Quand nos pays votent contre l’ouverture d’une enquête sur la non-assistance à naufragés en Méditerranée

GENÈVE – Il y a des jours où l’on est bien content de ne pas avoir embrassé la carrière diplomatique. Il y a des jours, en effet, où l’on a honte de voir son pays s’opposer à l’adoption d’un texte dans une instance internationale en faveur de l’ouverture d’une enquête sur des allégations de refus de secourir des migrants naufragés en Méditerranée, comme cela s’est produit hier au Conseil des droits de l’homme.

Il s’agissait d’une résolution consacrée aux « migrants et demandeurs d’asile fuyant les événements en Afrique du Nord« . Dans ce texte, qui a quand même été adopté par 32 voix contre 14 (dont Belgique, France et Suisse), le Conseil des droits de l’homme se déclare « alarmé par le fait que, après avoir été contraints à des voyages dangereux, dans des bateaux bondés et peu sûrs, les migrants soient l’objet d’exclusion, de mesures de détention, de rejet et de xénophobie mettant leur vie en péril« . Le même Conseil réaffirme la nécessité de « respecter le principe humanitaire de non-refoulement des eaux territoriales« . Il « lance un appel pour qu’une enquête approfondie soit conduite » sur des « informations très préoccupantes » selon lesquelles des bateaux qui sombraient avec des migrants à leur bord auraient été abandonnés à leur sort tandis que des navires européens croisant dans les parages auraient, semble-t-il, pu leur porter secours.

Ont donc voté pour ce texte les pays suivants : Angola, Arabie, Argentine, Bahreïn, Bangladesh, Brésil, Burkina Faso, Cameroun, Chili, Chine, Cuba, Djibouti, Équateur, Gabon, Ghana, Guatemala, Jordanie, Kirghizstan, Malaisie, Maldives, Ile Maurice, Mauritanie, Mexique, Nigéria, Ouganda, Pakistan, Qatar, Russie, Sénégal, Thaïlande, Uruguay et Zambie.

Ont voté contre les Etats suivants : Belgique, Corée du Sud, Espagne, États-Unis, France, Hongrie, Japon, Norvège, Pologne, Moldavie, Royaume uni, Slovaquie, Suisse et Ukraine.

Monolinguisme alsacien

STRASBOURG – Quarante ans après mon tout premier voyage en autostop, je suis retourné à Strasbourg. En train à grande vitesse cette fois. Bien sûr, en 1971, il n’y avait pas de TGV, ni même d’autoroute, et j’avais fait du stop, du pouce comme on dit au Québec, sur la nationale. J’avais eu de la chance : une fois sorti de Paris, j’avais été pris en rase campagne par un couple d’enseignants tractant une caravane. Ils allaient à… Strasbourg. Il faisait beau, le temps était doux, les arbres en fleurs célébraient le printemps.

Ce week-end aussi, il faisait chaud, presque trop, comme en été. Samedi, nous avons franchi le Rhin à pied, sur la passerelle pour piétons et cyclistes, nouveau trait d’union qui relie Strasbourg à Kehl en Allemagne. Plus de douane, pas de contrôle, les berges du fleuve sont devenues un paisible lieu de promenade avec le Jardin des deux rives. J’ai pensé à la guerre, et à la période qui l’avait précédée lorsque nos deux pays se regardaient en chiens de faïence. Dimanche, nous sommes allés à Obernai dont le centre aux maisons à colombages était envahi par les promeneurs et les touristes.

Il y a 40 ans, j’avais été surpris d’entendre parler alsacien un peu partout, dans les commerces en particulier. Cette fois, en deux jours, si j’ai entendu de temps en temps parler français avec l’accent alsacien, je n’ai pas entendu une seule fois ce dialecte si proche de l’allemand. La francisation d’une des rares régions de France où la langue locale était encore parlée massivement il n’y a pas si longtemps est spectaculaire. Seuls les noms de lieu et les noms de famille – presque tous à consonance allemande dans le cimetière d’Obernai par exemple – attestent du caractère germanique de l’Alsace; heureusement, l’architecture, la gastronomie, les vins blancs et la bière aussi.

Il est clair que cette francisation, qui a été ardemment souhaitée par les autorités après 1945, s’est faite progressivement avec l’assentiment d’une population qui a fini par cesser de parler le dialecte à ses enfants et petits-enfants. Un collègue alsacien à l’Onu m’expliquait un jour que cette politique était stupide. La preuve en est que désormais, selon lui, les jeunes Alsaciens ont les plus grandes difficultés à trouver du travail outre-Rhin, alors que pendant longtemps l’Allemagne et la Suisse alémanique voisines étaient des débouchés naturels pour des frontaliers naturellement bilingues. Vivement que tout le monde parle anglais, le problème sera résolu !

Le minotaure de Fukushima

PARIS – C’est un monstre invisible. Un dragon, un minotaure des temps modernes que l’homme a en partie créé en croyant harnacher et domestiquer les forces tapies au coeur de la matière. Sa puissance n’est rien de moins qu’apocalyptique. A Fukushima, ce Frankenstein brise un à un les barreaux de sa cage. Si on ne l’arrête pas, il peut rendre invivable pour des siècles, des millénaires peut-être, une région entière, un pays, tuer ses habitants, faire fuir ceux qui auront la chance de survivre – mais est-ce une chance ?

Ce minotaure invisible s’insinue par tout le dédale des failles ouvertes par le séisme et le ras de marée du mois dernier. Il contamine tout sur son passage et tue qui prétendrait l’arrêter. Je crains que le Thésée qui serait capable de lui barrer la route, capable de lui faire regagner son labyrinthe, ne soit pas de ce monde.

Le nucléaire et le calcul des (im)probabilités

PARIS/MONTREAL – A Fukushima, on avait tout prévu : séisme et ras de marée, tsounami et tremblement de terre mais… mais pas d’une telle ampleur – il faut quand même pas exagérer et rester sérieux, n’est-ce pas, quand on est un scientifique digne de ce nom ? En France aussi, pays où le nucléaire règne en maître, on affirme avoir tout prévu sauf l’improbable. Malheureusement, l’homme étant ce qu’il est, avec ses talents, son ingéniosité mais aussi ses négligences souvent bénignes, parfois coupables, nous ne sommes à l’abri de rien, et manifestement pas du pire. La perfection n’est pas de ce monde, en tout cas jusqu’à nouvel ordre et c’est là un perfectionniste qui le concède à grand regret. Ce préambule pour introduire la jolie petite histoire ci-dessous, rapportée hier par le bavard mais souvent talentueux billettiste du journal montréalais La Presse, Pierre Foglia.

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C’est l’histoire de deux mathématiciens spécialistes du calcul des probabilités qui sont assis à la terrasse d’un café. L’un lance à l’autre: je te parie 10$ que les 50 prochaines personnes qui passeront devant nous seront toutes des hommes (1).

Évidemment, l’autre s’empresse de parier. En spécialiste du calcul des probabilités, il évalue rapidement que les chances pour que 50 hommes passent sur le trottoir devant eux avant que ne passe une seule femme sont à peu près de l’ordre de une sur un million de milliards.

Si j’ai bien compris ce que nous expliquent les savants spécialistes du nucléaire que j’entends ces jours-ci à la télé et à la radio, les probabilités pour que se produise un vrai accident nucléaire – pas quelques petites fuites de rien du tout comme à Fukushima – sont à peu près du même ordre. Une sur un million de milliards.

Et selon ces mêmes savants experts, les antinucléaires sont à peu près aussi imbéciles que le mathématicien qui voulait parier que 50 hommes passeraient sur le trottoir avant que ne passe une seule femme.

Sauf que ledit mathématicien venait à peine de lancer son absurde pari qu’un bataillon de 200 fantassins a passé sur le trottoir en se rendant à une manoeuvre.

La probabilité pour qu’un bataillon passât sur le trottoir à ce moment de l’après-midi, devant ce café, était aussi de une sur un million de milliards.

Ainsi arrivera un accident nucléaire: nonobstant le fait qu’il ne devait pas arriver.

(1) L’auteur de l’histoire est Martin Gardner, célèbre mathématicien américain mort l’an dernier, qui voulait illustrer la frivolité des probabilités appliquées au réel. Elle est citée par Iegor Gran dans L’écologie en bas de chez moi. C’est là que je l’ai piquée.

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Vous pouvez trouver la totalité de la chronique du 24 mars de Pierre Foglia .

L’Eternel (narcissisme) féminin, selon Penélope Cruz

Trésor du Vésuve

QUELQUE PART DANS LE CIEL ENTRE NAPLES ET PARIS – Les femmes cherchent-elles à se faire belles pour plaire, pour séduire, ou simplement pour se sentir bien dans leur peau ? Sont-elles des astres désireux de resplendir afin d’illuminer et de réchauffer l’univers qui les entoure, comme le soleil éclaire les planètes ? Faire tourner les têtes, suffit-il à les rasséréner ?

Il semble que oui, si j’en crois l’actrice espagnole Penélope Cruz. A la question « quel sens donnez-vous à la beauté d’une femme ?« , posée par Air France Magazine de ce mois-ci, elle répond : « Tout sauf des codes conventionnels liés à l’esthétique. Pour moi, une femme est ou devient belle lorsqu’elle se sent belle, par ce qu’elle dégage de sa personne.

« Enfant, assise dans un coin du salon de coiffure de ma mère, j’observais les comportements des femmes qui venaient et comment elles se regardaient différemment dans le miroir en entrant et en sortant. La métamorphose du regard qu’elles posaient sur elles-mêmes était incroyable, poursuit la belle Penélope. Je pense que la beauté vient d’un sentiment intérieur profond de bien-être et d’harmonie. Toutes les femmes peuvent être belles dans l’amour qu’elles ressentent pour elles-mêmes.« 

Lettre du Caire

Antonio Rodriguez, journaliste à l’Agence France Presse, vient de « couvrir » sa première révolution. C’était au Caire, en Egypte. Je vous propose de lire ci-après la « carte postale » de la place Tahrir qu’il a envoyée à ses amis dont je suis. Après Tunis et Le Caire, vingt ans après l’effondrement des dictatures communistes, que nos gouvernements combattaient au nom du « monde libre », nous avons peut-être commencé d’assister à la chute des tyrannies arabes, des dictatures que nos gouvernements soutiennent ou ont soutenues, au mépris des valeurs qu’ils se flattent pourtant d’incarner tous les jours.

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Souvenirs de Tahrir

LE CAIRE – De mon séjour en Egypte, j’ai ramené un souvenir inhabituel. Une pierre poussiéreuse, un fragment de mosaïque aux éclats rouges et noirs, sans le moindre intérêt archéologique. Un petit morceau de trottoir de la place Tahrir, l’arme des manifestants du Caire, celle qui leur a permis de repousser les hommes de main du président Hosni Moubarak le 2 février. L’opposition paraissait disparate, désorganisée, désarmée. Sur la place Tahrir, contre toute attente, elle a fait corps. La haine contre le président a effacé les frontières politiques et religieuses.

« Nous nous sommes tous unis pour résister. Notre volonté a fait la différence », m’a expliqué Khaled, 23 ans, un gros bandage sur la tête pour soigner le coup reçu pendant la tornade de pierres de la veille. « Socialistes, libéraux, laïques, islamistes: nous nous sommes tous battus côte à côte », a insisté ce jeune employé du secteur touristique de Charm el-Cheikh, le visage encore marqué par plus de douze heures de lutte sur le champ de bataille.

En contemplant son pansement, je me suis demandé ce que seraient devenus Khaled et les siens s’ils avaient perdu la bataille de Tahrir. Jamais, je n’avais côtoyé des personnes aussi déterminées à risquer leurs vies. Jamais, il est vrai, je n’avais couvert une révolution auparavant. Ils étaient tous convaincus de leur lutte. « Eux ils ne se battent que pour l’argent. Nous, nous savons pourquoi nous nous battons », m’a expliqué Amr, un ingénieur en télécommunication de 23 ans. Une conviction partagée par Bessim, de 28 ans : « Nous allons gagner. Je dirais même que nous avons déjà gagné en les jetant de la place », s’est exclamé ce jeune qui était rentré chez lui après le discours à la nation du président. « Quand il a annoncé qu’il ne se présenterait pas aux élections de septembre, je me suis dit que nous avions déjà obtenu assez. Mais quand j’ai vu qu’il avait lâché ses hommes, je suis revenu pour être aux côtés de mes frères ».

Au lendemain de la bataille, de nombreux manifestants portaient des habits ensanglantés qui témoignaient de la fureur de la bataille, achevée au bout de la nuit quand les opposants ont lancé une dernière offensive pour bouter les pro-Moubarak hors de Tahrir. Certains avaient le bras en écharpe, comme Yasser, 20 ans. Mais les pierres ennemies n’avaient pas brisé son rêve. « Je resterai ici jusqu’à ce que Moubarak s’en aille, malgré mon bras cassé ». Les femmes affichaient la même détermination, comme Maha Abou El-Ezz, mère de sept enfants, voilée. « Il va partir comme Ben Ali en Tunisie. Trente ans, c’est beaucoup trop ».

Oui, il régnait un parfum de jasmin sur Tahrir. Comme les Tunisiens, les Egyptiens chantaient l’hymne national pour se donner du courage. Comme eux, ils ont commencé à se mobiliser par Facebook. Comme eux, ils scandaient « dégage », en arabe, et brandissaient des balais pour indiquer parfois la direction de Tel Aviv à Moubarak. Certains Egyptiens comme Mohammed affichaient cependant un certain air de supériorité : « Nous avons mis quatre jours pour accomplir ce que les Tunisiens ont fait en quatre semaines », s’est-il vanté, un peu trop vite.

Sur la place Tahrir, les journalistes étaient les bienvenus. Les manifestants nous saluaient en faisant le V de la victoire, ils nous tiraient par la manche pour nous montrer les blessés ou leurs dernières pancartes. « Soyez notre voix. Les médias égyptiens ne disent pas la vérité », nous ont-ils souvent répété.

Le régime l’a bien compris. Les hommes de main du président s’en sont pris aux journalistes pour les empêcher de diffuser la voix des opposants. Selon un bilan de Reporters sans frontières (RSF), plus de 150 journalistes ont subi des agressions. J’ai croisé un de ces groupes de délinquants un matin sur le pont Qasr an-Nil, l’un des principaux accès à la place. Ils étaient moins d’une dizaine, visiblement venus des quartiers pauvres de la ville. Ils empêchaient le passage à la fois des Egyptiens qui apportaient de la nourriture aux manifestants et aux journalistes occidentaux. L’un d’entre eux, vêtu comme un hooligan anglais sous le soleil méditerranéen, brandissait un couteau de boucher. Il s’est écarté pour pisser dans le Nil depuis le pont, moment choisi par des dizaines de manifestants pour bondir depuis leurs barricades et attaquer à coups de bâtons. Les pro-Moubarak n’ont pas cherché à se battre. Ils ont pris la poudre d’escampette. L’accès à Tahrir était libéré pratiquement sans coup férir. Les vivres et la presse pouvaient entrer.

Quelques heures plus tard, les pro-Moubarak avaient établi leur barrage sur l’autre rive du Nil, loin des barricades des opposants, à l’abri de leurs razzias et surtout sous la protection de l’armée. Les délinquants avaient disparu. Ils étaient remplacés par un jeune très bien habillé, qui portait des lunettes de soleil et un polo bleu ciel. Les soldats avaient bloqué l’accès au pont pour contrôler les cartes d’identité des personnes qui souhaitaient rejoindre à pied la rive droite du Nil, côté Tahrir. Ils les fouillaient systématiquement et jetaient un rapide coup d’oeil dans les sachets en plastiques. S’ils contenaient des aliments ou de l’eau pour les manifestants de la place, le jeune civil les saisissait et les déversait dans le Nil. Sur le fleuve, des indigents dans des petites barques, recueillaient cette manne tombée du ciel.

Pendant la révolte égyptienne, l’armée s’est lavé les mains comme Ponce Pilate. Sur la place, j’ai vu les soldats fraterniser avec les manifestants qui criaient à longueur de journée « L’armée et le peuple, main dans la main ». A l’extérieur, elle était de connivence avec les partisans du président, comme sur le pont. Un double jeu dont les manifestants ne se sont aperçus que lorsque les pro-Moubarak ont fait leur violente irruption sur la place. Le lendemain, ils avaient appris la leçon. Les opposants se sont organisés eux-mêmes pour éviter une autre attaque surprise. Ils ont dressé leurs barricades une cinquantaine de mètres au-delà des tanks qui bloquaient l’accès à la place. Malgré tout, jamais je ne les ai entendus critiquer l’armée. « Elle ne tirera jamais sur le peuple égyptien », m’a-t-on souvent répété.

Bien sûr, il y avait de la naïveté parmi les opposants. Ils remettaient systématiquement à l’armée les infiltrés du camp adverse sur la place, après les avoirs protégés des coups des autres manifestants. « Nous sommes un mouvement pacifique. Nous ne frappons pas les gens », expliquait Kamel, un médecin installé en Floride qui a prolongé ses vacances dans son pays quand les manifestations ont commencé. Naïfs encore quand ils écrivaient sur une pancarte le nom de Salvador Allende aux côtés de tyrans renversés comme Ceaucescu, Marcos, Mussolini ou encore Saddam Hussein. Mais ils avaient aussi de l’humour. Un jeune portait une poubelle avec un écriteau « Une donation pour le Parti national démocrate ».

A Tahrir, il n’y avait pas de pavés. Pour organiser leur défense, les manifestants ont brisé minutieusement les trottoirs pour les transformer en pierres, leurs seules munitions. Ils les ont entassées derrière les barricades pour alimenter leur intifada. Ils ont aussi établi leur propre système de surveillance. Des vigiles étaient accrochés aux feux de circulation, d’autres postés à chaque coin de rue. A chaque mouvement suspect, ils commençaient à taper avec des pierres sur les barrières de la place, un signal relayé aussitôt par des dizaines de personnes. Le bruit qui grandissait déclenchait la mobilisation générale. Des dizaines de jeunes débarquaient aussitôt armés de bâtons. Des fausses alertes, dans la plupart des cas. Après leur débâcle, les pro-Moubarak ont préféré ne plus se frotter aux gens de Tahrir.

Du Caire, je suis rentré également avec « un message pour le monde », comme me l’a décrit Ramy Lakah, un politicien copte, membre du parti d’opposition El Wafd. Un chrétien qui se tenait bras dessus bras dessous avec un docteur musulman, Isamm el-Neizami. « Nous sommes tous ensemble » contre Moubarak, m’a expliqué le premier parlementaire copte de l’histoire, élu en 2000, une année avant de partir en exil à Paris et Londres, dont il n’est revenu que l’an dernier. « Nous sommes devenus amis grâce à la révolution », a ajouté le médecin. « Cette révolution n’appartient à aucun parti ni à aucune religion. Nous sommes tous unis sous la bannière de l’Egypte », a-t-il ajouté. Une leçon pour nos pays occidentaux qui ont soutenu Moubarak par peur du chaos. Ces mêmes nations qui ont renversé Saddam Hussein en 2003 pour imposer la démocratie par la force et qui ont aujourd’hui tellement de mal à se réjouir quand elle jaillit toute seule dans les pays arabes.

Je devine la question sur vos lèvres. « Et les islamistes, ce danger que l’Occident dit redouter dans le plus grand pays arabe avec ses 80 millions d’habitants ? » Ils étaient nombreux à Tahrir, même s’ils n’ont pris le train qu’en marche après trois jours de manifestations convoquées par les nouvelles technologies. Mais je dois dire que pendant mon séjour au Caire, ceux que j’ai le plus redoutés, ce sont ceux qui étaient officiellement de mon côté, du côté des occidentaux, ceux qui défendaient le régime de Moubarak dans les rues du Caire comme des délinquants. A Tahrir, je me suis toujours senti protégé. Des femmes voilées m’ont offert des gâteaux, malgré ma gueule de mécréant occidental. Des barbus m’ont tendu une bouteille d’eau. Des vivres acheminées par des milliers de Cairotes pour alimenter les résistants de la place.

Les opposants m’ont aussi touché quand je les ai vus chanter ensemble une mélodie d’Oum Kalthoum, main dans la main, assis à la tombée du jour sur la place.  Il y avait un côté hippie dans cette scène. Un message de tolérance, comme celui de musulmans et de chrétiens demandant ensemble la démocratie. « Nous sommes un seul pays », m’a dit Ahmed Aïmen Assa, un homme barbu qui faisait le tour de la place avec une pancarte qui arborait la croix et le croissant avec le slogan « musulmans+chrétiens=Egypte ». « Il y a d’autres options en Egypte que Moubarak ou les Frères musulmans », a ajouté  Ihad, un copte de 41ans, qui n’a pas suivi l’appel de son patriarche à rester chez lui. « Nous voulons nous assurer que les coptes sont bien présents à Tahrir », s’est-il justifié.

Bien sûr, le dimanche, ils n’étaient pas des centaines de milliers à se recueillir ensemble à Tahrir comme le vendredi lors de la prière musulmane. Mais je me suis laissé séduire, peut-être touché par leur naïveté. En brandissant une croix aux côtés d’exemplaires du Coran, ils ont apporté leur petite pierre pour un monde meilleur. Celle que j’ai ramenée avec moi de Tahrir.

Antonio Rodriguez

Incertitude des temps

PARIS – Les temps sont incertains. Sans doute l’ont-ils toujours été et il est plus aisé de disserter sur l’Histoire une fois qu’elle a eu lieu.

« Nous dansons sur un volcan« , disait une amie en cette soirée du 31 décembre. Une autre m’écrit : « Tant de gens d’expérience autour de moi sont aussi désorientés et perplexes (mais pour d’autres raisons) que la relève de la nouvelle génération. » Nous avançons, à tâtons, les yeux bandés et en terrain mouvant.

« On avance, on avance, on avance / C’est une évidence : / On n’a pas assez d’essence / Pour faire la route dans l’autre sens / (Alors) On avance« … (Alain Souchon)

Bonne année quand même, lecteurs et lectrices fidèles ou de hasard.

Au seuil de l’au-delà

PARIS, HOPITAL SAINT-LOUIS – Nous sommes cinq ou six, allongés sur des brancards, à attendre notre tour pour le bloc opératoire en ce petit matin d’automne hivernal. On ne parle pas, on regarde le plafond et échangeons parfois un sourire. A quoi peut-on penser dans un tel moment ? On va m’endormir pour une opération bénigne. Pas de quoi en faire une histoire, ni même une chronique sur Internet, me direz-vous. Mais, bon, ça reste une opération chirurgicale : on vous endort et même si les accidents anesthésiques sont rares, il arrive qu’ils surviennent…

Alors, voilà, je me dis qu’il est possible que je ne me réveille pas. Faut-il en faire un drame ? Finalement, non, du moins en ce qui me concerne. Car de deux choses l’une : ou bien il y a « quelque chose » de l’autre côté du miroir et là, ça devient très intéressant, sauf évidemment si on m’expédie brûler éternellement en enfer. Mais en dépit de quelques faux pas et d’une ou deux « petites trahisons« , je devrais être absous. L’autre hypothèse, évidemment, c’est qu’il n’y ait rien et que ma petite vie s’arrête là, avec l’évaporation de ma conscience dans l’éther et le néant. Dans ce cas, ce n’est pas si dramatique que cela vu que je n’en saurai rien. A part que j’aurais dû mettre un peu d’ordre dans mes affaires pour épargner ça à ceux que je laisse.

Car c’est pour eux que ce serait dramatique ! Si je ne me réveille pas, quelques personnes seront tristes, sans doute ; peut-être même tristes à en avoir du chagrin. La mort, finalement, c’est surtout dur pour ceux qui restent. Voilà ce que je me disais l’autre matin, allongé tout nu sous un tablier de papier de couleur bleue à attendre que l’on vienne me conduire au bloc.

On m’a ramené à la vie environ deux heures plus tard. Avant de perdre conscience, le dernier visage que j’ai vu a été celui tout à fait agréable de Daniela, anesthésiste au charmant accent roumain qui m’a expliqué en détails comment on procédait pour m’endormir. Je l’ai remerciée de se montrer aussi pédagogue. Selon elle, certains patients préfèrent plutôt qu’on ne leur explique rien du tout. Mais tant qu’à mourir, autant le faire en apprenant un dernier petit quelque chose sur la vie.