Ban Ki-moon : « Nous faisons face à une crise multiple »

ban-ki-moon.1257888681.jpgNEW YORK – Le monde, le monde musulman en particulier, vit-il une crise majeure dont l’ampleur (mais pas les causes) serait comparable à celle qui a vu l’effondrement de l’Union soviétique ? La question a été posée (très) implicitement il y a deux jours au secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, lors de sa conférence de presse mensuelle pour les journalistes accrédités aux Nations unies. Cette rencontre avait lieu dans un contexte de recrudescence des attentats en Irak et au Pakistan et alors que des employés de l’ONU venaient d’être assassinés à Kaboul. Vers la fin de la conférence de presse, un journaliste a constaté que pratiquement toutes les questions posées par ses collègues concernaient le monde musulman. Il a demandé à M. Ban comment il travaillait avec les Etats concernés, et en particulier avec l’Organisation de la Conférence islamique. Le journaliste a souhaité savoir s’il serait souhaitable de créer une force de maintien de la paix islamique pour un pays comme le Pakistan.

Le Secrétaire général de l’Onu a prudemment répondu que les événements ne devaient pas nécessairement être compris ou interprétés en fonction d’un groupe spécifique ou d’un ensemble de pays. « Nous faisons face à une crise multiple dans laquelle s’inscrit en particulier le terrorisme international », a-t-il observé. Ban Ki-moon a rappelé les autres crises (climatique, économique, alimentaire) et assuré qu’il collaborait étroitement avec tous les Etats Membres, tous les groupes régionaux quelle que soit leur appartenance. Il a mis en garde contre le danger de désigner un groupe particulier de religions, de peuples ou de pays : « Ce monde fait face à de nombreux défis difficiles sur lesquels nous devons œuvrer de concert ».

Arménie-Turquie : vive le foot, à bas la guerre !

drapeau-armenien.1255735878.jpgdrapeau-turc.1255735917.gifNEW YORK – La première fois que j’ai assisté à un match de football, c’était à Bursa, ville de l’ouest de la Turquie d’où était originaire mon grand-père arménien. Jeune homme, il avait fui, avec ses parents au début des années vingt, sa ville natale de Brousse, comme on disait à l’époque.

En 1972, un demi-siècle après son exil, quinze ans après sa mort, j’ai assisté dans le stade de Bursa à une rencontre qui opposait l’équipe locale à celle d’Ankara, dans le cadre, je crois, d’une finale de coupe nationale. Pour moi qui ne m’intéressais guère au foot, tout l’intérêt de la chose avait résidé dans l’ambiance extraordinaire des tribunes. Il y avait des sortes de chefs d’orchestre qui faisaient scander des slogans aux supporteurs en donnant le rythme des mots ou des phrases avec de grands mouvements de bras. Il faisait chaud, c’était en plein après-midi, le public était chauffé à blanc, bref, c’était une ambiance extraordinaire que je n’ai d’ailleurs guère retrouvée lors des quelques autres rencontres auxquelles j’ai assisté, de nombreuses années plus tard, au Parc des Princes à Paris ou au Stade de France.

Ce 15 octobre, le stade de Bursa a accueilli l’équipe d’Arménie, match retour d’une première rencontre qui avait eu lieu à Erevan. L’hymne arménien a été sifflé, un car de journalistes dans lequel se trouvaient entre autres des Arméniens caillassé… Bref, ce n’est pas gagné du côté de la réconciliation. Mais il y a quand même un peu d’espoir, surtout quand on entend ou lit des intellectuels et historiens turcs qui reconnaissent clairement le mauvais sort fait aux Arméniens en 1915. Sans utiliser le mot de génocide, ils reconnaissent ce nettoyage ethnique qui a pratiquement éradiqué l’Anatolie de sa population de souche.

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Rappel du contexte (source LeMonde.fr)

Le football pour réconcilier Arménie et Turquie
Les présidents turc et arménien se sont retrouvés mercredi à Bursa, en Turquie, pour un match de football des équipes nationales, un événement hautement symbolique, quatre jours après la signature d’accords pour rétablir les liens diplomatiques. Abdullah Gül et Serge Sarkissian ont eu avant le match un entretien « dans une atmosphère extrêmement positive« . L’hymne national arménien a toutefois été sifflé au début de la rencontre. « Nous n’écrivons pas l’Histoire, nous sommes en train de la bâtir« , a déclaré le président turc. Le match gagné 2-0 par la Turquie constituait une étape dans le rapprochement historique des deux pays, opposés depuis près d’un siècle sur la question des massacres d’Arméniens sous l’empire ottoman (1915-1917), considérés comme un « génocide » par l’Arménie, un terme rejeté par la Turquie.

Michael Jackson : « De la douleur naît la liesse »

apollo-t.1246029491.JPGPARIS – Mon ami Jacques de New York m’envoie une série de photos prises hier soir devant le théâtre Apollo de Harlem où j’étais allé écouter Obama en novembre 2007 (voir chronique) et devant lequel on se rassemble maintenant pour rendre hommage à Michael Jackson. Curieusement, ces photos me rappellent la liesse populaire le soir de l’élection d’Obama le 4 novembre dernier. Réponse de Jacques :

« C’était effectivement une liesse. apollo-2.1246030464.JPGCe matin à 8h, les gens dansaient et chantaient. L’entrée de l’Apollo était tapissée de cartons dépliés sur lesquels les gens écrivaient des dédicaces ; fleurs, bougies, photos… la même ferveur enthousiaste que dans les églises. De la douleur naît la liesse.« 

apollo-1.1246029294.JPGCi-dessous, le récit de sa soirée et de sa nuit, en compagnie de sa femme, Anouk, et de leurs trois filles, après que se soit répandue la nouvelle de la mort du « roi de la pop ».

J’ai peu dormi. Il y a à peine quelques heures encore, devant la fenêtre ouverte de notre townhouse de la 132e rue, défilaient des voitures hurlant des tubes de Michael Jackson. Dans le ciel d’ébène de Harlem, bourdonnaient les hélicoptères des grandes chaînes de télé qui filmaient en direct la 125e rue, et en particulier l’Apollo Theater, juste derrière chez nous. C’est là en effet, le 13 août 1967, que les Jackson Five ont remporté le fameux concours de l’Amateur Night Showdown du mercredi soir. Tu connais la suite… 

A peine la nouvelle tombée, en début de soirée, des centaines de Harlémites se sont rendus sur les lieux, chantant, dansant, riant, pleurant, dans une incroyable et émouvante liesse populaire.  Michael Jackson était un « fils » du quartier.  Plus qu’en fans, c’est en frères, en soeurs, en pères ou en mères que tous sont venus lui rendre hommage dans cette ambiance dont seul Harlem a le secret. Ce quartier est un endroit unique au monde, comme tu le sais. L’épicentre du swing et de la soul… 

Michael Jackson a été déclaré officiellement mort vers 18h15. Mais un quart d’heure plus tôt, la rumeur se répandait déjà comme une traînée de poudre sur la 125e, d’où Lou et Anouk, qui y faisaient des courses, m’ont appelé pour me prévenir. A la sortie de l’ONU, à 20 heures, j’ai sauté dans un taxi pour rejoindre au plus vite l’Apollo, où j’ai pris ces quelques photos.  J’avais demandé aux filles de m’y attendre, pour qu’elles vivent aussi cet événement.

Changement climatique au Conseil des droits de l’homme

GENEVE – Rien n’est jamais statique et même les glaciers avancent, quand ils ne reculent pas. Ainsi, le Conseil des droits de l’homme, jeune institution onusienne née il y a trois ans, n’est pas figé ; en tout cas pas encore. J’ai raconté à plusieurs reprises ici même comment certains Etats s’efforçaient de faire taire les organisations non gouvernementales (ONG) quand celles-ci disaient des choses déplaisantes pour eux ; cela arrive souvent, vu qu’elles sont là pour mettre le doigt là où ça fait mal. Du moins les ONG authentiques. La grande surprise de l’actuelle session du Conseil, la 11e, qui s’achève aujourd’hui, aura été de ne plus assister aux interruptions provoquées précédemment par les délégations de certains pays lorsque des ONG évoquaient, par exemple, le sort des Tibétains, des Berbères ou que l’orateur mettait en cause l’application de la loi islamique par exemple. Désormais, on laisse causer.

Il semble y avoir deux explications à cela. D’une part, tenter de museler les défenseurs des droits de l’homme n’est pas du meilleur effet au Conseil des droits de l’homme même si certains pays ne s’arrêtent pas à cela. Mais aussi et surtout, certaines délégations ont ouvert le micro à des voix moins critiques. Ainsi, des ONG très favorables aux pays dont on examine les performances en matière de droits de l’homme, sont de plus en plus nombreuses à s’exprimer. Cuba, par exemple, a eu droit à un concert de louanges lors de cette session, à la notable exception d’organisations comme Amnistie Internationale ou de Human Rights Watch. Sans être désignées nommément, ces dernières se sont vu accuser par Cuba de faire des droits de l’homme une activité « lucrative » (*). A l’inverse, la République tchèque s’exprimant au nom de l’Union européenne a jugé préoccupant que certains intervenants de la société civile puissent être manipulés.

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(*) Extrait de l’intervention de Cuba : Grâce à des « subterfuges », certaines organisations non gouvernementales parviennent à s’introduire dans les listes d’orateurs. Il s’agit « d’ONG transnationales gravitant dans l’orbite genevoise qui utilisent leur connaissance du terrain, leurs relations et leurs contacts, ainsi que le pouvoir et l’influence que leurs garantissent les magnats qui les financent et les appuient. Qui a décidé que seule la participation de quelques super ONG, certaines clientes du Haut-Commissariat aux droits de l’homme, puisse légitimer l’examen d’un pays ? Qui a donné à ces transnationales qui voient une activité lucrative dans les droits de l’homme le droit d’insulter des gouvernements ou des ONG nationales, uniquement parce que ceux-ci défendent un point de vue différent ? », a demandé le représentant de Cuba. Celui-ci a ajouté que les ONG nationales ayant « une expérience directe du terrain et connaissant la réalité quotidienne devaient avoir la priorité dans les débats». Ce n’est qu’ainsi que l’on pourra avoir une participation réellement informée de la société civile dont la contribution est indispensable, selon la délégation cubaine.

Anges et démons de Guantánamo

GENEVE – « L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête« , a écrit Pascal. L’ancien président américain George W. Bush était convaincu d’être inspiré par Dieu et, peut-être, croyait-il que les GI’s étaient des anges. Peut-être croyait-il aussi que le camp de détention de la base US de Guantanamo Bay était une sorte de purgatoire d’où l’on ne sortait qu’après avoir fait amende honorable. Autrement dit jamais pour certains détenus qui n’avaient plus qu’à attendre le Jugement dernier.

Au conseil des droits de l’homme, actuellement en session à Genève, on évoque souvent Guantánamo. Certaines dictatures ont en effet un argument en or pour signifier aux Etats-Unis qu’ils sont mal placés pour donner des leçons au reste du monde. Si elles ne s’en privent évidemment pas, cela devrait appartenir bientôt au passé puisque le président Barack Obama a entrepris de fermer le camp. C’est donc le moment de solder les comptes de cette innovation bushienne qui ne devrait pas avoir de postérité, inch’Allah.

Leandro Despouy, Rapporteur spécial sur l’indépendance des juges et des avocats auprès du Conseil des droits de l’homme, a eu une belle envolée il y a quelques jours à Genève. L’expérience de Guantánamo, a-t-il dit, doit servir de preuve aux yeux du monde entier que la détention au secret ne mène qu’aux pires excès, torture comprise : « Lorsque l’on lutte contre le diable avec les armes du démon, on finit en enfer« , a averti M. Despouy

Congrès annuel des « autochtones » à l’ONU : réaffirmation d’un droit à la différence

onu-005.1243633030.jpgNEW YORK – Les « autochtones » ont investi l’ONU. Originaires des quatre coins du monde, ils sont venus, souvent vêtus de leurs vêtements colorés, coiffés de turbans ou même de plumes, des tenues qui contrastaient avec le costume trois pièces occidental, habituellement de rigueur dans le palais de verre. Il y avait des représentants de peuplades aussi variées que les aborigènes d’Australie, les Sâmes de Laponie, les Touaregs du Sahara, les Inuits et leurs cousins amérindiens du Nord comme du Sud. onu-004.1243633005.jpgCette session annuelle, qui dure deux semaines, s’achevait ce vendredi. Tous clament leur rejet de l’assimilation, leur refus de se fondre dans la masse qu’on tente de leur imposer, souvent par la force, depuis des siècles. Respectueux des rythmes et des limites de la nature, ils affirment souvent avoir été écologistes bien avant que ce mot ne soit inventé.

Certains détonent particulièrement par leur discours. J’ai eu ainsi, par exemple, la surprise de découvrir que des Basques français demandaient à être reconnus comme « peuple autochtone » ? Le représentant de la France a rétorqué que dans l’hexagone il n’y avait que des citoyens égaux entre eux et que la Constitution française ne reconnaissait aucune minorité ethnique. Le différend n’est pas nouveau… Lors de la cérémonie de clôture, un Amérindien du Dakota du Sud a évoqué les larmes aux yeux « l’Holocauste » subi par ses ancêtres en Amérique du Nord, un génocide que l’on ne reconnaît pas, a-t-il ajouté. Il n’a pas hésité à comparer les réserves indiennes à des camps de concentration.

Le plus fascinant pour l’oeil extérieur dans ce sommet annuel des « sauvages » à l’ONU, c’est de voir qu’ils existent toujours, qu’ils résistent même plus que jamais ; de voir aussi qu’ils n’ont pas été encore totalement écrabouillés par le rouleau compresseur de la modernité, de l’efficacité économique et de la standardisation industrielle.

Pour en savoir plus sur cette huitième session : www.un.org/News/fr-press/docs/2009/DH4990.doc.htm

Le prix des mots à l’ONU

onu-003.1243549167.jpgNEW YORK – La Commission du développement durable vient d’achever ses travaux à l’ONU en formulant un certain nombre de recommandations après deux semaines de débat. Celles-ci ont été orientées en grande partie sur les moyens de mettre en œuvre une révolution verte en Afrique. Des organisations non gouvernementales (*) suivaient l’événement et publiaient même une lettre d’information quotidienne en anglais, intitulée « Outreach Issues ». Elles ont ainsi publié une série de chiffres sur les dépenses induites par cette session et les deux qui l’avaient précédée ces deux dernières années. Question posée : « Tout cela en vaut-il la peine ? ». Comprendre : tout ce bla-bla… 

Ces ONG ont calculé en effet que les trois aller-retour pour New York en deux ans de quelque 200 délégués venus des quatre coins du monde représentaient une coquette somme qu’ils ont évaluée à 900.000 dollars ; que le budget représenté par les per diem (notes de frais forfaitaire) pour cinq semaines de réunion, à 300 dollars par jour par représentant, pouvait être évalué à 1,8 million de dollars ; et enfin qu’à 1,133 kilo de gaz carbonique par aller-retour en avion par délégué, on avait relâché dans l’atmosphère 679 tonnes de ce gaz à effet de serre, rien que pour réunir tout ce beau monde. 

Les auteurs de ces estimations, ont souligné qu’avec 900.000 dollars, le Programme alimentaire mondial de l’ONU pouvait nourrir 600.000 enfants pendant une semaine ou acheter 180.000 chèvres dans une zone comme le Sahel. Avec 1,8 million de dollars, l’UNICEF pourrait acheter du matériel scolaire pour 400.000 enfants du Zimbabwe. Et enfin 679 tonnes de gaz carbonique, c’est plus que se qu’émettent un certain nombre de petits pays du tiers-monde en un an, ou un archipel français comme Saint-Pierre et Miquelon. 

Conclusion des auteurs : « Alors que les temps sont durs désormais sur les plans économique et financier, la question des coût devient incontournable. Avec plus de cent millions de personnes qui rejoignent les rangs des affamés et des mal nourris dans le monde en 2008, le coût est une question éthique légitime ». Les prochaines sessions de la Commission du développement durable auront lieu à New York du 3 au 14 mai 2010 et du 2 au 13 mai 2011.

(*) Sustainable Development Issues Network (www.sdin-ngo.net) et Stakeholder Forum (http://media.stakeholderforum.org)

« Pour guérir d’une maladie, on en parle » (adage rwandais)

rwanda-014.1242402063.jpgNEW YORK – Elles s’appellent Valentine, Yvette, Sylvina, Philomena, Josette, Isabelle, Odette. Violées pendant le génocide rwandais, alors qu’elles étaient très jeunes pour la plupart, elles ont survécu et ont donné naissance à un enfant. Elles racontent leur calvaire dans une exposition terrible qui vient de s’achever à l’ONU, ainsi que la relation souvent difficile qu’elles ont avec cet enfant non désiré. Certaines comme Philomena sont incapables d’aimer leur enfant. « Je comprends qu’elle est innocente et j’essaye de l’aimer mais je n’y arrive pas« , dit Philomena à propos de sa fille Juliette. De son côté, Josette explique qu’elle s’est « efforcée d’aimer » son fils Thomas même si pour se venger de son père elle aurait plutôt « dû le tuer« . Mais c’est d’autant plus impossible que c’est un garçon difficile, ajoute-t-elle : « Il se comporte comme un enfant de la rue. Ce n’est pas parce qu’il sait que je ne l’aime pas ; ça vient de ce sang qui coule en lui« .

D’autres comme Odette avec son fils Martin se sont attaché peu à peu à lui. Miraculeusement, Yvette confie qu’elle a aimé immédiatement Isaac, ce bébé pourtant fruit de la plus extrême violence : « Quand j’ai accouché, il était si beau que j’ai commencé à l’aimer instantanément« .

Valentine (sur la photo), qui a deux filles, Amélie et Inez, l’une de son mari tué pendant le génocide, l’autre d’un violeur, confie au photographe que ça lui a « pris longtemps pour pouvoir s’asseoir et parler comme nous le faisons ici à présent« .

La sagesse populaire au Rwanda affirme que « pour guérir d’une maladie, on en parle« . C’est un très bel adage, très vrai pour les troubles psychologiques, mais peut-on vraiment guérir lorsque l’on a subi ce que ces femmes ont vécu à l’adolescence, violées un nombre incalculable de fois dans certains cas, et rejetées par les rares proches qui ont survécu, quand de surcroît, elles n’ont pas été contaminées par le sida. Environ 20.000 enfants seraient le fruit amer de ces viols.

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Les photos et les interviews ont été réalisés par Jonathan Torgovnik, un photographe israélien (www.torgovnik.com)

Voir aussi concernant l’exposition : http://mediastorm.org/0024.htm

Les maudits mots de Durban II

GENEVE – La dernière journée de la conférence de Genève sur le racisme, qui vient de se terminer, a vu l’entrée en scène des organisations non gouvernementales, ces ONG qui hérissent le poil des membres de certaines délégations. Il y a en particulier des mots à ne pas prononcer. Dans une chronique il y a un an, j’avais raconté comment la moindre évocation de la charia déclenchait invariablement une réaction courroucée de l’Egypte. Cette fois, c’est une organisation défendant la culture berbère qui s’est fait rappeler à l’ordre par la Libye, celle-ci s’exprimant aussi au nom de ses voisins du Maghreb.

Tibétain est un autre mot à éviter si l’on veut pouvoir aller au bout de son exposé. Mais comment faire quand on représente une association de défense des droits des Tibétains ? Pour donner une idée de ce qui arrive alors, voici ci-dessous un résumé de l’intervention de la représentante de l’organisation Campagne internationale pour le Tibet, dont le discours s’est vu saucissonné par les interruptions (en italiques) de la Chine. 

L’oratrice dit d’abord avoir noté avec intérêt les déclarations de l’ambassadeur Li Baodong, selon lesquelles « la Chine était disposée à travailler avec tous les gouvernements et la société civile pour créer un monde sans discrimination, ni haine, peur ou préjugé ». Elle ajoute qu’il reste à voir si cela se traduira concrètement dans les faits.  L’oratrice raconte ensuite la mésaventure de Tibétains à Pékin, anecdote rapportée dans un blog, au cours de laquelle des Tibétains avaient été expulsés d’un hôtel. L’incident démontre, selon l’oratrice, la discrimination à laquelle les Tibétains sont confrontés.

(Une motion d’ordre de la Chine fait alors valoir la grande importance qu’elle attache à la présence des organisations non gouvernementales ; toutefois, celles-ci doivent s’exprimer de façon intelligente, s’en tenir à l’ordre du jour sans attaquer de pays en particulier. Le gouvernement chinois a un droit de réponse si l’on profère des mensonges, ajoute le représentant de la Chine, demandant à l’oratrice d’en tenir compte)

Celle-ci reprend en expliquant que les Tibétains sont en butte à une discrimination systématique en matière d’éducation et de santé.  L’intensification de la répression de l’Etat contre les Tibétains à la suite des troubles de mars 2008…

(La Chine l’interrompt faisant à nouveau valoir une motion d’ordre : il semble, dit son représentant, que certaines ONG ignorent le règlement intérieur et que les débats de ces deux derniers jours montrent que celles-ci ne savent pas qu’elles doivent uniquement se concentrer sur le point à l’ordre du jour)

La représentante de Campagne internationale pour le Tibet reprend : on assiste à un effort délibéré par lequel les autorités veulent systématiquement faire passer les Tibétains pour des suspects, voire des terroristes, ce qui ne favorise pas la recherche d’une solution, remarque-t-elle.  La tragédie de millions de Tibétains est qu’ils continuent de ployer sous une occupation des plus oppressives et qu’ils subissent des politiques les plus dures du gouvernement chinois depuis 1949… 

(La Chine demande qu’il soit mis un terme à l’intervention ; le président donne la parole à l’orateur suivant)

Le racisme : une haine maximale pour des raisons minimales

GENEVE – A la Conférence de Genève sur le racisme, le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a fait les gros titres il y a deux jours avec son discours anti-israélien teinté d’antisémitisme. Depuis, de nombreuses autres allocutions ont été prononcées dans l’enceinte du Palais des nations, des paroles qui se sont aussitôt envolées sans trouver place dans nos bulletins d’information.

Pourtant, quelques fois, certaines en vaudraient la peine. Ce matin, par exemple, M. Ndumiso Mamba, ministre de la justice et des affaires constitutionnelles du Swaziland, petit royaume d’Afrique australe, a cité le théologien et philosophe juif Abraham Joshua Heschel selon lequel « le racisme est la plus grave menace pour l’homme – une haine maximale pour des raisons minimales ».

Le ministre a déploré que certaines délégations (les Européens) aient opté « pour le précédent malheureux de quitter la salle des délibérations parce qu’elles n’étaient pas d’accord avec certaines parties du discours d’un orateur« . Or, a-t-il ajouté, le succès ou l’échec de la conférence repose sur la participation active et sur le soutien de tous à la déclaration finale – qui a été finalement adoptée hier après moults débats. M. Mamba a conclu en sortant une autre citation de sa besace d’honnête homme. Il a cité le philosophe irlandais Edmund Burke selon lequel « le mal progresse lorsque les hommes de bien ne font rien ».