De New York à Paris : de la laideur à la beauté ?

Paris, le 6 mars 2010

paris-notre-dame-003.1267983411.jpgChère amie de New York,

Après trois années à faire des va-et-vient entre les deux rives de l’Atlantique, je retrouve la « vieille Europe ». Vieille sans doute, mais si bien conservée ! Je m’émerveille tous les matins en franchissant la Seine, à pieds, en repassant devant Notre-Dame, le soir, illuminée par le soleil couchant. Quand il fait beau, j’y entre le matin pour y contempler ses vitraux illuminés par le soleil levant. Pour voir la beauté de cette ville, il fallait que je la quitte afin de mieux la retrouver.

En janvier et février, j’ai regretté toutefois les grands cieux new-yorkais, d’un bleu pur, sans nuages. Mars est enfin là et Paris sort doucement de la grisaille qui la recouvre trop souvent de son humidité froide et pénétrante. Est-ce ce gris qui rend nombre de Parisiens moroses et revêches ? Sont-ce les grands ciels bleus qui rendent les New-Yorkais aimables, serviables, polis, en un mot gentils ?

Ne noircissons pas le tableau car, en rentrant, je m’attendais au pire. Et les Parisiens me surprennent agréablement en faisant souvent preuve d’une courtoisie dont je les croyais incapables. Auraient-ils changé ? Ou est-ce mon regard qui a changé ? Est-ce moi qui embellit la réalité ?

Car, si par beaucoup d’aspects, New York est fort laide, elle a aussi de fulgurants élans de beauté. Ses gratte-ciel sont semblables à ces magnifiques cristaux surgis d’une matière brute et informe. Paris, à l’inverse, est plus harmonieuse : sa beauté est partout, ses laideurs ponctuelles. Ses lignes architecturales sont horizontales, contrairement à New York où les perspectives sont verticales. Paris est faite pour l’homme, New York pour le géant que je ne suis pas.

BG

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New York, le 7 mars 2010 

de-ny-a-ny-mai-nov-2009-1269.1267983930.jpgCher ami de Paris,

Ne peut-on dire que New York est baroque ? Sa force vient de ses imperfections, les cicatrices de ses façades, ses excroissances qui sont comme autant de souvenirs de bouillonnements et d’éruptions passées. Paris est belle, régulière et un peu formelle, surtout dans les quartiers où j’ai travaillé pendant plus de 10 ans, près de la place Vendôme et de la Concorde. On peut quelques fois s’y sentir peu de choses, un peu insignifiant, c’est pourquoi j’y aime les habitants qui la rendent humaine. A New York, on se sent prêt à saisir la vie à pleines mains, à trébucher, à se tromper et même à conquérir le monde !

TN

Venise, les pieds dans l’eau

venise-capodanno-2009-065.1262830642.jpgVENISE – 31 décembre à minuit, place Saint-Marc envahie par les eaux. Bottées ou pieds nus, perchées sur des chaises ou de l’eau jusqu’à mi-mollets, 30.000 personnes dansent sur de la musique techno dont le battement mécanique se répercute sur les murs parfaits du quadrilatère le plus célèbre du monde.

Sur le non moins célèbre campanile, sont projetées en direct des images de la foule qui se défoule avec, en incrustation, les mots « Love 2010 », slogan oecuménique mais passablement affligeant de ce capodanno, de cette Saint-Sylvestre vénitienne. Une caméra se balade au-dessus des têtes au bout d’un bras géant articulé. Je dansotte perché sur ma chaise, pieds nus, mon pantalon retroussé, une godasse dans chaque main. L’eau est glacée. Un inconnu a eu pitié de moi et m’a passé une chaise. De ci, de là, flottent des bouteilles vides.

Acqua alta a Venezia : l’eau s’immisce partout. Ca commence par des flaques de ci, de là – auxquelles on ne prête guère attention au début – aux coins des rues dont le pavé demeure perpétuellement humide comme s’il tombait une pluie invisible. Les sirènes nous ont annoncé la montée de l’eau quelques heures auparavant pendant la préparation du réveillon. Un oeil par la fenêtre de temps à autre pour voir si la rue en bas, devant chez nous, est toujours à pieds secs. Déjà ce matin, la calle del Tintor, au coin de la calle delle Ocche, était devenue un petit canal pour quelques heures où pataugeaient les passants, faisant de notre « palazzo » du quartier de Santa Crocce une île parmi les îles.

Frêle fétu balloté par les turbulences

venise-capodanno-2009-114.1262830416.jpgENTRE NEW YORK ET PARIS – On se sent bien fragile dans cette bulle de confort ailée qui nous emporte d’un bord à l’autre de l’Atlantique. Bulle minuscule, point lumineux perdu dans l’immensité, à 10.000 mètres au-dessus de l’océan, on y sert des plats chauds et des boissons fraîches comme si c’était tout naturel. « Vous prendrez un digestif avec votre café ? »

Le commandant de bord nous demande de rattacher notre ceinture car il semble que l’harmonie soit inconnue à l’extérieur, quelque part entre Terre-Neuve et le sud du Groenland et qu’il fait -50 degrés. Dérisoire ceinture si les éléments devaient se déchaîner contre notre gros oiseau sans plumes. Et pourtant, balloté par la bourrasque, il monte, il descend, il plie mais ne rompt pas.

Les écrans diffusent toujours des images improbables d’histoires imaginaires. Oh ! Combien de marins, combien de capitaines, Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines… pêcher la morue des grands bancs de Terre-Neuve, ballotés par les vents, par les vagues, menacés par les icebergs ? Dans ce morne horizon se sont évanouis… Nous survolons leur mémoire, leurs vaisseaux fantômes perdus à jamais dans les abysses. L’épave du Titanic-le-titanesque est aussi là, 15.000 mètres plus bas.

Lettre du haut de l’Atlas

NEW YORK – Un jeune Antillais originaire de l’île anglophone de la Dominique avait été invité à la mi-octobre par l’ONU dans le cadre de la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté, célébrée tous les 17 octobre. Il a raconté que dans son pays, « une île magnifique » prisée des étrangers, une bonne partie de la population n’avait souvent ni électricité, ni eau courante, « ce que les touristes ne réalisent souvent pas« . Une de mes amies, qui n’est pas aveugle elle, m’a envoyé ce récit de voyage qui n’a rien d’une carte postale.

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Là où le bât blesse 

maroc-haut-atlas-dur-travail.1257889067.jpgSur les sommets du haut Atlas marocain, loin très loin de la rumeur des villes, là où la vie des hommes se déroule dans l’extrême dénuement, que je refuse de contempler comme du pittoresque, la vie des femmes est comparable à celle des bêtes de somme. Elles doivent porter l’eau, le bois; elles ploient sous des charges épouvantables, loin très loin de tout. L’absence de tout dispensaire de santé, l’absence de système scolaire, l’absence de toute adduction d’eau font de la vie une éternelle lutte contre la chaleur ou le froid.  Je rentre éblouie par les paysages et bouleversée par le courage du peuple berbère, si beau, si fier, qui vit oublié de tous dans les montagnes de l’Atlas.

En marchant, je pensais à toi qui vit à New York, loin, si loin de ce dénuement. Pendant 10 jours, nous n’avons entendu aucun bruit mécanique car il n’y a aucune route pour relier les villages les uns aux autres, rien que de simples traces empruntées par les mules et les pas des hommes.

Marrakech m’a fait horreur à mon retour, j’ai  détesté son faste aussi clinquant que trompeur.

Mais la situation est peut-être en train de changer. L’électricité est en cours de pose dans certains districts que nous avons traversés. Dans certaines vallées très reculées, des ouvriers aidés de mules étaient en train de couler les socles des futures lignes électriques. Mais, là encore, pas de camions, la mule et son bât restent le seul moyen de transport pour atteindre les zones très escarpées où se dresseront les pylônes électriques. Tu imagines bien que ces travaux dureront longtemps car il n’y a pas d’engins de travaux publics tels ceux que nous rencontrons en Europe.

Autre incongruité, pour moi tout du moins, sur certains toits plats des maisons de terre se dressent des paraboles, les postes de télévision fonctionnant sur batteries. Omar, notre guide, nous dira que la télévision est le premier objet moderne préféré des populations de montagne lorsqu’elles ont les moyens de pouvoir faire cet achat.

Nous avons rencontré aussi une famille possédant un téléphone portable. Les communications ne passent pas partout mais notre guide nous a dit que le gouvernement avait leur développement pour priorité. Et ainsi la montagne se « hérisse » d’antennes relais. J’en ai vu pour ma part une petite dizaine en dix jours.

imilchil.1257889313.jpgMais tout cela ne change pas grand-chose à la situation des femmes et à leur grandes difficultés  de vie. Le portage du bois (elles coupent les branches de genévriers) sur de longues distances et dans des conditions périlleuses car il n’y a pas de routes et les sentiers sont très escarpés lorsqu’il y en a ; le portage de l’eau, l’absence de dispensaires (nous avons rencontré plusieurs personnes demandant des soins pour de vilaines plaies mal soignées), tout cela montre que les populations du Haut-Atlas vivent dans de très grandes difficultés. Mais personne ne se plaint, les femmes nous disant par l’entremise du guide qu’il est normal que les femmes travaillent. D’ailleurs beaucoup chantaient dans la montagne en coupant le bois ou en lavant le linge dans l’oued.

Je pourrais encore te raconter bien des souvenirs encore très vifs.

Depuis mon retour j’ai l’impression de vivre dans l’opulence la plus totale, le fait de marcher sur une route carossable, d’allumer et éteindre la lumière, tourner les robinets d’eau chaude et froide, quel luxe !

Françoise Cartigny-Emond

D’une vie à l’autre

ENTRE PARIS ET NEW YORK – La petite ne tient pas en place. C’est son premier voyage en avion et à deux ans il est difficile de comprendre pourquoi il faut s’attacher et rester sagement assise. Sa maman, une jeune Indienne, lui explique et lui réexplique, se fâche (dans une langue que je ne comprends évidemment pas), ce qui ne fait qu’aggraver les choses. Finalement, elle la prendra sur ses genoux, au décollage comme à l’atterrissage.

Nous sommes à bord du vol 191 d’Air India qui rallie quotidiennement Paris à New York. Parti d’Ahmedabad dans la nuit, il a redécollé de Bombay au petit matin en direction de Paris où il a fait une escale d’une heure et demie à la mi-journée (*). C’est dire que mes deux compagnes de voyage qui ont embarqué à Bombay ont déjà pas mal d’heures de vol derrière elles, comme la majorité des passagers. Toutes deux finiront pas dormir, après que la maman eut bercé la petite d’une drôle de façon. Elle la frappe (je ne trouve pas d’autre mot), elle lui assène de vigoureuses tapes du plat des deux mains, sur le dos, et même sur la poitrine après l’avoir retournée. La petite se laisse faire. Ca semble en effet la calmer peu à peu et elle finira par s’endormir. C’est, me dira sa maman (en anglais), la façon de faire au Karnataka, Etat du sud de l’Inde d’où elles sont originaires. Elle rejoint son mari et père de la petite qui vit dans le New Jersey. Elle quitte l’Inde pour la première fois. Dans quelques heures, je leur montrerai Manhattan au travers du hublot en songeant au dépaysement abyssal qui les attend.

(*) Ce vol sera supprimé cet automne bien que l’avion soit apparemment toujours plein, selon ce que j’ai constaté à chaque fois que je l’ai pris. J’ai fait part de mon étonnement à une hôtesse de l’air. Celle-ci m’a dit que la rumeur courait parmi le personnel qu’un ministre du gouvernement indien (celui des transports je suppose) avait des intérêts dans la compagnie privée concurrente (Jet Airways) et que l’on ne serait pas surpris que celle-ci reprenne la liaison Inde-USA via Paris. Il sera intéressant de voir si ces mauvaises langues ont vu juste.

Langue officielle corse

corsica.1220281450.jpgENTRE BASTIA ET NICE – « Si le corse avait dû être une langue, les anciens s’en seraient chargés et auraient fait ce qu’il fallait pour« . La femme qui me tient ce propos pas très volontariste est pourtant une corsophone pratiquante. Elle se rend à Nice avec son mari qui doit y subir des examens médicaux.

C’est un couple tranquille de septuagénaires rencontrés à bord du Mega Express 4 de la compagnie Corsica Ferries il y a quelques jours en regagnant le continent depuis la Corse. Ils sont de Corte (Corti en langue corse) et ont presque toujours vécu dans l’île. Lui est un chauffeur routier à la retraite. Il a fait son service militaire en Algérie, où il a été blessé, a un frère exilé à Saint-Eloy-les-Mines en Auvergne et confie que lui n’aurait émigré pour rien au monde. Il est venu une fois à Paris, en est reparti bien vite, ne connaît pas l’Italie, contrairement à son épouse qui s’est rendu dans la botte à plusieurs reprises – mais c’était avant de se marier. Entre eux, ils parlent corse mais ce n’est pas le corse que l’on enseigne à l’école. Car, m’expliquent-ils, le corse de Corte n’est pas tout à fait le même que celui de Bastia ou d’Ajaccio (Aiacciu). Et c’est tout juste s’ils comprennent leurs compatriotes de Bonifacio (Bunifaziu), à l’autre bout de l’île.

Ils disent que de nombreux parents ne veulent pas que leur enfant apprennent le corse à l’école car ce n’est pas celui que l’on parle dans la rue. Bref, cette « langue officielle » serait en partie artificielle, tout comme l’occitan enseigné dans le sud de la France s’efforce d’unir laborieusement le béarnais, le provençal et les dialectes auvergnats ainsi que d’autres patois méridionaux eux aussi moribonds.

L’atout du corse, c’est que, comme l’alsacien, il bouge encore. Selon les chiffres officiels, plus de 92% des élèves du primaire apprennent le corse, plus de 40% dans le secondaire. Mais cela ne signifie pas que les enfants le parlent spontanément. « Quand on leur adresse la parole en corse, ils vous répondent en français !« , constate le vieux monsieur, un soupçon de regret dans la voix. Sans doute, serait-ce différent si on leur avait parlé corse dès le berceau.

***

Pour en savoir plus sur la question, un bilan très complet de l’université Laval de Québec :

http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/corsefra.htm 

A saute-mouton sur la frontière

dans-lenclave-francaise-de-cointrin.1214779448.JPGGENEVE-COINTRIN – On peut passer d’un pays à l’autre presque sans s’en rendre compte. Seuls les panneaux routiers sont légèrement différents : en Suisse, ils ont un je-ne-sais-quoi de plus strict, de plus carré, même lorsqu’ils sont ronds. Les petites routes ont des poste-frontière inoccupés où l’on vous avertit par voie d’affichage que vous n’êtes pas censé les emprunter avec de la marchandise commerciale ou une grosse somme d’argent. L’aéroport de Genève-Cointrin a une enclave française qui permet d’accéder à l’aérogare par une route encadrée d’une clôture hermétique. Tout autour, c’est la Suisse mais ce cul-de-sac reste français.

Cointrin, est un aéroport bucolique entre Jura et Léman. Tout près des pistes, à un jet de pierre de la France, quelqu’un élève des cochons au fond de son jardin. Le bruit des avions ne semble pas les perturber : ils pataugent en grognant et en farfouillant dans la fange, non loin de deux militaires suisses armés de pistolets mitrailleurs. Ceux-ci tuent leur ennui en bavardant à côté de leurs bicyclettes couchées dans l’herbe.

Je contemple un moment les avions, avec la blancheur des Alpes pour horizon. Je ne suis pas totalement à l’aise car je me demande si je ne vais pas finir par susciter la méfiance des deux jeunes hommes en treillis. Cela me vient peut-être de ma mésaventure avec un garde-frontière tchécoslovaque qui n’avait pas apprécié que je prenne des photos en 1971 (voir chronique « Rideau » du 20/12/07) ou la baffe reçue d’un de ses homologues yougoslaves, un an plus tard, à la frontière italienne pour être descendu du train avant d’y avoir été invité… 

Je reste encore un peu, puis remonte sur mon vélo et regagne la France à travers champs, croisant les promeneurs du soir avec leur chien.

Abandonnées en forêt

img_0538.1206181331.JPG NOMAGLIO / ANDRATE – Maisons de pierres et de lauzes à l’abandon, perdues au milieu des arbres. Chaos végétal de grands châtaigniers, de bouleaux sur des tapis de feuilles mortes et de ronces. Je marche dans ces anciens alpages du Piémont, dans le nord de l’Italie, où la petite Isabella Gianetta, ma grand-mère, gardait les vaches l’été avec sa grand-mère. C’était il y a un siècle au-dessus des villages de Nomaglio et d’Andrate – Numaj (Noumaï) et Andrà en piémontais. Et cela fera trente ans le 3 décembre que ma grand-mère est morte en France. C’est là, à Gonesse près de Paris, qu’elle est enterrée avec mon grand-père que je n’ai pas connu, loin de leur Nomaglio natal – où lui n’était jamais retourné (ils en étaient partis au début des années vingt).

J’ai hérité de cette maison de pierres et de lauzes à laquelle on accède par un sentier au bout d’une piste caillouteuse. De là haut, de mon « balcon », la vue est vraiment « imprenable » sur les montagnes et la plaine : on ne risque en effet apparemment pas de me la prendre. Pas de monde au balcon, seulement, mon voisin de ruine, Felicino, qui monte toutes les après-midi, par la mulatière, depuis le village avec son chien. Il veut bien que je prolonge la piste jusqu’à nos maisons depuis longtemps délaissées, à condition que ce soit moi qui paye. Il a raison : il faut être un Parisien, vaguement intello, pour rêver d’avoir un pied-à-terre ici ; pour caresser le rêve un peu fou de retaper cette maison aujourd’hui inhabitable et hors des sentiers battus. Cette maison qu’une amie, qui ne l’a vue qu’en photo, appelle pompeusement « chalet d’alpage ».

Le terrain a été débroussaillé l’été dernier. En cette fin d’hiver, je cours la montagne et tombe sur d’autres « chalets » abandonnés, noyés dans la végétation, devenus presque invisibles. Dans l’une de ces masures, je découvre un vieux lit en bois à moitié défoncé. On n’a pas dû y dormir depuis des lustres et l’endroit est vraiment trop inhospitalier pour la Belle au bois dormant.

Il a sans doute fallu plusieurs siècles pour édifier les terrasses de pierre sur lesquelles se dressent ces maisons, aux murs épais, pourvues d’une petite étable voûtée au rez-de-chaussée, des siècles pour paver les mulatières qui sillonnent la montagne. Les maisons ont été abandonnées il y a trente ou quarante ans seulement. Quelques unes sont encore utilisées, les plus accessibles ont été retapées et pour certaines transformées en résidences secondaires. Ces quatre décennies ont suffi pour que le règne végétal réinvestisse le terrain, pour que les terrasses soient submergées par les ronces et envahies par les arbres. S’ils voient ce désastre de Là-Haut, ceux qui ont trimé dur pour bâtir ces petites murailles de Chine doivent se retourner dans leur tombe.

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Carnaval d’Halloween

dsc02010.1206188892.JPGNEW YORK – Pour la deuxième année consécutive, me voici au milieu de la foule colorée de Greenwich Village, le soir de la parade d’Halloween, en ce 31 octobre 2007. Le spectacle est partout dans la rue, dans le métro et sur la sixième avenue où défilent chars débridés et individus déchaînés. Cette fois, j’avais bien juré de ne pas détonner par mon habituel manque crasse d’imagination et d’audace, et j’avais décidé de mettre une touche de couleur dans mon ordinaire vestimentaire. Un chapeau melon vert acheté quelques dollars (encore moins d’euros) dans une boutique de déguisements me semblait pouvoir faire l’affaire ; ma compagne y a heureusement ajouté un énorme noeud papillon rouge et un nez rond de même couleur. Succès inattendu pour ce clown à l’air sérieux qui a eu l’honneur de quelques photos prises par de joyeux drilles aux accoutrements les plus divers.

Car le New-Yorkais a un sens méconnu du carnaval dans la simplicité et la bonne humeur. Au milieu de cette foule bon enfant, on ressent une euphorie inhabituelle dans cette grande ville bruyante et toujours pressée. Un soir par an, le New-Yorkais prend le temps. Il prend le temps de rire, de rire de lui-même et de se laisser aller aux pires excentricités. Et parfois, il lui suffit d’une simple touche insolite pour créer un effet poétique ou surréaliste. Des exemples ? Ce jeune gars habillé dans une tenue de tous les jours mais dont le couvre-chef était orné d’une boîte à oeufs ; ou cet homme d’âge mûr qui s’était composé une sorte de costume d’indien tout blanc avec, en y regardant de plus près,  des dizaines de cuillers en plastique pour pique-nique ou que le traiteur fournit avec les plats à emporter. Il y avait plus provoquant, tel ce faux exhibitionniste qui écartait sa cape pour révéler une authentique grande saucisse pendouillant de son bas-ventre… Ou plus sexy, ces fausses policières en bas résille et aux décolletés vertigineux qui croisaient de vrais policiers à l’humeur exceptionnement enjouée.

bgiansetto@orange.fr

Tour du Bronx II

BRONX – Un an plus tard, dimanche dernier 21 octobre 2007, j’ai fait une nouvelle incursion dans le Bronx. Pas téméraire pour deux sous (2 cents), j’étais dans la roue de plusieurs milliers de cyclistes, n’ayant toujours pas le goût des avant-gardes. Contrairement à l’an dernier où j’avais sagement opté pour l’itinéraire de 25 miles (une petite quarantaine de kilomètres), j’ai opté cette fois pour l’itinéraire de 40 miles (60 km) qui, comme on pouvait s’y attendre, s’est révélé beaucoup plus sportif et surtout nettement moins folklorique (voir la chronique de l’an dernier ci-après inédite sur ce blog).

Se balader dans le Bronx, c’est comme aller se promener en banlieue parisienne, mais en passant presque sans transition des cités bétonnés de Sarcelles aux résidences huppées de Neuilly. Souvenir marquant de cette année : le cimetière de Woodlawn, la « pelouse du bois« , où sont enterrés les riches du quartier de Riverdale. Sans fausse modestie, ils se sont fait bâtir des mausolées en forme de Parthénon ou ériger des obélisques dont les heureux propriétaires semblent vouloir encore rivaliser dans l’au-delà.

http://www.tourdebronx.org

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Chronique inédite du 1er novembre 2006

« Tour de Bronx »

 Le Bronx : voilà un endroit à faire peur, un quartier mal famé à éviter, à moins de chercher les ennuis. C’est l’idée que je m’en faisais avant de succomber à la curiosité. Prenant mon courage à deux pieds, j’ai enfourché ma bicyclette mais, pour plus de sûreté j’y suis allé accompagné de plusieurs… centaines d’amis. L’autre dimanche, c’était en effet le « Tour de Bronx », événement annuel pour les amateurs de deux roues et pour les opposants au tout-automobile en ville – New York n’est pas à l’avant-garde en ce domaine même s’il existe une très belle piste cyclable le long de l’Hudson (où je me suis d’ailleurs pris une amende de 50 dollars dès mes premiers coups de pédale en septembre pour avoir fait une brève incursion dans un secteur réservé aux piétons). « Tour DE Bronx », ça sonne bizarre pour un francophone mais pas pour un Américain qui a pour référence linguistique le Tour DE France. Dans le métro (le Bronx, c’est loin de Manhattan), j’ai rencontré mes premiers semblables, dont deux Italiennes qui avaient choisi comme moi le trajet « court » de 25 miles et non pas celui de 40 miles, réservé aux cyclistes qui en  veulent. Pas si court que ça au demeurant mais pépère pour des pédaleurs de tous gabarits, avec plusieurs pauses pipi et ravitaillement. La récompense finale tenait en une part de pizza et une boisson offertes par Domino’s à la fin du périple dans les Jardins botaniques situés à côté du fameux zoo du Bronx. Alors le Bronx c’est comment ? « Y’a rien là », comme on dit au Québec. Autrement dit, il n’y a vraiment pas de quoi en faire une montagne. Sinon que c’est très grand, pas vraiment plat, et qu’il vaut mieux le visiter à vélo ; qu’on y traverse de grands parcs et un très beau cimetière italien. Il y a même des enclaves résidentielles bien que le quartier ne soit manifestement pas le plus riche de la ville. Quant aux habitants, ils n’ont pas l’air bien méchants. On a même eu droit à des applaudissements et des encouragements : l’apparition et le défilé de cette ribambelle de cyclistes a suscité des « I love that ! » (j’adore !) et des « I like that ! » (super !) sur les trottoirs et les balcons – où il y avait parfois du monde. Il faut dire que certains cyclistes new-yorkais, ceux de couleur en particulier, ont le sens du spectacle pour ne pas dire du carnaval. Il est vrai que Halloween approchait et que quelques façades et jardins étaient déjà égayées de squelettes, fantômes, fausses pierres tombales du meilleur goût et autres citrouilles ricanantes. Il y avait Superman dans sa tunique bleue et rouge, il y avait un vélo Batman (avec masque de l’homme chauve-souris sur le guidon), et surtout quelques sonos ambulantes sur deux roues, voire trois, celles d’un tricycle tonitruant guidé par un Noir fier comme un petit banc : certains porte-bagages étaient en effet équipés de haut-parleurs qui ne faisaient pas dans la musique de chambre. Dans la même tonalité quelque peu cacophonique, des avertisseurs puissants sur certains guidons jouaient aussi leur partition dissonante. Pour ajouter une touche finale au décorum, certains cyclistes avaient hissé les couleurs : des drapeaux américains et portoricains flottaient au vent, de plus en plus frisquet plus la journée et le périple avançaient. Le bon goût patriotique voulait qu’une bannière étoilée de belle taille soit placée au dessus de l’emblème de Porto-Rico, généralement plus petit. Mais de fortes têtes se contentaient d’arborer uniquement le drapeau de cette colonie américaine des Caraïbes dont la diaspora a fait du Bronx sa deuxième patrie.

bgiansetto@orange.fr