur deux pour que la monnaie unique ne soit plus là ou du moins qu’elle soit en train de se défaire« , déclarait à un mois de la Nativité l’économiste Jacques Attali. Le sociologue et anthropologue Paul Jorion enfonçait le clou (dans le cercueil) quelques jours plus tard en soutenant que le capitalisme était cette fois bel et bien mort et qu’il était vain d’implorer un cadavre pour le ressusciter, comme le font nos dirigeants désemparés. Alors que se tient cette fin de semaine un nouveau sommet européen que l’on annonce crucial une fois encore, je me suis demandé si un pays comme la France était prêt à repasser au franc du jour au lendemain. J’ai donc posé la question à la Banque de France.

On se souvient que le passage à l’euro au 1er janvier 2002 avait été une opération très lourde, organisée de longue date. Si les pays de la zone euro devaient par conséquent refaire le chemin inverse, on peut difficilement imaginer qu’un tel retour en arrière puisse s’improviser.

« Il n’existe aucune étude réelle, concrète, sur ce qui se passera dans ce cas-là. On n’envisage absolument pas un tel scénario« , me répond-on au service de presse de la Banque de France. « Du moins, à ma connaissance« , ajoute prudemment mon interlocuteur qui demande à ce que je ne le cite pas nommément. Il est vrai qu’une telle opération devrait prendre les fameux marchés par surprise et qu’elle exigerait donc le plus grand secret. Et on voit mal comment frapper une nouvelle monnaie en catimini sans qu’il y ait des fuites.

« Je ne pense pas qu’il existe, aussi bien à Bruxelles qu’en France, au niveau du gouvernement français, des plans B qui envisageraient froidement la fin de l’euro« , déclarait le 30 novembre sur France-Culture Henri Sterdyniak, directeur du département économie de la mondialisation à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Son collègue, Nicolas Véron, du cercle de réflexion européen Bruegel, renchérissait : « Si la Banque centrale européenne dit demain ‘nous avons une équipe qui réfléchit au démantèlement de l’euro’ ou si la Commission dit ça, ça veut dire que l’euro est fini. »

Pour lui, par conséquent, « il est tout à fait normal que les autorités, non seulement, ne disent pas que des plans B commencent à être élaborés mais encore qu’elles ne commencent même pas à élaborer de tels plans. Nous sommes dans des démocraties assez transparentes et s’il y avait une démarche de ce type à un niveau technique sérieux, ça se saurait tout de suite (…) A cause des problèmes de confiance ou de défiance et de panique, une transition de l’euro vers les monnaies nationales aurait lieu de manière extrêmement rapide et donc forcément désordonné. »

Résumons : « Jusque là, tout va bien« , comme disait ce type qui tombait d’un gratte-ciel de 100 étages en passant au niveau du cinquantième…

Anglomanie débridée

Rue de Reuilly Paris 12e

PARIS – L’anglomanie française ne connaît vraiment aucune limite. Longtemps, je me suis dit que ça passerait, qu’il viendrait un moment où on arrêterait de coller des mot anglais, voire d’inventer des expressions franglaises pour désigner des choses ou des concepts dont l’équivalent français existe pourtant bel et bien. Je me suis trompé. Désormais, on ne dit plus « courtier » pour parler d’un professionnel de la bourse, ça fait sans doute trop plouc, mais trader – qui a l’avantage de pouvoir être confondu avec « tueur ». Le mot est apparu pratiquement du jour au lendemain comme bien d’autres, et il s’est installé contre toute attente, tel un coucou dans le nid d’un autre oiseau.

Les journalistes sportifs, de radio-télévision surtout, raffolent particulièrement des anglicismes. On n’aurait pourtant jamais imaginé qu’il serait plus « in » de dire « staff technique« . Mais vous avouerez que « le staff« , ça sonne tellement mieux que « l’encadrement » et « coach » qu’entraîneur. C’est pour tout dire beaucoup plus bandant (soyons viril, le sport l’exige…). Et, de fait, évoquer « le staff de l’équipe de France« , ça fait plus sérieux, compte tenu surtout des ambitions excessives que l’on assigne à ces pauvres footballeurs de l’hexagone.

Certains s’émeuvent, au Québec en particulier, de l’anglomanie galopante des Français qui craignent sans doute d’être ringards en défendant leur langue. Le maire de la ville de Québec (oui, Quebec City, en banlieue du Far-West) était récemment à Paris. Régis Labeaume s’est particulièrement ému de la multiplication des enseignes de magasins en anglais. Il s’en est ouvert à son homologue parisien qui a fait la confidence suivante : «Il m’arrive même quand j’écoute la radio ou que je regarde la télévision de ne pas comprendre certains mots », a avoué Bertrand Delanoë.

La ministre québécoise de la culture, Christine Saint-Pierre, elle-même ancienne journaliste de télévision, s’interroge : « Si la France n’envoie pas le signal – dans toute la francophonie mondiale – que le français, c’est important et qu’il faut le protéger, qui va l’envoyer ? Si la France n’est pas le porteur de ce flambeau, qui va l’être ? » That is the question*, comme dit je ne sais plus qui.

* Telle est la question

Le régime syrien et l’épouvantail israélien

GENEVE – Est-ce du pur cynisme, une impudence éhontée, associée à une longue pratique de la langue de bois ? Alors que l’on torture et que l’on tue dans les villes de Syrie insurgées depuis la mi-mars, les diplomates de ce pays répètent, comme si de rien n’était dans les instances internationales, leur discours éprouvé sur les horreurs commises par… l’armée israélienne. L’attitude des représentants du régime syrien au Conseil des droits de l’homme à Genève illustre cette attitude jusqu’à la caricature.

Le 26 septembre dernier, ledit Conseil tenait son débat général récurrent sur « la situation des droits de l’homme en Palestine et dans les autres territoires arabes occupés » – une semaine plus tôt, le 19, il s’était penché sur la situation en Syrie elle-même. Le sort des Palestiniens, soumis à un régime de quasi-apartheid qui ne dit pas son nom, n’est certes guère enviable. Et rien n’indique une amélioration prochaine. Mais on en vient à penser qu’il vaut sans doute mieux en ce moment être un Arabe en Israël, voire en Cisjordanie occupée, qu’être un Syrien, un Yéménite ou un Bahreïni soumis à des répressions aussi brutales que sanglantes.

Qu’on en juge. Lors de la réunion du 26 septembre au Conseil des droits de l’homme, l’ambassadeur de la Syrie à Genève, M. Faysal Khabbaz Hamoui, a dressé l’historique du «terrorisme d’État» perpétré par l’État juif. De nombreux Palestiniens sont détenus dans des conditions inhumaines et subissent des tortures et mauvais traitements qui contreviennent aux obligations internationales d’Israël, a-t-il observé. Les agressions israéliennes ont conduit à des crimes contre l’humanité, a-t-il encore affirmé ; le Conseil de sécurité de l’Onu et le Conseil des droits de l’homme doivent dénoncer ces crimes, s’ils veulent rester crédibles. L’ironie de l’histoire, c’est que ce discours aurait au moins autant de sens, sinon plus, si l’on remplaçait les mots « Israël » et « israéliens » par les mots « Syrie » ou « syriens » et le mot « Palestiniens » par « citoyens syriens ».

Car l’épouvantail israélien ne fait plus illusion et ne détourne plus l’attention des peuples arabes fatigués de la tyrannie. Et pour avoir été trop agité, ce pantin est usé jusqu’à la corde.  Si l’ennemi des Palestiniens se trouve effectivement au pouvoir à Jérusalem, la population syrienne sait pertinemment, elle, que le sien occupe le palais présidentiel de Damas. Peut-être plus pour très longtemps.

Ariane Ascaride : « Les femmes sont plus fortes que vous »

Face au lacPARIS – La lâcheté des hommes est légendaire et j’ai le sentiment que, bien souvent, les femmes sont plus courageuses que leurs compagnons. Les mâles ont certes la force physique, ils font la guerre depuis des millénaires, mais cette « supériorité » ne suffit paradoxalement pas nécessairement à affronter les situations délicates, voire conflictuelles de la vie courante. Dans le prochain film de Robert Guédiguian, « Les neiges du Kilimandjaro« , qui sort cette semaine, l’actrice Ariane Ascaride a la réplique suivante face à son partenaire à l’écran, Jean-Pierre Darroussin : « Tu es comme tous les hommes, tu es faible« .

Explication d’une Ariane  Ascaride à l’unisson avec son rôle : « C’est vrai. Je pense que les hommes sont faibles, je veux dire fragiles. Votre éducation est très difficile« , disait-elle au journaliste de France-Inter qui l’interrogeait la semaine dernière (*). « On vous apprend à devoir tout le temps être les plus forts. On vous apprend à ne pas pleurer, à tout prendre en charge, ce qui doit être absolument terrifiant. Et on vous apprend aussi, pour beaucoup d’entre vous, à considérer les femmes comme des êtres faibles, poursuivait-elle. Or, c’est le contraire, je pense que les femmes sont plus fortes que vous. Elles ne l’ont pas décidé, c’est un fait, c’est une constatation. Vous n’y pouvez rien et nous n’y pouvons rien. »

(*) Entendu le 4 novembre dans l’émission Le grand entretien animé par François Busnel

Sarkozy peut-il être lâché par les siens ?

PARIS – Dans six mois, les Français auront tout juste élu ou réélu leur président de la République. Le sortant, Nicolas Sarkozy, toujours très bas dans les sondages, peut-il être lâché par les siens, une fois que ceux-ci se convaincront de l’inéluctabilité du naufrage ? Réponse de l’ancien ministre du budget Alain Lambert, un déçu du sarkozisme, dans le journal Libération d’hier : « Plus on va s’approcher de la fin de l’année, plus les élus UMP (Union pour un mouvement populaire, le parti du président) regarderont les sondages. Qui sait ? Une quarantaine de députés pourraient tirer le signal d’alarme. En tout cas, ne partons pas du postulat que Sarkozy serait le seul candidat possible. Alain Juppé est probablement le seul recours possible. Il a une belle réputation internationale, une solidité morale et intellectuelle« .

Que reproche au juste Alain Lambert, cet ancien ministre des gouvernements Raffarin à un chef de l’Etat qui met finalement en oeuvre la politique de rigueur que lui-même appelait de ses voeux ? Réponse de M. Lambert : « … à six mois de l’élection, c’est un peu tard. Il doit emprunter exactement le chemin inverse de celui qui est le sien depuis le début du quinquennat. Après les baisses d’impôt et des dépenses supplémentaires, il doit faire le contraire. Il n’y a plus de choix. Dans six mois, la situation sera peut-être plus grave. Il faudra prendre des décisions encore plus difficiles. Pour relever le pays, il nous faut un géant et pas une pile électrique« .

Conclusion : Sarkozy peut-il être lâché par une partie des siens ? Manifestement, oui, tout comme l’avait été Jacques Chirac avant son élection de 1995.

Mirage en Tunisie

Après son récit des soubresauts de la place Tahrir au Caire, que nous avions publié ici le 16 février dernier, Antonio Rodriguez, journaliste à l’AFP, nous envoie une carte postale du Cap Bon en Tunisie à une semaine de la première élection véritablement pluraliste dans ce pays.

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Tunisie : l’été du Ramadan

CAP BON (Tunisie) – Pendant les grosses chaleurs de l’été, l’île de Pantelleria n’est visible qu’en de rares occasions de la pointe du cap Bon, comme un mirage. Il y a quelques années, elle m’était apparue à l’aube du dernier jour des vacances, juste avant de prendre la route de l’aéroport, avant que le soleil torride du mois d’août, qui se levait sur son côté droit, ne la fasse disparaître derrière un épais rideau de vapeurs. Je garde le souvenir d’un rocher perdu au milieu de la grande bleue, beaucoup plus gros et beaucoup plus proche de la côte tunisienne que je ne l’imaginais.

Cet été, celui du premier ramadan depuis la révolution de jasmin, j’ai passé de longues heures à contempler l’horizon, en vain. Cet instant magique ne s’est pas reproduit. Mon beau-frère tunisien a eu plus de chance. Un soir, à son retour de la plage, il a décrit comme « une image de carte postale » la vision dont il s’était régalé en se baignant dans les eaux claires de la Méditerranée. Il était trop tard pour que je coure jusqu’au bord de mer ou que je grimpe sur le toit de la maison. La nuit venait de tomber. C’était comme si Pantelleria jouait au chat et à la souris avec moi.

Pourtant, la proximité de cette île ne m’a jamais été aussi perceptible que cet été. Je devinais sa présence dans nos longues conversations entre voisins de la plage à l’heure du thé, quand l’air du large adoucissait la chaleur de l’après-midi et que la vie reprenait son cours après la sieste. Cette année, Tunisiens, Français, pieds-noirs ou pièces rapportées comme moi, nous nous étions tous donné rendez-vous au cap Bon par « devoir » envers la Tunisie et sa révolution qui nous avait surpris de l’autre côté de la Méditerranée. Dès la première gorgée de thé vert, nous passions en revue les sujets d’actualité. Le nombre de bateaux disparus dans le village dans les mois qui ont suivi la chute du régime de Ben Ali, le 14 janvier, était un thème récurrent.

« Ils en ont volé vingt-cinq », assurait Marie. Avec le retour des beaux jours, beaucoup de propriétaires n’ont pas retrouvé leur embarcation. Marie et Jean, son mari, les Espagnols de la plage, l’ont échappé belle. Le bateau qu’ils utilisent pour la pêche de loisir s’est révélé trop lourd et trop difficile à bouger pour les quelques jeunes qui ont franchi le mur de la maison pour le subtiliser. Le gardien les a surpris et ils ont pris la fuite. Depuis, Jean a loué un local dans la ville voisine pour y entreposer son bateau pendant qu’il travaille à Tunis.

Les Bogo ont aussi eu de la visite. Quand ils sont revenus au village pour passer l’été, leur bateau avait chaviré, pour ainsi dire. Il était tombé des plots du jardin sur lesquels il reposait l’hiver. La famille a passé l’été à réparer les quelques dommages qu’il avait subis. Les voleurs n’étaient pas non plus parvenus à sortir l’embarcation de ses quartiers d’hiver. Ils n’ont pas insisté. La maison des Bogo ne se trouve pourtant qu’à quelques pas de la mer. Si Pantelleria daignait apparaître, elle se trouverait dans l’axe de la route qui passe devant chez eux et conduit à la plage.

Christine et Wolf, un couple franco-autrichien qui s’exprime parfois en espagnol pour avoir vécu à Cuba et au Mexique, sont les rares personnes de la plage à avoir eu la preuve du pouvoir d’attraction de l’île invisible, qui se situe à quelque 160 km au large de la Tunisie. Cet hiver, ils se promenaient du côté de « la montagne », la pointe du cap dénudée et rocailleuse, ce bout du monde africain, ce Finistère qui plonge du haut de ses près de 300 mètres dans la Méditerranée et dont Pantelleria paraît être le prolongement. A moins que ce ne soit le bout de la queue d’un cousin du monstre du Loch Ness pétrifié qui partagerait avec son homologue écossais son penchant pour apparaître quand bon lui semble.

Quand ils se sont approchés des ruines du vieux fort qui domine la Méditerranée, où les Allemands dirigés par Rommel avaient établi leurs quartiers pendant la deuxième guerre mondiale avant de se replier sur l’Italie, ils ont observé de l’agitation dans les ruines. D’habitude, cette région n’est fréquentée que par des bergers et leurs troupeaux. Leurs chiens aboient dès qu’ils sentent la présence de rares promeneurs. Ce jour-là, ils n’ont pas donné l’alerte. Ils étaient absents, comme leurs maîtres et les bêtes. Le fort n’était pas vide pour autant. Des dizaines de personnes se trouvaient réfugiées entre ses murs. « Des harragas », a commenté Christine. Le mot arabe qui désigne ceux qui vont se brûler, une expression inattendue pour des candidats à l’exil qui se jettent à l’eau pour passer en Europe.

En août, les harragas étaient aussi invisibles que Pantelleria. Il ne restait d’eux que des témoignages, comme celui de cette mère de famille, dont le fils était sorti prendre son café habituel un matin vers 10h00. Il a appelé la maison vers minuit pour annoncer qu’il arrivait à Pantelleria, juste avant que les douaniers italiens ne lui confisquent son téléphone.

Quand je suis monté au fort, il n’y avait pas la moindre trace des harragas. Les moutons et les chèvres avaient repris leurs quartiers dans les environs. La forteresse était vide, les chiens des bergers étrangement absents, la Méditerranée azure et Pantelleria absente, comme d’habitude. J’espérais qu’en prenant de la hauteur, je parviendrais au moins à la situer. Caramba ! Encore raté !, aurais-je pu m’exclamer. A défaut de voir l’île, j’ai observé les ruines du fort. J’ai compris pourquoi les harragas s’y réfugiaient. Elles se trouvent à l’abri des regards et des vents qui soufflent sans cesse sur le cap. Les clandestins peuvent y attendre leur embarcation sans être remarqués, sauf par de rares promeneurs du dimanche, si je puis dire, comme Christine et Wolf. Dès que les coyotes locaux donnent le signal, ils n’ont qu’à dévaler la falaise en quelques minutes pour rejoindre une petite crique et monter dans une embarcation.

Comme Pantelleria, cet été en Tunisie, l’invisible était souvent plus révélateur que ce qui ne l’était pas. Les portraits de Ben Ali ne rayonnent plus dans tous les magasins comme avant qu’il ne se réfugie en Arabie. La couleur mauve, qui ornait les routes et les bâtiments de l’ancien régime, a disparu sous d’épaisses couches de peinture blanche. Les policiers qui passaient leur journée aux carrefours se sont eux aussi évanouis. Ils ne font plus partie du paysage tunisien. Sur la plage, il y avait une petite cabane en bois portant la mention « police » en français et en arabe. Elle est restée vide pendant tout notre séjour. Cette cahute, peinte en blanc, ne payait pas de mine. Construite sur le domaine maritime, comme la plupart de buvettes qui sont apparues ces dernières années sur le bord de mer, elle symbolisait la disparition de l’autorité. Pour d’autres raisons, la maison de la voisine en témoignait également. Elle s’est empressée de reconstruire l’étage que les autorités avaient détruit un an auparavant. Plus personne ne contrôle les extensions de maisons particulières. Le journal La Presse, dont la une n’affiche plus une photo de Ben Ali au quotidien, a révélé l’existence d’une bulle du béton, dont les prix se sont envolés avec la reprise des constructions illégales.

Mais cet été, il n’y avait pas que Pantelleria, Ben Ali et la police qui étaient invisibles sur la plage du cap Bon. Les Tunisois et les touristes étrangers l’étaient tout autant. Les gens de la capitale ont eu peur de laisser leur maison sans surveillance, nous a expliqué une habitante du village pour justifier le peu de maisons louées. Quant aux touristes étrangers, nous n’avons vu que de rares Italiens, arrivés dans un minibus juste avant midi, quand le soleil cognait comme Mohamed Ali dans ses meilleurs jours. Les harragas, au sens propre, c’étaient eux.

Ces dernières années, les touristes étrangers avaient commencé à sortir des sentiers battus pour s’approcher de la pointe du cap Bon. Il y a deux ans, lors de mon dernier séjour, un hôtelier, qui tend à privatiser la plage depuis des années, avait organisé une fête touarègue sur la plage. A la tombée de la nuit, un bus de touristes italiens avait débarqué. Ils avaient apprécié un spectacle de danse du ventre et de cracheurs de feu en mangeant du couscous sous une tente qui rappelait celle plantée par Kadhafi à Paris lors de sa visite en France en 2007. Dans l’obscurité, les touristes avaient peut-être cru qu’ils vivaient l’ambiance torride du Sahara, loin de chez eux, de cette Italie qui ne se trouvait pourtant qu’à 160 km. En les observant se trémousser sur des rythmes cubains en fin de soirée, je m’étais dit qu’ils avaient été bernés comme les dizaines de Subsahariens qui avaient débarqué cette même année au cap Bon convaincus d’avoir atteint l’Europe, trompés par un coyote qui partageait peut-être ses revenus entre le tourisme et le trafic de personnes.

Le premier jour du ramadan, le 1er août, le village a plongé dans le silence. Pratiquement aucune voiture ou mobylette ne s’aventurait sur la route de la mer. Il n’y avait que le muezzin qui rompait la quiétude estivale pour appeler à la prière. Je me suis senti comme un archéologue découvrant des vestiges du passé, sauf que je ne creusais pas le sol à la recherche d’amphores romaines. En écoutant l’olivier bruisser sous l’air léger de la mer et les tourterelles voler d’arbre en arbre, j’ai réalisé que ce silence était le même que celui qui régnait au cap Bon  quand les Phéniciens se sont installés dans la voisine Kerkouane, quand les Espagnols ont construit le fort de Kelibia ou quand les Arabes ont érigé leur première mosquée dans ce bout du monde.

Le jour où a commencé le ramadan, la plage s’est pratiquement vidée. Les Tunisiens de la veille avaient disparu. Il n’y avait plus d’enfants qui jouaient au foot sur le sable, plus de jet ski qui fonçait sur les vagues à proximité des têtes des baigneurs, pas plus que de clients sous les parasols de l’hôtel illégal. Les femmes voilées marchant dans l’eau se sont aussi évaporées. Elles s’étaient multipliées ces dernières années. Les jeunes filles avaient pris l’habitude de porter des combinaisons, plutôt moulantes, semblables à celles utilisées dans l’Atlantique par les nageurs qui craignent les eaux à moins de 20°, beaucoup plus froides que celles baignant le cap Bon.

Cet été du ramadan, pris en tenaille entre la révolution de jasmin et les élections d’octobre, de nombreux habitués de la plage voyaient la menace de l’islamisme sous ces maillots dits saoudiens. Contrairement aux étés précédents, les conversations ne tournaient plus exclusivement autour du port de plaisance, dont la construction a défiguré « la montagne » et qui se trouve désormais complètement ensablé ou sur le volume sonore de la musique la nuit dans les buvettes de la plage. Cette année, les discussions évoquaient un danger invisible, dont les nageuses voilées étaient peut-être l’avant-garde.

Il y avait ceux qui écartaient d’un revers de main la possibilité d’une victoire islamiste lors des élections d’octobre et ceux qui craignaient que les radicaux ne s’emparent d’une révolution qui n’était pas la leur. Face au danger, chacun menait son propre combat. Beaucoup continuaient à se rendre à la plage en plein ramadan et n’hésitaient pas à plonger dans les vagues pendant que l’imam annonçait la rupture du jeûne par les haut-parleurs de la mosquée, des femmes se baignaient en bikini pour montrer qu’elles ne fléchiraient pas, les plus audacieux préparaient des barbecues en pleine journée et n’hésitaient pas à boire de l’alcool sur leur terrasse le soir, au vu et au su des passants.

Dans un pays où plus d’une centaine de partis sont nés en quelques mois, comme si un baby-boom politique s’était produit après la chute de Ben Ali, la résistance à l’islamisme semblait particulièrement fragmentée sur la plage. Elle était la somme d’actes individuels. Les démocrates tunisiens parviendront-ils à s’unir pour affronter des islamistes qui serrent les rangs? Cet été, les habitants de la ville voisine nous ont démontré qu’ils en étaient capables. Des barbus ont perturbé la prière lors du premier vendredi du ramadan. Ils ont tenté de sortir l’imam de la mosquée qui n’était apparemment pas assez radical à leur goût. Les salafistes n’y sont pas parvenus. Les fidèles les en ont empêchés avec l’aide de l’armée. Jamais l’islamisme ne s’était manifesté aussi directement et violemment dans cette région. A la plage, chacun a poursuivi son petit combat quotidien contre une menace aussi perceptible que le pouvoir d’attraction de Pantelleria. Aucun barbu n’est descendu à la plage pour y faire respecter le jeûne. Cet été du ramadan en Tunisie était bien celui de l’invisible.

Avant de partir à l’aéroport pour rejoindre l’Europe, j’ai tourné mon regard une dernière fois vers la mer. Pantelleria est restée cachée. Je suis parti sans l’apercevoir. Je me suis dit que je n’en rêvais probablement pas assez.

Antonio Rodriguez

 

Interruption de l’image et du son

… interruption du texte aussi. Les Arabes se révoltent, l’euro et l’Europe vacillent, l’Amérique est anémique et, pourtant, malgré toutes ces sources d’inspiration, l’auteur de ces chroniques reste silencieux dans le vacarme ambiant. Il semble ne rien avoir rien à dire : ni sur le capharnaüm oriental, ni non plus sur l’effondrement des bourses, bourses qui évoquent de plus en plus des « patates au fond d’un filet« , comme disait une vague connaissance à propos de certaines débandades.

L’auteur réfléchit à la manière dont il pourrait mettre son grain de sel parmi les multiples commentaires consacrés à toutes cette Histoire « de bruits et de fureur« , comme écrivait un certain William S. En attendant, il se tient coi, mais vous dit quand même : à bientôt, peut-être !

De l’inutilité sociale des revenus exorbitants, selon Henri Guaino

Recette pour partager le gâteau

PARIS – Qui affirme que « la hiérarchie des revenus n’a plus aucun rapport avec l’utilité sociale » ? Celui qui formule cette réflexion ce week-end dans le journal Libération n’est pas a priori un marxiste attardé : il s’agit d’Henri Guaino, proche conseiller et plume du président français, Nicolas Sarkozy.

Le journal lui demande ce qu’il pense de l’idée d’imposer un resserrement des salaires dans une fourchette de 1 à 10 dans les entreprises, comme certains le suggèrent. S’agit-il d’un « idéal démocratique » alors que certains dirigeants de sociétés sont gratifiés de revenus tellement mirobolants qu’ils en sont indécents pour le commun des mortels ?

Réponse d’Henri Guaino : « Je croyais que l’histoire nous avait vaccinés contre la fixation bureaucratique des prix et des salaires. C’est la pire façon de s’y prendre. Pourquoi 1 à 10, pourquoi pas 1 à 5 ou 1 à 20 ? Cette arithmétique est absurde. Mais le problème est réel : si l’on ne sait pas quel est le juste éventail des rémunérations, en revanche il est clair que l’écart actuel est insupportable pour la société. Les 1% les plus riches ont creusé vertigineusement l’écart avec les autres, au point que l’on retrouve des niveaux d’inégalité comparable à ceux de la révolution industrielle ! C’est d’autant plus insupportable que les uns sont de plus en plus riches et les autres de plus en plus en difficulté et que la hiérarchie des revenus n’a plus aucun rapport avec l’utilité sociale« .

Si c’est le conseiller du président qui le dit… Il ne lui reste plus désormais qu’à trouver la recette pour partager le gâteau.