Opposition russe : Ilia Iachine ira loin si…

Ilia Iachine ira loin, si les petits cochons ne le mangent pas. Le jeune opposant russe ne manque pas d’arguments, ni de tchatche quand il évoque la situation politique dans son pays à deux semaines d’une élection présidentielle qui ne peut, semble-t-il, qu’introniser de nouveau Vladimir Poutine. Animateur du mouvement dissident Solidarnost, âgé de moins de 30 ans, il était à Paris ces jours-ci. Nous l’avons rencontré lors d’un petit-déjeuner à la brasserie Lipp organisé par l’Association des journalistes France-Russie, rencontre à laquelle participait aussi Mikhaïl Sokolov, rédacteur en chef de l’antenne moscovite de Radio Liberty.

PARIS – « Il ne faut pas se faire d’illusions : ce qui se passe en Russie n’a aucun rapport avec des élections telles qu’on les entend en Occident. La question de savoir si Poutine sera élu dès le premier tour, eh bien c’est lui qui en décidera. » Selon Ilia Iachine, représentant du mouvement non officiel Solidarnost, « l’opposition n’a aucun moyen de peser sur le scrutin du 4 mars. Elle ne peut que protester contre la manière dont les choses se passeront. Il explique qu’a été entrepris un travail de formation des observateurs pour pouvoir constater d’éventuelles irrégularités et en diffuser les preuves sur internet.

A ses côtés, le patron de la rédaction de Radio Liberty à Moscou, Mikhaïl Sokolov, nuance le propos en expliquant que « le pouvoir tente de donner un peu de légitimité au vote en changeant par ci par là tel ou tel gouverneur.  Cela peut, selon lui, gripper la machine à truquer et contraindre à un second tour« .

Que se passera-t-il après le 4 mars ? Bien que ce soit passablement imprévisible de l’aveu même d’Ilia Iachine, il est certain, selon lui, qu’il y aura des manifestations, la population étant toujours très mobilisée. Comment réagira le pouvoir ? Soit en frappant fort en procédant à des arrestations massives. Soit, à l’inverse, en permettant que les élections législatives qui suivront se fassent à la régulière, sans toutefois annuler pour autant le résultat de la présidentielle.

Mikhaïl Sokolov voit pour sa part une variante intermédiaire : le pouvoir négocierait avec l’opposition en lâchant un peu de lest. Poutine pourrait ainsi choisir un chef de gouvernement plus présentable qu’un Dmitri Medvedev, l’actuel chef de l’Etat aujourd’hui totalement discrédité. Il cite le nom de l’ex-ministre des finances Alexeï Koudrine qui a été limogé par Medvedev en septembre dernier.

Au-delà de ces supputations, MM. Iachine et Sokolov estiment que la véritable cote de popularité de Vladimir Poutine ne dépasse pas les 30-35%, « dans le meilleur des cas« . Ce pourcentage correspond à ce tiers de la population russe qui est réceptive, selon eux, au discours nationaliste et anti-occidental.

Ilia Iachine et Mikhaïl Sokolov (à droite) face à la presse le 16 février 2012 à Paris

Nucléaire bon marché : la fin d’un mythe

PARIS – La France a mangé son pain blanc, en matière de nucléaire. La Cour des comptes, institution française faisant autorité, vient de publier une étude de laquelle il ressort que la fable du nucléaire bon marché a vécu.

Résumons la situation à très gros traits : les centrales de l’hexagone, qui produisent les quatre-cinquièmes de l’électricité du pays, sont vieillissantes. Les remplacer coûterait extrêmement cher et prolonger leur durée de vie promet de ne pas être bon marché. En outre, le coût de leur démantèlement, à coup sûr lui aussi très élevé, n’est pas chiffré avec précision, d’autant que l’on a fort peu d’expérience dans ce domaine et que la question de l’enfouissement à grande profondeur des déchets radioactifs n’est pas réglé.

Quant au coût humain, environnemental, sanitaire, financier en cas de catastrophe, il dépasserait tout ce qui est imaginable, peut-on ajouter sans risquer malheureusement de se tromper. Or, prolonger le fonctionnement de centrales vieillissantes n’a rien de rassurant, même si l’on fait tout ce qui est possible dans ce domaine.

Autrement dit, on a créé une machine infernale certes d’une grande sophistication et très performante mais dont on va payer maintenant la facture véritable. Quant à nos enfants et petits-enfants, s’ils ont la chance de venir au monde, ils auront la charge de nettoyer ces écuries d’Augias des temps modernes. Le nouvel Hercule capable de leur donner un coup de main n’est pas né lui non plus.

Les Croates seront-ils les derniers à voter pour l’Europe ?

PARIS – Les Européens croient-ils encore à l’Europe ? Malgré la crise de l’euro, malgré la montée de mouvements nationalistes et xénophobes un peu partout sur le continent on pourrait croire néanmoins que oui. Dernier exemple en date, les Croates ont voté hier en faveur de l’adhésion à l’Union européenne, intégration qui devrait être effective dans deux ans. Ce résultat franchement positif (plus de 66% des voix) est terni par un taux d’abstention élevé : 43,5%.

Il est vrai qu’il est difficile de s’enthousiasmer pour une idée qui bat de l’aile, qui est de plus en plus synonyme d’austérité, de contraintes, voire de règles absurdes dans l’esprit public. Il est vrai qu’il faut avoir la foi chevillée au corps pour continuer de militer en faveur d’un projet qui demeure pourtant, de toute évidence, celui le plus à même de préserver la paix sur le vieux continent. Et vingt ans après leur indépendance conquise dans le sang, la majorité des Croates ayant voté ont fait ce pari.

La semaine dernière, le ministre français des affaires européennes, Jean Leonetti, constatait avec une pointe de regret devant les adhérents du Mouvement européen qu’un peu plus de 60% des Français souhaitaient conserver l’euro : « On aimerait que ça soit 90%, dix ans après son introduction ! » Il laissait aussi transparaître quelques doutes au détour d’un exposé à la tonalité globalement optimiste et volontariste : « Est-ce que l’on gagnerait aujourd’hui le référendum sur la Constitution européenne perdu en 2005 ? Cette question me met très mal à l’aise« , avouait-il. « Comment peut-on construire une Europe sans le peuple ou même contre le peuple ?« , demandait-il dans une question en forme de mise en garde.

Jeunes pilotes de ligne menacés par le chômage : le cas de la promotion Jean Marcot

Hommage rendu à Jean Marcot, copilote sur Concorde, par son camarade de promo Jean-Claude Emond. Le Bourget 11/01/12

LE BOURGET – La menace du chômage, dès la sortie des grandes écoles, plane désormais aussi sur l’élite de l’aviation française. La nouvelle promotion des élèves pilotes de ligne de l’Ecole nationale de l’aviation civile (ENAC) risque de ne pas être plus épargnée que le reste de la jeunesse. Le baptême de cette promotion de jeunes pilotes, millésime 2009, a eu lieu hier au Musée de l’air et de l’espace du Bourget. Celle-ci portera le nom de Jean Marcot, du nom du copilote de l’avion Concorde d’Air France qui s’est écrasé le 25 juillet 2000 près de Paris, entraînant au total 113 personnes dans la mort, à une poignée de kilomètres du Bourget. C’est ce même aérodrome du Bourget qu’a tenté désespérément de rejoindre le commandant de bord, Christian Marty, épaulé par son copilote et son mécanicien. L’équipage avait l’espoir de parvenir à y poser l’aéronef, en feu depuis son décollage de Roissy-Charles-de-Gaulle quelques minutes auparavant.

Nous sommes onze ans et demi plus tard, en ce 11 janvier 2012. La promotion Jean Marcot 2009, fraîche émoulue, rencontre la promotion Jules Védrines 1969 dont faisait partie le copilote du Concorde. Quarante années séparent les deux promos, les camarades de Jean Marcot étant désormais de jeunes retraités.

Quarante années et… 20.000 heures de vol plus tard. En 1969, un élève quittait l’école avec 450 heures de pilotage à son actif, chiffre qu’il multipliait par deux lors de son service militaire avant d’entrer vraiment dans la carrière. Aujourd’hui, grâce ou à cause des simulateurs de vol, les élèves pilote n’ont plus que 190 heures de vol réel lorsqu’ils sortent de l’ENAC. Et comme chacun(e) sait, simulation ne vaut pas sensation quelle que soit la manière de « s’envoyer en l’air »…

Autre temps, autre mœurs, alors qu’en 69, le jeune pilote entrait pratiquement d’office à Air France, aujourd’hui, les débouchés se sont considérablement rétrécis (*). Seule certitude, l’incertitude de leur avenir professionnel pour les 51 titulaires (dont quatre femmes) de la promotion Jean Marcot. L’un d’entre eux me confiait hier que ça ne pesait pas lourd un CV affichant 190 petites heures de vol, surtout si l’on envisage de postuler dans une compagnie aérienne étrangère n’ayant pas de lien particulier avec l’ENAC.

(*) Air France a annoncé, jeudi (12 janvier 2012), un plan d’économies drastique qui prévoit notamment la réduction de sa flotte et la baisse de ses investissements. Pour réaliser plus d’un milliard d’économies immédiates, le groupe a décidé de geler les salaires en 2012 et 2013 et de poursuivre le gel des embauches décidé en septembre.

2011, l’année Fukushima

PARIS – « La catastrophe de Fukushima est un événement majeur. Elle marque l’histoire du nucléaire, comme Three Mile Island et Tchernobyl. Il y aura un avant et un après Fukushima« , déclare André-Claude Lacoste, président de l’Autorité française de sûreté nucléaire (ASN), dans le journal Le Monde daté de ce 4 janvier. En ce sens, l’année 2011 est et restera certainement « l’année Fukushima« . Après le déni des risques insensés pris par l’homme apprenti sorcier avec cette industrie à nulle autre pareille, le principe de réalité semble commencer enfin à avoir un début de droit de cité : « Malgré les précautions prises, un accident nucléaire ne peut jamais être exclu« , reconnaît en effet le président de l’ASN dans le même entretien. Et en dépit de cette prise de conscience qui constitue en même temps un aveu, il reconnaît que « c’est quand même un choc de voir un accident qui conduit à l’évacuation de 200.000 personnes, un territoire de 2000 kilomètres carrés ravagé. C’est un choc intellectuel« .

Corinne Lepage, ancienne ministre française de l’environnement,  note que c’est le mythe de la sûreté absolue qu’a remis en cause Fukushima, ainsi que la capacité de l’industrie nucléaire et des États à maîtriser une situation de crise. « C’est donc le débat qui change de nature parce que l’impensable devient possible ou probable. L’humanité prend conscience qu’un choix a été fait par quelques uns, choix qui repose sur un pari immense et criminel, au mieux, voire un mensonge« , écrit-elle dans son livre « La vérité sur le nucléaire – Le choix interdit« , paru l’an dernier chez Albin Michel.

Alors, face aux partisans de la sortie du nucléaire, quand certains rétorquent « indépendance énergétique », « préservation des emplois », « maintien d’une industrie de pointe », on se demande s’ils parlent de la même chose et si on est bien au même niveau. Tout cela – indépendance, emplois, industrie – est bel et bon mais à quel prix ? Celui du risque pris quant à la vie même d’une population sur son territoire ? A quel prix en cas d’accident ? Celui de rendre inhabitable des régions entières pour des centaines ou des milliers d’années, autrement dit pour toujours ? Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle, cette fameuse chandelle avec laquelle on nous menace de devoir nous éclairer en cas d’abandon de l’atome ? Il semble que la réponse devrait être évidente à toute personne douée de bon sens.

Fonderie de cloches Obertino à Labergement-Sainte-Marie (Franche-Comté)

Russie : génération Ikea ou génération Gorbatchev ?

PARIS – D’aucuns affirment que les Russes qui manifestent contre Poutine incarnent « la génération Ikea« , du nom d’un fabricant scandinave de meubles plus ou moins faciles à monter soi-même qui a étendu son empire dans l’ex-URSS. Ils incarneraient la classe moyenne qui a émergé ces dernières années et qui en a assez de l’autoritarisme poutinien, de l’arbitraire, de la fraude et de la corruption à grande échelle. Pour Andreï Gratchev, ancien porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev, il s’agit plutôt (mais peut-être bien aussi) de « la génération Gorbatchev« .

C’est paradoxal quand on songe au fait que celui qui apparaît comme le démolisseur de l’Union des Républiques socialistes des conseils (soviet signifie conseil en russe *) n’est guère populaire dans son pays. Et on n’a pas noté que les manifestants se réclamaient de Mikhaïl Serguéïévitch, même si celui-ci leur a apporté son soutien, demandant à Poutine de partir. Selon Andreï Gratchev, il existe maintenant un « courant de sympathie » en faveur de son ancien patron. Et ce, « même si une certaine nostalgie de l’URSS donne de lui l’image de son fossoyeur« , expliquait-il récemment lors d’une rencontre avec l’Association des journalistes France-Russie à l’occasion de la publication d’un ouvrage sur le sujet.

« C’est la génération Gorbatchev car elle réclame que l’on revienne à la case départ de la perestroïka« , autrement dit de la démocratisation impulsée par le dernier numéro un soviétique. « La perestroïka, explique-t-il, est un phénomène de classe moyenne, classe qui a été anéantie par les années Eltsine. Aujourd’hui, le pouvoir est face à une nouvelle classe moyenne qui a émergé de la stabilité poutinienne et qui réclame autre chose en refusant d’être considérée comme un pion« .

« La société a senti sa force. Le pouvoir va être plus prudent avec la fraude lors de la présidentielle », prédit-il, avant d’ajouter : « En Russie, le temps est plus lent qu’ailleurs ; mais ça peut s’accélérer« .

 

(*) Soviétique ne veut en effet rien dire en français. Il vient de l’adjectif russe sovietskiy, dont on peut se demander s’il a beaucoup plus de sens dans cette langue. Car les soviets en question, ces conseils ouvriers censés prendre « tout le pouvoir » à l’appel de Lénine en ont bien vite été privés au profit du Parti communiste et de son « rôle dirigeant » inscrit dans la Constitution « soviétique ». On voit par là que le mensonge était véritablement consubstantiel à ce régime puisque son nom même – Union des républiques socialistes des conseils – était mensonger.

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Andreï Gratchev publie en français « Gorbatchev, le pari perdu ? – De la perestroïka à l’implosion de l’URSS » (Armand Colin, 292 pages, 23,90 €) ; il s’agit de la version actualisée d’un livre paru en anglais en 2008.

Franc français, le retour ?

Eurosecours !

PARIS – Est-ce que l’euro existera toujours à Noël ? « Il y a plus d’une chance sur deux pour que la monnaie unique ne soit plus là ou du moins qu’elle soit en train de se défaire« , déclarait à un mois de la Nativité l’économiste Jacques Attali. Le sociologue et anthropologue Paul Jorion enfonçait le clou (dans le cercueil) quelques jours plus tard en soutenant que le capitalisme était cette fois bel et bien mort et qu’il était vain d’implorer un cadavre pour le ressusciter, comme le font nos dirigeants désemparés. Alors que se tient cette fin de semaine un nouveau sommet européen que l’on annonce crucial une fois encore, je me suis demandé si un pays comme la France était prêt à repasser au franc du jour au lendemain. J’ai donc posé la question à la Banque de France.

On se souvient que le passage à l’euro au 1er janvier 2002 avait été une opération très lourde, organisée de longue date. Si les pays de la zone euro devaient par conséquent refaire le chemin inverse, on peut difficilement imaginer qu’un tel retour en arrière puisse s’improviser.

« Il n’existe aucune étude réelle, concrète, sur ce qui se passera dans ce cas-là. On n’envisage absolument pas un tel scénario« , me répond-on au service de presse de la Banque de France. « Du moins, à ma connaissance« , ajoute prudemment mon interlocuteur qui demande à ce que je ne le cite pas nommément. Il est vrai qu’une telle opération devrait prendre les fameux marchés par surprise et qu’elle exigerait donc le plus grand secret. Et on voit mal comment frapper une nouvelle monnaie en catimini sans qu’il y ait des fuites.

« Je ne pense pas qu’il existe, aussi bien à Bruxelles qu’en France, au niveau du gouvernement français, des plans B qui envisageraient froidement la fin de l’euro« , déclarait le 30 novembre sur France-Culture Henri Sterdyniak, directeur du département économie de la mondialisation à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

Son collègue, Nicolas Véron, du cercle de réflexion européen Bruegel, renchérissait : « Si la Banque centrale européenne dit demain ‘nous avons une équipe qui réfléchit au démantèlement de l’euro’ ou si la Commission dit ça, ça veut dire que l’euro est fini. »

Pour lui, par conséquent, « il est tout à fait normal que les autorités, non seulement, ne disent pas que des plans B commencent à être élaborés mais encore qu’elles ne commencent même pas à élaborer de tels plans. Nous sommes dans des démocraties assez transparentes et s’il y avait une démarche de ce type à un niveau technique sérieux, ça se saurait tout de suite (…) A cause des problèmes de confiance ou de défiance et de panique, une transition de l’euro vers les monnaies nationales aurait lieu de manière extrêmement rapide et donc forcément désordonné. »

Résumons : « Jusque là, tout va bien« , comme disait ce type qui tombait d’un gratte-ciel de 100 étages en passant au niveau du cinquantième…

Le régime syrien et l’épouvantail israélien

GENEVE – Est-ce du pur cynisme, une impudence éhontée, associée à une longue pratique de la langue de bois ? Alors que l’on torture et que l’on tue dans les villes de Syrie insurgées depuis la mi-mars, les diplomates de ce pays répètent, comme si de rien n’était dans les instances internationales, leur discours éprouvé sur les horreurs commises par… l’armée israélienne. L’attitude des représentants du régime syrien au Conseil des droits de l’homme à Genève illustre cette attitude jusqu’à la caricature.

Le 26 septembre dernier, ledit Conseil tenait son débat général récurrent sur « la situation des droits de l’homme en Palestine et dans les autres territoires arabes occupés » – une semaine plus tôt, le 19, il s’était penché sur la situation en Syrie elle-même. Le sort des Palestiniens, soumis à un régime de quasi-apartheid qui ne dit pas son nom, n’est certes guère enviable. Et rien n’indique une amélioration prochaine. Mais on en vient à penser qu’il vaut sans doute mieux en ce moment être un Arabe en Israël, voire en Cisjordanie occupée, qu’être un Syrien, un Yéménite ou un Bahreïni soumis à des répressions aussi brutales que sanglantes.

Qu’on en juge. Lors de la réunion du 26 septembre au Conseil des droits de l’homme, l’ambassadeur de la Syrie à Genève, M. Faysal Khabbaz Hamoui, a dressé l’historique du «terrorisme d’État» perpétré par l’État juif. De nombreux Palestiniens sont détenus dans des conditions inhumaines et subissent des tortures et mauvais traitements qui contreviennent aux obligations internationales d’Israël, a-t-il observé. Les agressions israéliennes ont conduit à des crimes contre l’humanité, a-t-il encore affirmé ; le Conseil de sécurité de l’Onu et le Conseil des droits de l’homme doivent dénoncer ces crimes, s’ils veulent rester crédibles. L’ironie de l’histoire, c’est que ce discours aurait au moins autant de sens, sinon plus, si l’on remplaçait les mots « Israël » et « israéliens » par les mots « Syrie » ou « syriens » et le mot « Palestiniens » par « citoyens syriens ».

Car l’épouvantail israélien ne fait plus illusion et ne détourne plus l’attention des peuples arabes fatigués de la tyrannie. Et pour avoir été trop agité, ce pantin est usé jusqu’à la corde.  Si l’ennemi des Palestiniens se trouve effectivement au pouvoir à Jérusalem, la population syrienne sait pertinemment, elle, que le sien occupe le palais présidentiel de Damas. Peut-être plus pour très longtemps.

Sarkozy peut-il être lâché par les siens ?

PARIS – Dans six mois, les Français auront tout juste élu ou réélu leur président de la République. Le sortant, Nicolas Sarkozy, toujours très bas dans les sondages, peut-il être lâché par les siens, une fois que ceux-ci se convaincront de l’inéluctabilité du naufrage ? Réponse de l’ancien ministre du budget Alain Lambert, un déçu du sarkozisme, dans le journal Libération d’hier : « Plus on va s’approcher de la fin de l’année, plus les élus UMP (Union pour un mouvement populaire, le parti du président) regarderont les sondages. Qui sait ? Une quarantaine de députés pourraient tirer le signal d’alarme. En tout cas, ne partons pas du postulat que Sarkozy serait le seul candidat possible. Alain Juppé est probablement le seul recours possible. Il a une belle réputation internationale, une solidité morale et intellectuelle« .

Que reproche au juste Alain Lambert, cet ancien ministre des gouvernements Raffarin à un chef de l’Etat qui met finalement en oeuvre la politique de rigueur que lui-même appelait de ses voeux ? Réponse de M. Lambert : « … à six mois de l’élection, c’est un peu tard. Il doit emprunter exactement le chemin inverse de celui qui est le sien depuis le début du quinquennat. Après les baisses d’impôt et des dépenses supplémentaires, il doit faire le contraire. Il n’y a plus de choix. Dans six mois, la situation sera peut-être plus grave. Il faudra prendre des décisions encore plus difficiles. Pour relever le pays, il nous faut un géant et pas une pile électrique« .

Conclusion : Sarkozy peut-il être lâché par une partie des siens ? Manifestement, oui, tout comme l’avait été Jacques Chirac avant son élection de 1995.

Mirage en Tunisie

Après son récit des soubresauts de la place Tahrir au Caire, que nous avions publié ici le 16 février dernier, Antonio Rodriguez, journaliste à l’AFP, nous envoie une carte postale du Cap Bon en Tunisie à une semaine de la première élection véritablement pluraliste dans ce pays.

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Tunisie : l’été du Ramadan

CAP BON (Tunisie) – Pendant les grosses chaleurs de l’été, l’île de Pantelleria n’est visible qu’en de rares occasions de la pointe du cap Bon, comme un mirage. Il y a quelques années, elle m’était apparue à l’aube du dernier jour des vacances, juste avant de prendre la route de l’aéroport, avant que le soleil torride du mois d’août, qui se levait sur son côté droit, ne la fasse disparaître derrière un épais rideau de vapeurs. Je garde le souvenir d’un rocher perdu au milieu de la grande bleue, beaucoup plus gros et beaucoup plus proche de la côte tunisienne que je ne l’imaginais.

Cet été, celui du premier ramadan depuis la révolution de jasmin, j’ai passé de longues heures à contempler l’horizon, en vain. Cet instant magique ne s’est pas reproduit. Mon beau-frère tunisien a eu plus de chance. Un soir, à son retour de la plage, il a décrit comme « une image de carte postale » la vision dont il s’était régalé en se baignant dans les eaux claires de la Méditerranée. Il était trop tard pour que je coure jusqu’au bord de mer ou que je grimpe sur le toit de la maison. La nuit venait de tomber. C’était comme si Pantelleria jouait au chat et à la souris avec moi.

Pourtant, la proximité de cette île ne m’a jamais été aussi perceptible que cet été. Je devinais sa présence dans nos longues conversations entre voisins de la plage à l’heure du thé, quand l’air du large adoucissait la chaleur de l’après-midi et que la vie reprenait son cours après la sieste. Cette année, Tunisiens, Français, pieds-noirs ou pièces rapportées comme moi, nous nous étions tous donné rendez-vous au cap Bon par « devoir » envers la Tunisie et sa révolution qui nous avait surpris de l’autre côté de la Méditerranée. Dès la première gorgée de thé vert, nous passions en revue les sujets d’actualité. Le nombre de bateaux disparus dans le village dans les mois qui ont suivi la chute du régime de Ben Ali, le 14 janvier, était un thème récurrent.

« Ils en ont volé vingt-cinq », assurait Marie. Avec le retour des beaux jours, beaucoup de propriétaires n’ont pas retrouvé leur embarcation. Marie et Jean, son mari, les Espagnols de la plage, l’ont échappé belle. Le bateau qu’ils utilisent pour la pêche de loisir s’est révélé trop lourd et trop difficile à bouger pour les quelques jeunes qui ont franchi le mur de la maison pour le subtiliser. Le gardien les a surpris et ils ont pris la fuite. Depuis, Jean a loué un local dans la ville voisine pour y entreposer son bateau pendant qu’il travaille à Tunis.

Les Bogo ont aussi eu de la visite. Quand ils sont revenus au village pour passer l’été, leur bateau avait chaviré, pour ainsi dire. Il était tombé des plots du jardin sur lesquels il reposait l’hiver. La famille a passé l’été à réparer les quelques dommages qu’il avait subis. Les voleurs n’étaient pas non plus parvenus à sortir l’embarcation de ses quartiers d’hiver. Ils n’ont pas insisté. La maison des Bogo ne se trouve pourtant qu’à quelques pas de la mer. Si Pantelleria daignait apparaître, elle se trouverait dans l’axe de la route qui passe devant chez eux et conduit à la plage.

Christine et Wolf, un couple franco-autrichien qui s’exprime parfois en espagnol pour avoir vécu à Cuba et au Mexique, sont les rares personnes de la plage à avoir eu la preuve du pouvoir d’attraction de l’île invisible, qui se situe à quelque 160 km au large de la Tunisie. Cet hiver, ils se promenaient du côté de « la montagne », la pointe du cap dénudée et rocailleuse, ce bout du monde africain, ce Finistère qui plonge du haut de ses près de 300 mètres dans la Méditerranée et dont Pantelleria paraît être le prolongement. A moins que ce ne soit le bout de la queue d’un cousin du monstre du Loch Ness pétrifié qui partagerait avec son homologue écossais son penchant pour apparaître quand bon lui semble.

Quand ils se sont approchés des ruines du vieux fort qui domine la Méditerranée, où les Allemands dirigés par Rommel avaient établi leurs quartiers pendant la deuxième guerre mondiale avant de se replier sur l’Italie, ils ont observé de l’agitation dans les ruines. D’habitude, cette région n’est fréquentée que par des bergers et leurs troupeaux. Leurs chiens aboient dès qu’ils sentent la présence de rares promeneurs. Ce jour-là, ils n’ont pas donné l’alerte. Ils étaient absents, comme leurs maîtres et les bêtes. Le fort n’était pas vide pour autant. Des dizaines de personnes se trouvaient réfugiées entre ses murs. « Des harragas », a commenté Christine. Le mot arabe qui désigne ceux qui vont se brûler, une expression inattendue pour des candidats à l’exil qui se jettent à l’eau pour passer en Europe.

En août, les harragas étaient aussi invisibles que Pantelleria. Il ne restait d’eux que des témoignages, comme celui de cette mère de famille, dont le fils était sorti prendre son café habituel un matin vers 10h00. Il a appelé la maison vers minuit pour annoncer qu’il arrivait à Pantelleria, juste avant que les douaniers italiens ne lui confisquent son téléphone.

Quand je suis monté au fort, il n’y avait pas la moindre trace des harragas. Les moutons et les chèvres avaient repris leurs quartiers dans les environs. La forteresse était vide, les chiens des bergers étrangement absents, la Méditerranée azure et Pantelleria absente, comme d’habitude. J’espérais qu’en prenant de la hauteur, je parviendrais au moins à la situer. Caramba ! Encore raté !, aurais-je pu m’exclamer. A défaut de voir l’île, j’ai observé les ruines du fort. J’ai compris pourquoi les harragas s’y réfugiaient. Elles se trouvent à l’abri des regards et des vents qui soufflent sans cesse sur le cap. Les clandestins peuvent y attendre leur embarcation sans être remarqués, sauf par de rares promeneurs du dimanche, si je puis dire, comme Christine et Wolf. Dès que les coyotes locaux donnent le signal, ils n’ont qu’à dévaler la falaise en quelques minutes pour rejoindre une petite crique et monter dans une embarcation.

Comme Pantelleria, cet été en Tunisie, l’invisible était souvent plus révélateur que ce qui ne l’était pas. Les portraits de Ben Ali ne rayonnent plus dans tous les magasins comme avant qu’il ne se réfugie en Arabie. La couleur mauve, qui ornait les routes et les bâtiments de l’ancien régime, a disparu sous d’épaisses couches de peinture blanche. Les policiers qui passaient leur journée aux carrefours se sont eux aussi évanouis. Ils ne font plus partie du paysage tunisien. Sur la plage, il y avait une petite cabane en bois portant la mention « police » en français et en arabe. Elle est restée vide pendant tout notre séjour. Cette cahute, peinte en blanc, ne payait pas de mine. Construite sur le domaine maritime, comme la plupart de buvettes qui sont apparues ces dernières années sur le bord de mer, elle symbolisait la disparition de l’autorité. Pour d’autres raisons, la maison de la voisine en témoignait également. Elle s’est empressée de reconstruire l’étage que les autorités avaient détruit un an auparavant. Plus personne ne contrôle les extensions de maisons particulières. Le journal La Presse, dont la une n’affiche plus une photo de Ben Ali au quotidien, a révélé l’existence d’une bulle du béton, dont les prix se sont envolés avec la reprise des constructions illégales.

Mais cet été, il n’y avait pas que Pantelleria, Ben Ali et la police qui étaient invisibles sur la plage du cap Bon. Les Tunisois et les touristes étrangers l’étaient tout autant. Les gens de la capitale ont eu peur de laisser leur maison sans surveillance, nous a expliqué une habitante du village pour justifier le peu de maisons louées. Quant aux touristes étrangers, nous n’avons vu que de rares Italiens, arrivés dans un minibus juste avant midi, quand le soleil cognait comme Mohamed Ali dans ses meilleurs jours. Les harragas, au sens propre, c’étaient eux.

Ces dernières années, les touristes étrangers avaient commencé à sortir des sentiers battus pour s’approcher de la pointe du cap Bon. Il y a deux ans, lors de mon dernier séjour, un hôtelier, qui tend à privatiser la plage depuis des années, avait organisé une fête touarègue sur la plage. A la tombée de la nuit, un bus de touristes italiens avait débarqué. Ils avaient apprécié un spectacle de danse du ventre et de cracheurs de feu en mangeant du couscous sous une tente qui rappelait celle plantée par Kadhafi à Paris lors de sa visite en France en 2007. Dans l’obscurité, les touristes avaient peut-être cru qu’ils vivaient l’ambiance torride du Sahara, loin de chez eux, de cette Italie qui ne se trouvait pourtant qu’à 160 km. En les observant se trémousser sur des rythmes cubains en fin de soirée, je m’étais dit qu’ils avaient été bernés comme les dizaines de Subsahariens qui avaient débarqué cette même année au cap Bon convaincus d’avoir atteint l’Europe, trompés par un coyote qui partageait peut-être ses revenus entre le tourisme et le trafic de personnes.

Le premier jour du ramadan, le 1er août, le village a plongé dans le silence. Pratiquement aucune voiture ou mobylette ne s’aventurait sur la route de la mer. Il n’y avait que le muezzin qui rompait la quiétude estivale pour appeler à la prière. Je me suis senti comme un archéologue découvrant des vestiges du passé, sauf que je ne creusais pas le sol à la recherche d’amphores romaines. En écoutant l’olivier bruisser sous l’air léger de la mer et les tourterelles voler d’arbre en arbre, j’ai réalisé que ce silence était le même que celui qui régnait au cap Bon  quand les Phéniciens se sont installés dans la voisine Kerkouane, quand les Espagnols ont construit le fort de Kelibia ou quand les Arabes ont érigé leur première mosquée dans ce bout du monde.

Le jour où a commencé le ramadan, la plage s’est pratiquement vidée. Les Tunisiens de la veille avaient disparu. Il n’y avait plus d’enfants qui jouaient au foot sur le sable, plus de jet ski qui fonçait sur les vagues à proximité des têtes des baigneurs, pas plus que de clients sous les parasols de l’hôtel illégal. Les femmes voilées marchant dans l’eau se sont aussi évaporées. Elles s’étaient multipliées ces dernières années. Les jeunes filles avaient pris l’habitude de porter des combinaisons, plutôt moulantes, semblables à celles utilisées dans l’Atlantique par les nageurs qui craignent les eaux à moins de 20°, beaucoup plus froides que celles baignant le cap Bon.

Cet été du ramadan, pris en tenaille entre la révolution de jasmin et les élections d’octobre, de nombreux habitués de la plage voyaient la menace de l’islamisme sous ces maillots dits saoudiens. Contrairement aux étés précédents, les conversations ne tournaient plus exclusivement autour du port de plaisance, dont la construction a défiguré « la montagne » et qui se trouve désormais complètement ensablé ou sur le volume sonore de la musique la nuit dans les buvettes de la plage. Cette année, les discussions évoquaient un danger invisible, dont les nageuses voilées étaient peut-être l’avant-garde.

Il y avait ceux qui écartaient d’un revers de main la possibilité d’une victoire islamiste lors des élections d’octobre et ceux qui craignaient que les radicaux ne s’emparent d’une révolution qui n’était pas la leur. Face au danger, chacun menait son propre combat. Beaucoup continuaient à se rendre à la plage en plein ramadan et n’hésitaient pas à plonger dans les vagues pendant que l’imam annonçait la rupture du jeûne par les haut-parleurs de la mosquée, des femmes se baignaient en bikini pour montrer qu’elles ne fléchiraient pas, les plus audacieux préparaient des barbecues en pleine journée et n’hésitaient pas à boire de l’alcool sur leur terrasse le soir, au vu et au su des passants.

Dans un pays où plus d’une centaine de partis sont nés en quelques mois, comme si un baby-boom politique s’était produit après la chute de Ben Ali, la résistance à l’islamisme semblait particulièrement fragmentée sur la plage. Elle était la somme d’actes individuels. Les démocrates tunisiens parviendront-ils à s’unir pour affronter des islamistes qui serrent les rangs? Cet été, les habitants de la ville voisine nous ont démontré qu’ils en étaient capables. Des barbus ont perturbé la prière lors du premier vendredi du ramadan. Ils ont tenté de sortir l’imam de la mosquée qui n’était apparemment pas assez radical à leur goût. Les salafistes n’y sont pas parvenus. Les fidèles les en ont empêchés avec l’aide de l’armée. Jamais l’islamisme ne s’était manifesté aussi directement et violemment dans cette région. A la plage, chacun a poursuivi son petit combat quotidien contre une menace aussi perceptible que le pouvoir d’attraction de Pantelleria. Aucun barbu n’est descendu à la plage pour y faire respecter le jeûne. Cet été du ramadan en Tunisie était bien celui de l’invisible.

Avant de partir à l’aéroport pour rejoindre l’Europe, j’ai tourné mon regard une dernière fois vers la mer. Pantelleria est restée cachée. Je suis parti sans l’apercevoir. Je me suis dit que je n’en rêvais probablement pas assez.

Antonio Rodriguez