Quand New York rencontre Sandy

NEW YORK – Un ouragan arrive dans ma vie. Et ce n’est pas du sens figuré, pour une fois. Quelques jours avant Halloween, les médias évoquent « Frankenstorm » – jeu de mots sur le monstre bien connu et sur storm, la tempête. Sandy commence enfin sérieusement à souffler – et à pleuvoir alors que la nuit est tombée. On parle de jamais vu, de mémoire de météorologue. L’East River sur lequel donne mon appartement était déjà montée d’au moins un mètre ce matin. Submergées les petites sculptures rigolotes de Tom Otterness illustrant un capitalisme devenu fou et qui égayent la rive de l’île Roosevelt où je demeure, entre Manhattan et Queens.

© Giansetto 2012

On a fait des provisions, de vivres mais aussi de bougies. On conseille de faire des réserves d’eau aussi. Les ascenseurs seront arrêtés cette nuit dans l’immeuble.

L’ONU est fermée au moins jusqu’à après-demain matin. C’est très dommage, il y avait un très important « débat » prévu aujourd’hui au Conseil de sécurité sur « les femmes et la paix et la sécurité » (sic), échange que « la moitié du ciel » attendait, j’imagine, et auquel devaient participer une soixantaine d’orateurs. Reporté sine die, après la fin du monde.

Petit chaperon rouge attendant l’arrivée du grand méchant ouragan

Les Portugais bouffent les mots

LISBONNE – Les Portugais mangent les mots. Alors que les Espagnols prononcent clairement chaque syllabe en castillan, langue très voisine du portugais, leurs voisins occidentaux contractent tout au maximum. Portugal devient ainsi « Port’gal« , et la spécialité des pâtisseries d’Aveiro, les ovos moles (oeufs mous) se transforment, avec ou sans mastication, en quelque chose comme « ovch’molche« .

Ca m’a déçu jusqu’à ce que je réalise bien vite que je faisais de même en français. Les Français, du moins ceux de la moitié nord, ceux qui parlent « pointu », comme on dit en Provence, et les Wallons aussi sans doute, mangent les voyelles tout comme les Portugais. On dit ainsi plus couramment j’vais m’prom’ner que je-vais-me-promener. On dit plus souvent chus r’parti que je-suis-reparti…

Les Québécois font de même : « Chus r’parti sur Québecair, Transworld, Nord-East, Eastern, Western puis PanAmerican/mais chais p’u où chus rendu« … comme le chantent Robert Charlebois et Louise Forestier dans « Lindberg« .

Nancy Huston : « Nous vivons dans une société allumeuse… »

GENEVE – « Les ‘gender studies‘, qui représentent l’idéologie dominante dans une certaine élite intellectuelle, refusent de considérer la part qui, en nous, relève de l’instinct animal. Le problème est que cette posture mentale empêche de comprendre ce qui se passe sous nos yeux.

« Nous vivons dans une société ‘allumeuse’, qui attise en nous des besoins archaïques et les utilise pour susciter des comportements de dépendance. Pendant que les élites dissertent sur la non-existence de l’instinct, les multinationales du sexe et de la beauté font leur beurre avec« .

Nancy Huston (interview au quotidien suisse Le Temps du 30 juin 2012)

Peer Gynt : « On paye cher… »

« On paye cher, de sa vie, le prix d’être né« .

(Réplique de Peer Gynt, pièce d’Henrik Ibsen, mise en scène de manière baroque et un rien délirante par Eric Ruf de la Comédie française, jouée jusqu’à hier dans le cadre crépusculaire du Salon d’honneur du Grand-Palais à Paris. « Je n’ai jamais rien écrit d’aussi fou« , estimait le dramaturge norvégien au sujet de son « poème dramatique ».)

Quand la frustration des Palestiniens s’exprime à l’ONU

Le 5 juin 1967, éclatait la Guerre des six jours qui devait permettre à Israël de conquérir la Cisjordanie, Jérusalem-Est, la bande de Gaza, le Sinaï égyptien et le Golan syrien. Quarante-cinq plus tard, et en dépit de nombre de résolutions du Conseil de sécurité de l’Onu, Israël occupe toujours la Cisjordanie qu’il a entrepris de coloniser. Jérusalem et le Golan ont été annexés.

PARIS – « Le sentiment qui nous opprime, qui nous oppresse, c’est que nos amis palestiniens se trouvent encore dans une situation inacceptable face à laquelle il est légitime de s’indigner ». Ces mots, Stéphane Hessel, auteur du pamphlet « Indignez-vous !« , les a prononcés la semaine dernière à l’Unesco où se tenait une réunion de trois jours sur la question palestinienne.

L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture accueillait en effet un séminaire du Comité pour l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien, instance créée en 1975 par l’Assemblée générale de l’Onu et à laquelle participent une cinquantaine de pays. Israël ignore ledit Comité, ainsi que les Occidentaux à la notable exception de… Chypre et de Malte.

Quelques rares Israéliens étaient néanmoins présents à l’Unesco, des représentants d’organisations pacifistes de gauche telles que La Paix Maintenant. On ne peut pas dire qu’ils aient été récompensés de leur bonne volonté, les échanges ayant été teintés d’une « frustration bien palpable« , comme l’a noté le président du Comité et ambassadeur du Sénégal à l’Onu, Abdou Salam Diallo. Bien qu’elle soit face à de jeunes Israéliens venus expliquer à l’assistance leur combat contre la colonisation et pour la cohabitation israélo-palestinienne, la ministre palestinienne de la condition féminine, Rabiha Diab, n’a pas semblé les voir. « Les seuls jeunes Israéliens que je connaisse, n’a-t-elle pas craint de dire en substance, sont les militaires qui tiennent les barrages et qui nous tirent dessus« .

Une jeune Palestinienne de Ramallah a été durement critiquée pour les liens qu’elle a entrepris de tisser sur Internet avec des Israéliens via un site (YaLa Young Leaders) financé par une organisation israélienne, le Centre Pérès pour la paix. « Rien ne sera possible tant que les droits fondamentaux des Palestiniens ne seront pas devenus réalité« , lui a lancé la ministre. Un autre intervenant a critiqué ces tentatives de « normalisation à sens unique« , alors que la situation dans les territoires occupés est tout sauf normale. Cette coexistence virtuelle n’existe pas dans les faits et revient à « contourner la réalité« , a-t-on encore entendu.

Pour ma part, j’ai néanmoins envie de garder en mémoire, cet échange à l’issue de la réunion, entre deux jeunes, un Palestinien de Gaza et un Israélien faisant connaissance, rencontre tellement improbable, impossible aujourd’hui, sur leur propre terre. « Ah, tu viens de Gaza ? Tu es venu comment, en passant par où ? » Réponse : « Par l’Egypte, bien sûr« . C’est en effet la seule porte de sortie de cette prison à ciel ouvert, porte à peine entrouverte vers Le Caire.

Stéphane Hessel avait encore déclaré lors de son intervention qu’il était particulièrement affligeant pour un homme de sa génération ayant participé à la création de l’Onu de voir les décennies succéder aux décennies sans qu’aucune issue ne soit finalement jamais en vue au Proche-Orient.

Rue Amelot : souvenir d’une résistance juive à Paris

Cérémonie du 5 avril 2012

PARIS – C’est une plaque commémorative, comme il y en a tant à Paris en souvenir de la guerre et de la déportation. Celle-ci, dévoilée le mois dernier au 36 de la rue Amelot dans le 11e arrondissement de la capitale française, rend hommage au courage d’une poignée de résistants, des hommes et des femmes qui ont risqué leur vie pour sauver des enfants juifs menacés d’être déportés avec leurs parents, en les plaçant dans des familles françaises non israélites. Par leur mode d’action non violent, ils ont néanmoins risqué leur vie. Ils l’ont perdu pour une majorité d’entre eux, rattrapés par la machine de mort nazie.

L’action du Comité Amelot est méconnue. Elle serait restée totalement ignorée si l’un de ses animateurs, Jules Jacoubovith (né Yehuda Jacoubovitz) n’avait raconté son histoire. Mais pendant longtemps, le manuscrit, rédigé en yiddish en 1948, est resté enfoui dans les archives familiales. Jules Jacoubovitch mourra en 1965. Un jour, sa fille, Gabrielle, qui était une fillette pendant la guerre, décide de traduire ce récit pour le rendre accessible à ses enfants et à sa famille. Elle découvre alors que ce texte est bien plus que les mémoires personnelles de son père pendant l’occupation. Elle réalise que ses parents ont pris, avec d’autres, des risques insoupçonnés pendant la guerre.

En cet après-midi d’avril, où le maire du 11e arrondissement, Patrick Bloche, dévoilait la plaque, on respirait, rue Amelot, un timide air printanier. Bientôt, la capitale reverdirait. Le maire a évoqué ces « événements dans lesquels le pire de l’homme a surgi« . Le pire mais le meilleur aussi. On estime qu’un millier d’enfants ont été sauvés par le Comité Amelot en fournissant des faux papiers et en ouvrant des échappatoires.

J’imaginais alors l’atmosphère lourde qui devait régner dans les rues et peser sur les âmes à Paris 70 ans auparavant. En avril 1942, ces hommes et ces femmes qui risquaient leur vie pouvaient-ils se réjouir de l’arrivée du printemps ? Pouvait-on rester insouciant alors que, de manière absurde, on avait plongé dans la misère toute une partie de la population brusquement interdite d’exercer les métiers trop « nobles » pour elle, parmi les plus utiles comme celui de médecin par exemple ?

Une légende veut que les juifs d’Europe se soient laissés conduire sans réagir à l’abattoir par les nazis. Certains ont lutté, résisté dans l’ombre, et ne sont pas morts pour rien, comme le rappelle la plaque dévoilée 36 rue Amelot le 5 avril dernier.

Place de la Bastille 1981-2012 : de l’Internationale à la Marseillaise

PARIS – Place de la Bastille, 10 mai 1981 – 6 mai 2012, trente-et-un ans séparent ces deux dates qui ont vu la victoire électorale de deux candidats prénommés François à la présidence de la République française. Un point commun évident entre les triomphes de Mitterrand et de Hollande : on se réjouissait de la victoire d’un socialiste et de la gauche en général. Et c’est sans doute à peu près tout.

Déjà dans le métro bondé, en « descendant » à la Bastille l’autre dimanche, ça criait, ça s’interpellait, plus pour se réjouir de la défaite d’un Nicolas Sarkozy honni que de la victoire d’un François Hollande porté aux nues. Certes, on l’aime bien Hollande mais on est encore bien loin d’un début de culte de la personnalité. Et puis, le « peuple de gauche » a déjà donné en matière d’illusions : son enthousiasme pour des lendemains qui chantent mais qui sont immanquablement remis au surlendemain, pour ne pas dire aux « calendes grecques »,  s’est sérieusement émoussé.

En 1981, on promettait rien moins que de « changer la vie ». En 2012, l’électeur de gauche se contente d’espérer que l’on fasse en sorte que les choses cessent de se détériorer, voire même qu’elles s’améliorent un tout petit peu. Je ne sais pas, en outre, s’il y avait beaucoup de drapeaux rouges en 1981 – je n’y étais pas – mais il n’y en avait guère le 6 mai dernier, contrairement à ce que l’on affecte de croire à droite. Il y avait quelques drapeaux tricolores et aussi étrangers, ce que certains, toujours à droite, ont jugé terriblement inquiétant. Je n’ai repéré pour ma part qu’un drapeau syrien. Est-ce si choquant dans le contexte sanglant régnant actuellement à Damas ? La France n’est-elle pas encore un peu cette patrie des droits de l’homme qui fait rêver sous d’autres cieux ?

Soyons juste, il y avait de nombreux drapeaux rouges et verts portant le label « Parti de gauche », bannière que l’on pourrait croire copiée de l’emblème national de la… Biélorussie (espérons  que le candidat dudit parti, Jean-Luc Mélenchon, malgré ses outrances verbales, n’a pas pour modèle Alexandre Loukachenko, le potentat au pouvoir à Minsk nostalgique de l’Union soviétique).

Et, enfin, devinez ce que la foule a chanté place de la Bastille en ce 6 mai, après avoir acclamé François Hollande ? L’Internationale ? Non point. La Marseillaise ! Étonnant, non ? Qui aurait imaginé il y a trois décennies qu’un jour le « peuple de gauche » chanterait en chœur la Marseillaise pour fêter la victoire de son candidat ? C’est ce que l’historien Max Gallo appelle le « retour de la nation ».

Deux France qui se tournent le dos

PARIS – « Ce soir, il n’y a pas deux France qui se font face« , a déclaré François Hollande dans son discours de victoire. Il est à craindre qu’elles ne se tournent le dos, à l’image des affiches des deux candidats finalistes devant l’école du 19e arrondissement de Paris où j’ai voté.

Nicolas et François sont dans un bateau. Nicolas tombe à l'eau...

« Ce soir, il n’y a pas deux France qui se font face. Il n’y a qu’une seule France, une seule nation réunie dans le même destin. Chacune et chacun en France, dans la République, sera traité à égalité de droits et de devoirs « .

(François Hollande à Tulle au soir du deuxième tour de l’élection présidentielle de 2012)

Présidentielle française : images, slogans et clichés du 1er mai 2012 à Paris

PARIS – Un « grand soir » est annoncé pour ce dimanche 6 mai, deuxième tour de l’élection présidentielle française. Après le « Printemps arabe », ce scrutin est-il annonciateur d’un « crépuscule des pharaons ». Il reste quelques jours pour rêver à des lendemains qui chantent avant d’être réveillé par la cacophonique réalité.

Voici quelques clichés pris à Paris, sur les places de l’Opéra et du Trocadéro en ce 1er mai 2012, lors des rassemblements du Front national de Marine Le Pen, et de l’Union pour un mouvement populaire de Nicolas Sarkozy. En bonus, quelques slogans glanés du côté de la Place de la Bastille dans la manifestation de la gauche et des syndicats.

Place de l’Opéra à midi

Marine Le Pen : "Notre rôle, soyez-en sûrs, sera immense, essentiel, historique"
Compte à rebours ?

 

"On est chez nous !", scande la foule

Place du Trocadéro en milieu d’après-midi

Nicolas Sarkozy : "Je veux un nouveau modèle français"
"Nicolas, Nicolas !", scandent les jeunes sarkozystes qui n'ont pas peur de monter au créneau. Dure pourrait être la chute.
"Hollande en Corrèze, Sarkozy à l'Elysée !"

Boulevard Henri IV et Place de la Bastille en fin d’après-midi

Plusieurs manifestants et manifestantes du 1er mai n’ont pas craint de se démarquer, voire d’afficher leur dissidence, en confectionnant des pancartes très personnelles sur lesquelles ils avaient inscrit des slogans de leur cru. Florilège noté sur mon calepin, la batterie de mon appareil photo étant à plat : « Le 6 mai, on rase gratis« . Recto d’une pancarte : « Le vrai courage, le partage. Une vraie qualité, la fraternité » ; au verso : « Vrai travailleur solidaire des chômeurs de tous les pays« . « Vive le vrai loisir !« , sur un panneau brandi par un enfant. « Déclaré chômeur mais je bosse le bonheur intérieur brut« . Et aussi le proverbial : « En mai, fait ce qu’il te plaît« .

Bien sûr, d’inévitables appels à virer le locataire de l’Elysée mais formulés avec humour : « Que je boutasse, que tu boutasses, qu’il boutât, que nous boutassions Sarkozy dehors« . « Ne loupez pas le tri sélectif du 6 mai ! Virez Sarko ! »

Une jeune femme se balade avec un panneau sur lequel elle a écrit : « La haine est un virus, l’union le seul remède« . Elle m’explique que c’est un appel au rejet des discours de division et du bouc-émissaire, un appel aussi à l’union de la gauche, voire à l’union nationale tout court.